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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n

                                                              La prévention des conflits en Afrique







   Mission impossible ? 

                                                                                                                      Cyril Musila*




* Cyril Musila est docteur en sciences sociales à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris (EHESS) et professeur de géopolitique à l'Institut Catholique de Par







Les pays d’Afrique subsaharienne connaissent depuis le début des années 1990 de profonds bouleversements liés à des processus qu’ils semblent avoir du mal à maîtriser. Il s’agit d’une part de la fin de la guerre froide, et avec elle, la disparition des lignes de partage et des équilibres que celle-ci avait introduits sur le continent dans une configuration internationale dominée par la séparation des blocs Ouest-Est. Cette fin a poussé les Etats africains – désormais privés de « parrains » - à fonctionner sous des conditionnalités imposées par la nouvelle donne internationale. Le multipartisme et la démocratisation auxquels l’aide occidentale est liée sont, dans le champ politique, de ces conditionnalités. Quant au domaine économique international, la nouvelle configuration s’appuie sur la mondialisation basée sur une dynamique accélérée d’échanges commerciaux et de communications, mais dont les conditions sont loin d’être appropriées par l’Afrique.


 D’autre part, l’évolution interne des Etats africains durant les dernières décennies dominées par le monopartisme et les dictatures issues le plus souvent des coups d’Etat militaires que les idéologies de blocs ont maintenus, a généré au sein des sociétés africaines des contestations grandissantes dès le milieu des années 1970. Celles-ci se sont amplifiées dans les années 80 et 90 sous la rigueur des conditions socio-économiques imposées par les mesures d’ajustement structurel des Institutions de Breton Woods (Fond Monétaire International et Banque Mondiale.) Ces contestations ont eu pour réclamations principales l’instauration d’une  vraie justice dans l’exercice du pouvoir et dans le partage des richesses nationales, de la liberté dans l’exercice des droits de citoyens.

 La rencontre de ces deux contextes – international unipolaire et nationaux bousculés – a donc été  à la base d’une série de processus en Afrique, notamment les démocratisations et les élections. L’apparition de nombreux conflits  ou en cours de résolution, mis à part celui de l’Angola né avant l’indépendance de ce pays en 1975, est liée à cette nouvelle configuration. La nouvelle conflictualité apparue en l’absence d’anciens « parrains » sur la scène africaine,  a la particularité de mêler enjeux locaux (nationaux) et régionaux tout en suscitant chez certains Etats des ambitions de  leadership régional. Ainsi, ces derniers sont-ils de plus en plus impliqués  et à des degrés divers dans les conflits ayant cours chez leurs voisins.

 Sans vouloir faire ici un état de lieu exhaustif des conflits africains, mon propos voudrait ressortir quelques-uns de leurs enjeux et de leur prévention dans deux zones actuellement en turbulence : l’Afrique de l’Ouest et les Grands Lacs, deux régions dans lesquelles on peut observer des crises, des tensions, des conflits et des guerres nés après la chute du Mur de Berlin et, souvent, à l’issue ou à l’approche du processus de démocratisation et des élections. J’entends par conflit le processus dans lequel un ou plusieurs groupes, ayant l’impression que leurs intérêts sont contrariés ou négativement affectés par une ou plusieurs autres parties22 Leslie A. DeChurch & Michelle A.  Marks, Maximizing the benefits of task conflict: the role of conflict management”, in The International Journal of Conflict Management, Vol.12, N°1, 2001, p.5, s’engagent dans une logique d’affrontements violents.



Pourquoi une prévention ?

 Les principes de prévention d’un conflit peuvent être recherchés dans le vieux dicton « mieux vaut prévenir que guérir. » Eric Bonnemaison parle de « désamorcer, pendant qu’il est encore temps, une situation explosive ». Autrement dit, il est plus compliqué et plus coûteux d’éteindre un feu déjà allumé que de prendre des précautions pour éviter un incendie. Un conflit est plus coûteux en ressources (humaines, matérielles et financières) que les efforts à l’éviter.

 Comment donc éviter cette violence, tout en garantissant que les intérêts et les préoccupations des différentes composantes des Etats sont pris en compte ? C’est en quelque sorte cette question qui est au centre des programmes ou des politiques de prévention des conflits dans les Etats. Il s’agirait en fait d’un ensemble de mécanismes chargés de briser le processus progressif que contient un conflit. Le point de départ de ces mécanismes est l’alerte précoce lorsqu’une situation quelconque risque de dégénérer en tension ou en crise. Mais lorsque l’alerte n’a pas pu désamorcer la crise, les principes de prévention voudraient que la crise ne dégénère en conflit ouvert. Cependant, faute d’avoir été évité, un conflit déclaré doit être circonscrit dans son espace et dans son intensité afin d’en limiter toute extension : son territoire, sa durée, ses acteurs et sa manière de s’extérioriser. En somme, la théorie de prévention repose sur l’action d’éviter l’expression de la violence, son escalade et ses dégâts.

 Tel est le schéma théorique. Cela supposerait que les revendications et les intérêts des groupes concernés, tout en n’étant pas occultés, ne mettent en péril l’harmonie sociale de tous. Mais qu’en est-il en réalité, dans la région des Grands Lacs et en Afrique de l’Ouest ? Comment la prévention a-t-elle été ou plutôt n’a-t-elle été menée ? Des deux régions, l’Afrique occidentale est celle qui est le plus avancée dans la mise en place des structures de prévention et de gestion de conflits violents à l’échelle régionale. Cela ne l’empêche aujourd’hui de voir l’un de ses piliers le plus stable et le plus prospère, la Côte d’Ivoire, s’enfoncer dangereusement dans la crise et la violence.



Les Grands Lacs et la République Démocratique du Congo : une trentaine d’années de non prévention

 En République Démocratique du Congo post-indépendante, le Kivu (Nord et Sud) est la partie qui partage les violences propres à la sous-région des Grands Lacs : des violences foncières, institutionnelles, sécuritaires et physiques où la méfiance et la compétition à la fois pour les ressources matérielles (terre) et politiques (pouvoir) restent très présentes. Car il a été, depuis avant 1960 jusqu’en 1994, le réceptacle des courants migratoires officiellement organisés ou clandestins du Burundi et Rwanda. Ces derniers ont très tôt engendré une logique de distinction puis de confrontation entre les Banyarwanda, populations s’exprimant en kinyrwanda et originaires du Rwanda, contre les autochtones. Montrées de façon sommaire comme des conflits ethniques, les confrontations et les violences qui les ont accompagnées se sont manifestées sous deux angles.

 D’abord sur le plan foncier, la précarisation de la tenure foncière et les spoliations des terres paysannes entraînaient des violences qui font de nombreux morts dans les conflits locaux. Ensuite sur le plan politique, le groupe banyarwanda (Hutu et Tutsi indistinctement) et les politiciens autochtones ont tenté chacun de marginaliser l'autre et d'acquérir des positions dominantes dans les organes politiques à l'échelle régionale et nationale.
Car ces positions dominantes constituent des voies privilégiées pour l'appropriation des terres et la manipulation des nouvelles législations foncières qui sont édictées durant cette période. Ainsi la compétition politico-foncière déjà violente a été exacerbée par les confusions introduites par deux lois successives sur la nationalité zaïroise en 1972 et en 1981, accordant ainsi aux conflits entre les deux groupes un cadre institutionnel.

 Dès l'indépendance de la République Démocratique du Congo en 1960, un profond désaccord s’établit entre les deux groupes au sujet la nationalité et de l'implantation territoriale des populations d'origine rwandaise. Ces deux questions – nationalité et territoire - resteront liées sans que le cadre institutionnel ou les interventions de l'Etat n'arrivent à clarifier les conditions d’une cohabitation pacifique de ces deux groupes.


La violence des institutions et des lois

 En 1972, une solution est envisagée. Sous l’instigation de Barthélemy Bisengimana, tutsi et directeur de cabinet du président Mobutu de 1969 à 1977, une loi édictée confère de façon automatique et collective la nationalité zaïroise aux migrants rwandais arrivés dans le Kivu avant l'indépendance. Cette mesure concerne aussi bien des Banyarwanda « transplantés » dans le cadre du programme colonial de migration des Rwandais au Congo pour la main d’œuvre dans les plantations, des migrants clandestins que des réfugiés fuyant la « révolution sociale» hutu de 1959 au Rwanda. Loin d’apaiser ou d’amorcer les tensions entre les deux groupes autochtones et banyarwanda, cette loi les accentua tout en provoquant l’indignation des populations du Kivu.

 En effet, elle ouvre aux Banyarwanda les bénéfices de la loi foncière promulguée dans le cadre de la « zarianisation » 4 en confiant à des Zaïrois des entreprises, fermes et des domaines agricoles tenus par les étrangers, dans le but de créer une bourgeoisie d’affaires typiquement zaïroise. Ainsi, des hommes d'affaires, des hommes politiques et des notables de la diaspora commerciale rwandaise obtinrent des terres selon la procédure de la concession et de la « zairianisation » des plantations coloniales redistribuées par l'Etat.

 Dans un contexte aussi tendu, la loi sur la nationalité collective, tout en donnant accès à la terre, accordait aux Banyarwanda venus du Rwanda, un caractère légal aux implantations foncières de leurs paysanneries du Kivu. Cet acte a eu trois impacts directs dans le paysage socio-politique et économique de cette région marquée par une compétition accrue.
- Le premier a été l’acquisition d’une majorité démographique et donc politique, avec un poids électoral important dans le nord-Kivu.
- Le second a été la possibilité d'user des ressources et des procédures foncières nouvelles (acquisition des terres sous forme de propriété privée, enregistrement écrit des transactions, procédures de concession, etc.) en opposition aux usages coutumiers autochtones faisant de la terre une propriété de la communauté clanique ou villageoise. Ces deux modes de fonctionnement ont été la cause d’un imbroglio juridique sur le système foncier où des visions du monde et de la terre divergentes étaient incompatibles. Car, pour les autochtones, le sens du territoire est défini par la relation entre le groupe ethnique, l'autorité (chef coutumier) et une portion d'espace. L'accès à la terre est donc indissociable de l'insertion dans un réseau de relations sociales. Par contre, pour les Banyarwanda transplantés, la terre n’était qu’un objet de mise en valeur individuelle et dégagée des relations personnalisées. Une telle vision de la terre, de l'activité agricole et de la société correspondait à une implantation sociale qui devint vite une conquête foncière: expansion fondée sur le nombre, sur l'efficacité technique agricole et la capacité de défrichement des paysans hutu. Donc la compétition foncière et pour l'espace devient indissociable de l'émancipation sociale et politique.
Le dernier impact a été mesurable à partir du moment où l’assise foncière et économique de ce groupe l’a conduit à réclamer une autonomie et une émancipation sociales et politiques vis-à-vis des chefs coutumiers autochtones.

 Les mécontentements de ces derniers et les tensions entretenues par les effets de cette première loi ont été aggravés par une autre, en 1981, qui annulait la précédente et ne reconnaissait plus que la nationalité à titre individuel par naturalisation. En versant dans l’extrême inverse, la nouvelle loi plongeait dans « l’illégalité » et la « clandestinité » une population qui était devenue démographiquement majoritaire, notamment dans le Nord-Kivu.
Les logiques administratives, couplées à des intérêts de la bourgeoisie politique et économique des deux bords et à la corruption des agents de l’Etat chargés de faire appliquer ces législations ont fonctionné non dans le sens d’amoindrir les tensions mais de les attiser. Désormais le Kivu était devenu le foyer d’une forte tension qui rendait la région impossible à administrer. Dans cette région, en effet, les recensements de 1986 qui avaient eu lieu dans le reste du Zaïre ont été repoussés aux calendes grecques ; quant aux bureaux contenant les actes d’état civil, ils ont été incendiés. Les ressentiments et les inquiétudes ont été implantés au cœur des relations entre les deux groupes – les banyarwanda et les autochtones - créant ainsi une confusion politique et une incertitude identitaire. Dès lors, la question « qui est qui? » et le vocable de « zaïrois de nationalité douteuse » étaient devenus l’expression de ces incertitudes et de ces tensions.


La violence sécuritaire : « eux ou nous ! »

 Plus tard entre 1991 et 1993, avec la perspective d’envoyer des délégués à la conférence nationale souveraine à Kinshasa et dans la perspective des élections multipartites sur toute l’étendue du territoire national, ces tensions ont franchi le palier des violences et des massacres réciproques. Qui devait représenter le Kivu et parler pour cette région à ces assises ?

 La question de la nationalité, non tranchée et escamotée, a ressurgi de façon plus violente. L’accumulation de tous ces problèmes non ou mal résolus ainsi que le contexte de compétition politique, économique et foncière ont poussé à une violence bilatérale de type sécuritaire 5. Formulée dans une logique d’exclusion : « eux ou nous », « leur survie ou la nôtre », elle a consisté à prendre l’initiative d’attaques et de meurtres selon le raisonnement qu’ « il faut détruire ou éliminer le groupe ennemi avant d’être nous-mêmes détruits par lui. » 
Cette étape a été franchie dans la constitution des milices par les jeunes de chaque camp dans le but d’attaquer les biens, les propriétés et les champs. Mais le caractère politique de ces violences a désigné pour cibles les chefs coutumiers, jugés corrompus, instigateurs et bénéficiaires d’un climat de haine. L’appel à la violence et à la destruction à leur égard devait être physique.

 La fausse accalmie obtenue après la « pacification » musclée des militaires la Division Spéciale Présidentielle (DSP) n’a fait que retarder la déflagration générale que l’onde de choc du génocide rwandais a précipitée. Celui-ci, avec l’afflux des fugitifs encadrés par les Forces Armées Rwandaises en fuite et les cortèges des réfugiés fuyant l’avancée de l’Armée Patriotique Rwandaise, a balayé comme un ouragan les tentatives de réconciliation et de résolution des conflits internes du Kivu.


L’irrésistible onde de choc du génocide rwandais

 Dès 1994 le Kivu devait prendre en charge des problèmes d’un autre ordre et d’une dimension régionale voire internationale, outre les siens propres qu’il traînait sans perspective de solution depuis des décennies. Il a  donc manqué au Kivu – de la part des Etats zaïrois et rwandais dont les populations se tuaient - des lieux et des stratégies politiques ou institutionnels de débat à même de promouvoir la recherche du compromis, la communication ou la négociation sur les multiples sujets de compétition : la terre, le pouvoir et les identités nationales. Aucune de ces questions n'a trouvé un espace local, national ou régional de confrontation dialoguée.

 Même en 1996, lors de l’offensive de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila, les seuls registres de communication sur ces inquiétudes habilement récupérées et instrumentalisées par cette coalition politico-militaire ont été les discours des politiciens, les rumeurs populaires et la violence armée. Car la question de nationalité zaïroise déniée à des Banyamulenge66 Sur l’origine et le contenu de ce terme, voir Jean-Claude Willame, Banyarwanda et Banyamulenge. Violences ethniques et gestion de l’identitaire au Kivu, Cahiers Africains, N° 25, Institut Africain-CEDAF, L’Harmattan, Bruxelles, Paris, Mars 1997. a été présentée comme le mobile principal à l’origine de la rébellion de ce groupe avant que l’alliance hétéroclite d’acteurs et d’ambitions ne se donne une occasion de chercher à renverser le gouvernement du Maréchal Mobutu.

 Paradoxalement, alors qu’elle défendait la nationalité des Banyamulenge à « restaurer » comme but de sa lutte armée, l’AFDL n’a jamais réussi à résoudre cette question. Au contraire, elle l’a aggravée. Car une fois au pouvoir, Laurent-Désiré Kabila et son AFDL composite ont été accusés par les populations congolaises de vendre le pays aux étrangers. Contraint et pressé par l’opinion publique de remercier ses parrains rwandais et ougandais trop encombrants, ce dernier a occasionné la formation d’une nouvelle rébellion et une guerre dont les acteurs sont partis d’une bonne partie de l’Afrique, du nord au sud. Plusieurs médias ont même parlé de « la première guerre mondiale africaine ».
 
 Il était légitime de poser la question de la nationalité. Mais fallait-il les moyens armés pour l’acquérir ? Les différents mouvements de rébellion qui se sont accaparés le sujet n’ont fait que le compliquer, car il reste toujours non résolu depuis la chute du Maréchal Mobutu il y a bientôt six ans après. Au contraire, les acteurs de ce conflit en ont fait une aubaine pour exploiter en toute impunité les ressources agricoles, forestières et minières de la République Démocratique du Congo. Comment, de la réclamation de la nationalité et des craintes d’insécurité régionale dans les Grands Lacs, on en est arrivé à un pillage en règle d’un pays au point de créer les moyens pour la guerre de s’auto-financer et de rendre sa résolution plus qu’hypothétique? Comment des revendications identitaires armées se sont-elles transformées en business ?

 Si l’on s’en tient aux principes théoriques de la prévention, il ressort que la gestion des tensions congolaises du Kivu et des retombées régionales du génocide rwandais dans cette région n’ont pas évité la conflagration. Une multitude d’acteurs sont intervenus, alors que la guerre a été intense et a occasionné des destructions et des pillages des ressources, et a entraîné près ou plus de deux millions de morts selon les différentes sources. Membres de la Communauté Economique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) avec le Burundi, le Rwanda et le Zaïre n’ont jamais réussi à mettre en place une instance régionale commune chargée de la gestion des tensions localisées et de la prévention du grand désastre qu’ont été le génocide et ses bouleversements dans la région. Lors de l’invasion du Rwanda par l’Armée Patriotique Rwandaise en 1990, l’armée zaïroise a été appelée à la rescousse en compagnie de celle de la France et de la Belgique pour aider l’armée rwandaise.  Mais il n’a jamais existé de cadre régional opérationnel dans les Grands Lacs pour anticiper ou résoudre les crises dont la propension à l’extension transfrontalière est particulièrement grande.



L’Afrique de l’Ouest et la CEDEAO : pourquoi se bat-on ?

 A l’opposé du développement de la violence observée dans les Grands Lacs, la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’est impliquée dans les nombreux conflits qui se sont exprimés sur les territoires de ses membres.

 A sa création, en effet, la CEDEAO s’est donnée l’objectif de développer les échanges économiques et la libre circulation des biens et des personnes entre ses membres afin d’inscrire la sous-région dans une dynamique de développement. Un tel idéal supposait une paix durable au sein et entre les Etats. C’est ainsi que des institutions communes à caractères militaire, diplomatique et économique (banque, marchés, instituts de recherche) ont été mises en place afin de rendre ce but réalisable et la paix permanente. Dans cette perspective, les conflits, en minant la paix et la sécurité ruinent les objectifs affichés. Car ils s’accompagnent de destructions du tissu socio-économique, des pillage de ressources, de famines, de maladies épidémiques et l’anéantissement des ressources humaines les plus actives. En semant l’insécurité à l’intérieur des Etats (Sénégal, Liberia, Sierre Leone, Côte d’Ivoire) et aux frontières, comme entre la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia, les conflits se révèlent être bien l’opposé des objectifs fixés par la création de la CEDEAO. Cet enjeu du double péril contre la paix et le développement a été identifié par le président nigérian Olusegun Obasanjo lorsqu’il déclarait que  l’un des obstacles majeurs à l’intégration économique et au développement social durable de la CEDEAO est « la prolifération des conflits armés au sein de nos populations. Il est évident que la situation actuelle de l’instabilité endémique dans cette partie de l’Afrique a entravé nos efforts pour une CEDEAO plus prospère »77 Préface de l’ouvrage de l’Institut des Nations-Unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR), Coopération pour la paix en Afrique de l’Ouest : Agenda pour le 21e siècle, sous la direction d’Anatole Ayissi, Nations-Unies- UNIDIR, Genève, 2001, p. viii..

 Une étude récente88 Cyril Abal Musila, Crises et conflits en Afrique de l’Ouest : état des connaissances, OCDE-Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, Paris, Septembre 2002. classifie en sept catégories les conflits qui ont marqué l’Afrique de l’Ouest depuis le début des années 90. Il s’agit des crises foncières et des différends relatifs à la gestion des ressources naturelles ; des enjeux culturels et identitaires ou ethniques ; des crises socio- économiques ; des pressions migratoires et des réfugiés ; des différends frontaliers ; des crises politiques et militaires ; et des drames socio-psychologiques notamment des enfants-soldats.


L’eau à la source des tensions

 La lecture historique de cette conflictualité sous-régionale révèle que la plupart de pays sont concernés par des crises foncières ou des conflits relatifs à la gestion des ressources naturelles. En effet, l’eau, la terre agricole, le pâturage, la forêt et les ressources minières sont des chapitres au sujet desquels les communautés et les Etats sont régulièrement en désaccord et en conflit. Les conflits sont suscités par la contrainte ou le sentiment de privation et de frustration qu’éprouvent certains groupes.

 Les principaux « points » d’eau autour desquels s’expriment les conflits sont les fleuves Sénégal et Niger ainsi que le Lac Tchad. Ici ou là, il s’agit le plus souvent de l’aménagement subi par des cours d’eau ou des fleuves partagés par plusieurs communautés ethniques ou par plusieurs Etats. Ainsi, la construction des barrages comme celui de Manantali par l’Etat sénégalais sur le fleuve Sénégal a entraîné de vives réactions et suscité des inquiétudes de la part de la Mauritanie, du Niger et de la Guinée. En effet, ce type d’aménagement se traduit par le détournement du lis du fleuve et, par voie de conséquence, des inondations ou l’assèchement des espaces parcourus par ce fleuve à l’amont ou à l’aval du barrage.

 Toujours concernant le fleuve Sénégal, le différend qui couve et rebondit régulièrement oppose les Wolof du Nord du Sénégal aux populations de la Mauritanie au sujet du partage des eaux du fleuve. Mais cette fois-ci il s’agit à la fois de la pêche et des irrigations. Pêcheurs et agriculteurs n’utilisent pas l’eau pour les mêmes fins et donc pas dans les mêmes proportions. Les sillons d’irrigations creusés par les agriculteurs diminuent le débit du fleuve à des endroits où les pêcheurs exercent leurs activités.

 Autour du Lac Tchad, les carences pluviométriques et la sécheresse de cette zone sahélienne rendent la ressource eau plus précieuse que jamais. Pour les agriculteurs et les pasteurs des régions proches et des zones transfrontalières, les tensions s’expriment en terme de cohabitation de leurs activités respectives : abreuver les bêtes, trouver les pâturages et irriguer les champs que des troupeaux transforment en pâturages. Des populations de trois Etats, le Niger, le Nigeria et le Tchad, et dans une certaine mesure celles du Nord Cameroun se retrouvent au centre de ces dissensions. Ici, l’utilisation d’une même ressource, à savoir l’eau, par différents groupes est donc la variable centrale des conflits en ces zones arides entre deux systèmes de production : le système pastoral et le système agro-pastoral. Elle implique une combinaison complexe de données : des utilisateurs aux statuts différents, des usages diversifiés et des droits ou des obligations variés. La combinaison de tous ces facteurs aboutit à une concurrence intensifiée par la rareté de l’eau et de la végétation, et finit par produire régulièrement des tensions accrues entre et au sein des groupes pastoraux et agricoles et à exacerber les conflits ouverts fréquents.

 Autour et le long du fleuve Niger, où le contexte aride du Sahel est similaire à celui du Lac Tchad, les enjeux conflictuels au sujet de l’eau tiennent sur les mêmes principes : une ressource rare disputée par plusieurs groupes et Etats (Mali, Niger, Burkina Faso, Bénin et Nigeria) et pour une utilisation multiple. Loin d’être de simples jacqueries périodiques, les conflits dans les zones du Lac Tchad et du fleuve Niger portent un poids dans l’entretien des tensions entre des groupes sociaux (éleveurs-agiculteurs) et ethniques et entre des Etats.


Disputes foncières

 La gestion de l’eau porte des éléments d’ordre foncier. Mais les crises foncières les plus violentes au sujet du partage de la terre qu’a connues l’Afrique de l’Ouest concernent l’opposition existant entre les Konkomba et les Nunumba au nord du Ghana 9. Exécutées en terme identitaire parce qu’opposant deux groupes tribaux distincts, ces violences se sont noués sur l’appartenance des terres agricoles et pastorales. 10

 Les enjeux fonciers se sont également manifestés dans les conflits opposant des groupes ethniques guinéens à l’Etat de ce pays. Là, en effet,  c’est deux formes de gestion de la terre qui s’opposaient : une gestion étatique moderne voulant constituer des réserves forestières contre un usage ancestral voire identitaire de ces forêts. 
Au Burkina Faso, la prévalence des différends entre les Mosi et les Fulbe du Plateau Central ainsi que les tensions existant entre les agriculteurs et les éleveurs du nord du Bénin ont pour base le contrôle et l’usage des terres pour des activités champêtres ou pour des pâturages. Motivés par des enjeux économiques et pour échapper aux effets de l’aridité des sols, les espaces arables sont sans cesse au cœur des tensions aiguës. Ici à nouveau, les activités économiques et culturelles étant identifiées aux groupes ethniques, les tensions tournent vite en conflits ethniques et identitaires.


Dégradations écologiques et de droits humains dans la gestion de ressources

 Les affrontements qui opposent régulièrement le gouvernement nigérian et les populations de la Vallée du Delta du Niger, dont les Ogoni, se fondent sur l’exploitation du pétrole. Cette ressource qui a fait du Nigeria une puissance économique au sein de l’Afrique a paradoxalement introduit de fortes crises qui touchent aussi bien l’environnement que les droits humains dans les régions où elle est exploitée. En effet, victimes de la pauvreté, des méfaits socio-économiques et écologiques (dégradation de l’eau, de la faune aquatique et de la flore) des déchets pétroliers, les peuples du Delta se sont opposés à la politique pétrolière nigériane et internationale tenue par la compagnie Shell. Les répressions subies par ce mouvement ont culminé dans l’exécution du leader Ogoni Ken Saro-Wiwa et six de ses compagnons en novembre 1995.

 Les Ogoni ne sont qu’un cas parmi d’autres groupes minoritaires victimes de tels méfaits. Des conflits à répétition déchirent cette région du Delta qui sert d’épicentre à la production pétrolière. Sans prendre la forme des guerres classiques ou des rébellions armées, ils opposent des communautés entre elles (les Ogoni, les  Ijaw, les Itsekiri et les Urhobo) d’une part, puis chacune d’entre elles à l’Etat fédéral et aux compagnies pétrolières. Attaques d’installations pétrolières, sabotages des pipelines, blocage des vannes, prise d’otage des employés sont le fait des jeunes gens armés. Des massacres ont lieu régulièrement, dans le contexte des conflits de basse intensité, mais coûteuses en vies humaines. Outre la crise écologique et politique directe qui se manifeste par des répressions violentes ou des exécutions, ces cas posent le problème de droits fondamentaux : injustice économique et politique, non-jouissance des droits de disposer de soi ou de jouir des ressources de son territoire.
                           

Cultures, Identités et Nationalités au centre des conflits

 Bon nombre d’entre eux sont frappés par des tensions culturelles identitaires ou indépendantistes. Reconnus en tant que moyen fondamental qui forge l’identité des peuples, les facteurs culturels sont souvent utilisés comme un tison enflammé dans les conflits ou les tensions qui existent en Afrique de l’Ouest. Les aspects les plus couramment observés de ces types conflits culturels ou ethniques sont visibles dans les crises foncières observées plus haut. Là, l’identité culturelle, exprimée à travers la langue, la religion et d’autres signes distinctifs, est utilisée comme l’élément qui sert à définir l’ennemi ou à se définir comme la victime. Ce processus atteint, l’affrontement devient inéluctable en terme de « c’est nous ou c’est eux » observé plus haut dans les Grands Lacs.

 Mais les conflits culturels en Afrique de l’Ouest se sont manifestés en terme de « résistance » d’un groupe (dominé ou en voie de l’être) contre une culture dominante. Cela est perceptible dans un certain nombre de pays, notamment au Nigeria où les antagonismes se sont servis de l’identité religieuse des populations. Ici, c’est le traitement constitutionnel de la religion et des droits humains qui déchaîne les attaques et les tueries. En effet, certains Etats majoritairement musulmans (du Nord essentiellement) ont décidé d’introduire la Charia comme forme de législation officielle, obligeant ainsi les non-musulmans (les chrétiens et les animistes) à l’observance de cette loi islamique. Suscitant les protestations des chrétiens, cette obligation religieuse entraîne des violences réciproques entre ces derniers ainsi que les animistes et les musulmans.

 En Côte d’Ivoire, le biais culturel est apparu dans les affrontements armés qui ont précédé et suivi le coup d’Etat de 1999. Politisé à outrance, il nourrit la crise actuelle. A l’origine du putsch du Général Robert Gueye se trouve le concept « d’ivoirité » qui distinguait parmi les citoyens ivoiriens ceux qui étaient d’origines étrangères (Maliens et Burkinabe essentiellent) et les Ivoiriens « de souche », c’est-à-dire de mère et de père ivoiriens. Cette distinction était surtout culturelle et liée à l’appartenance ethnique. Elle s’est exprimée avec violence sur le terrain foncier où des paysans agressés ont été expulsés vers le nord. Les violences se sont aggravées lors de l’application civique et la politisation de cette « ivoirité » lors des élections. Alors que les citoyens ivoiriens se divisent sur cette question, d’autres comme Alassane Dramane Ouattara, ont ainsi été empêchés de voter ou d’être élus. L’insécurité et les violences ont entouré cette exploitation conflictuelle des identités ; elles ont révélé la profondeur de la crise ivoirienne : une société ébranlée économiquement, politiquement socialement et de l’intérieur. Et cet ébranlement a une histoire : l’institution culturelle Kruman contre les Burkinabe1111 Sur le péril de l’ivoirité et les conflits fonciers entre Krou et Burkinabé à la lumière de l’institution kruman, voir dans Afrique Contemporaine, N° 193, Paris,  2000..

 Si dans les cas précédents les arguments culturels et identitaires sont utilisés par les institutions étatiques contre des groupes ethniques, pour le cas de la Casamance et des Touaregs, au contraire, ce sont ces derniers qui exploitent leur appartenance pour déclencher des violences contre l’Etat central. En effet, les luttes séparatistes armées que mènent la Casamance au Sénégal d’une part, et les Touarègues au Mali et au Niger d’autre part, s’appuient sur l'évocation de la marginalisation politique et économique dont ils accusent leurs gouvernements respectifs de maintenir leurs communautés. Ces identités correspondent à des territoires dont les principaux têtes d’affiche réclament l’autonomie et l’indépendance. Au Sénégal c’est la région de Casamance alors qu’au Mali et au Niger, les Touaregs revendiquaient la région sahélienne transfrontalière du nord-est malien et du nord--ouest nigérien.


Les conflits à base socio-économique

 Tous les Etats sont touchés, à des degrés divers certes, par des crises socio-économiques causées par la paupérisation. Il existe une économie politique complexe et variée des conflits. La paupérisation continuelle des populations africaines, les effets des mesures d’ajustement structurel et de la dévaluation du franc CFA, la dégradation des revenus de ces populations et l’érosion de leur pouvoir d’achat sont à la source des mécontentements populaires, des émeutes de la faim et des pillages qui dégénèrent régulièrement en violence physique.

 Les grèves successives des étudiants au Burkina Fasso en 1996-1997, en Côte d’Ivoire, au Mali ou au Bénin au cours de ces dernières années sont à inscrire dans l’ordre de ces protestations liées à la détérioration de leur situation socio-économique. Celle-ci, n’ouvrant d’ailleurs aucune perspective d’emploi ou d’avenir aux jeunes, est aussi une des raisons de leur recrutement par des groupes armés. Ainsi l’enrôlement dans l’armée ou dans les milices rebelles en Sierra Leone est une réponse au chômage et à la pauvreté de la plupart d’enfants et d’adolescents. Leurs témoignages poignants sur leur désarroi socio-économique sont consignés dans l’ouvrage de Amadou Kourouma1212 Amadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000..


Les ressources minières dans l’économie politique de la guerre

 En tant que ressources dans l’économie politique des conflits, les richesses naturelles se retrouvent au cœur des conflits pour les alimenter en permettant l’acquisition des armes. En Sierra Leone, le diamant a très tôt été l’enjeu de la guerre, car son contrôle permettait d’assurer la puissance économique et une suprématie militaire en raison de l’échange entre armes et diamant. Le contrôle des régions diamantaires par les groupes rebelles de F. Sankoh, outre les convoitises qu’elles suscitaient, les trafics et les avantages financiers que leur assuraient ce minerais, leur a permis de s’approvisionner en armes et ainsi de mener une longue guerre. Il est loin de penser que la guerre en Sierra Leone n’est qu’une prédation organisée par la rébellion. Il y a plus.

 Dans le cas de la Sierra Leone, le rôle primordial des facteurs économiques dans l’entretien du conflit réside dans le contrôle des ressources telles les matières premières précieuses et de la zone productrice. L’Armée Révolutionnaire Unie (RUF), mouvement rebelle, avait engagé la guerre en 1991. Jusqu’en 1995, l’extraction et l’exploitation de diamants par le RUF étaient sporadiques et ponctuelles. Mais en 1995, le RUF et ses protecteurs (les présidents libérien Charles Taylor et burkinabe Blaise Compaoré) ont commencé à s’intéresser davantage aux gîtes diamantifères du district de Kono et ont été refoulés par la société privée sud-africaine d’opérations militaires « Executive Outcomes ». Dès lors, l’intérêt manifesté par le RUF pour le diamant s’est aiguisé en particulier après l’emprisonnement du chef du RUF, Foday Sankoh, au Nigeria en 1997. Pendant la période de détention de ce dernier et par la suite, les régions diamantifères de Kono et Tongo, les deux régions diamantifères les plus importantes de la Sierra Leone, sont devenues un objectif militaire essentiel du RUF, l’exploitation des diamants devenant de ce fait un important moyen de mobiliser les ressources financières.

 L’opiniâtreté avec laquelle le RUF a maintenu son emprise sur le district de Kono et Tongo Field attestent l’importance économique accordée par ce groupe au contrôle du diamant, au point de mettre en place une structure de gestion du diamant, le « RUFP Mining Ltd ». Mais tout en étant une source de revenus, les diamants sont devenus une source de frictions et de confusions constantes au sein du RUF1313 Voir dans « Rapport du Groupe d’experts constitué en application du paragraphe 19 de la résolution 1306 (2000) du Conseil de Sécurité concernant la Sierra Leone », Nations Unies, Genève, décembre 2000 ;  et dans Paul Richard, Fighting for the rain forest : war, youth and ressources in Sierra Leone, Oxford, Editions International African Institute & James Currey, Portsmouth, N.H., 1996.. Les différents trafics illégaux de ces pierres précieuses ainsi que ceux d’armes et de drogues sont alors devenus autant des sources de financement des conflits que des facteurs d’insécurité.


Les rébellions, les guerres civiles et les tensions militaires

 De nombreux pays d’Afrique de l’Ouest sont frappés par des tensions politico-militaires imputables à la mauvaise gestion des Etats ou à l’émergence des groupes armés. Abordés sous les angles de la dictature militaire au Nigeria avant l’élection démocratique du général Olusengun Obasanjo à la présidence fédérale, des dérives dictatoriales au Togo ou en Guinée, de l’instabilité politique en Côte d’Ivoire nourrie par l’idéologie périlleuse de «l’ivoirité» et de la corruption des administrations publiques de plusieurs pays, les facteurs politiques mettent l’évolution néfaste des structures de l’Etat au centre des crises ouest-africaines, constituant ainsi les facteurs structurels qui mettent en péril la paix dans la région.

 La militarisation des régimes nigériens ou maliens de Moussa Traoré, utilisée alors très tôt comme moyen de camoufler les insuffisances du système étatique et contrôler les libertés des citoyens, n’a fait que mettre en évidence les méthodes violentes et les abus des classes dirigeantes brillant dans les violations des droits humains élémentaires tout en donnant un caractère institutionnel à la violence.
Les mécontentements suscités à l’intérieur des Etats, la chute du bloc de l’Est à la fin des années 1980 et le discours de La Baule au début des années 1990 conditionnant l’aide internationale à l’ouverture démocratique ont ouvert des brèches dans les systèmes dictatoriaux. Des sanctions diplomatiques et des embargos économiques ont sanctionné plusieurs régimes ouest-africains qui tentaient de résister aux espérances populaires : ces résistances ont elles- mêmes poussé les populations dans la rue au Mali, au Tchad ou au Togo. Rendues indispensables par ce contexte, les réformes profondes des structures politiques et administratives exigeaient alors des transitions démocratiques que des conférences nationales inauguraient avec succès au Bénin et au Mali. Cela ouvrait déjà une période de vives tensions sociales palpables : car ici et là la transition était douloureuse, accompagnée des revendications de tous genres. Ce qui nourrissait les contestations politiques des paysans et des citadins pour une volonté de démocratisation. Mais de quelle démocratie était-il question dans le discours de « La Baule », en écho à ces contestations: une démocratie tribale, à la française ou à l’anglo- saxonne ?

 En réalité, la démocratie a servi d’effet de brouillage ou comme mode d’ajustement politique des pouvoirs ou encore comme un instrument d’organisation politique des contestataires qui dénonçaient le non-renouvellement de l’élite politique, les « dinosaures » d’une classe politique vieillissante qui s’accrochaient au pouvoir au Togo, au Sénégal ou en Côte d’Ivoire. La démocratie et les élections qui devaient l’entraîner ont elles-mêmes été des facteurs de crise politique : trucages et falsification des listes et des résultats, séquestration des opposants, marginalisation des groupes ethniques et déni de nationalité à des opposants potentiels.
Les effets internationaux de cette mauvaise gouvernance ont été la marginalisation des pays comme le Togo ou la Côte d’Ivoire par la communauté internationale et les bailleurs de fonds en raison du non-respect des valeurs de liberté et de démocratisation.

 Au Liberia, des groupes armés envahissaient le pays et entraînaient les autres Etats de la CEDEAO à prendre part dans la guerre à travers l’ECOMOG, force d’interposition ouest- africaine, ou avec le soutien accordé au chef rebelle Charles Taylor par le Burkina-Faso ou par la Guinée. Le conflit éclaté depuis 1989, avec ses 150.000 morts et plus d’un million des réfugiés et ses retombées régionales en Sierra Leone et en Guinée, est le foyer à partir duquel plusieurs conflits internes et plusieurs groupes armés se sont interconnectés pour transformer toute l’Afrique de l’Ouest en brasier, avec ses cohortes de réfugiés en Guinée, en Côte d’ivoire et en Sierra Leone. Mal éteint, il nourrit encore celui de la Sierra Leone.

 Force d’interposition et mécanisme de résolution de conflits des pays de la CEDEAO et mise en place pour le Liberia, l’ECOMOG, s’est retrouvée en Guinée-Bissau puis en Sierra Leone avec les mêmes missions. Les enjeux de leadership du Nigeria, le plus grand pourvoyeur des troupes et de matériel parmi les pays de la CEDEAO, ont suscité des mini-crises exprimées de façon superficielle sur le terrain linguistique et culturel comme une crise entre les anglophones et les francophones, notamment avec la Côte d’Ivoire.

 Le conflit en Sierra Leone a été le contre-coup de la guerre du Liberia qui l’entraînait dans un cycle de violence atroce dès 1991. Cette année-là, une guérilla des maquisards du Front Révolutionnaire Uni (RUF) dirigé par Foday Sankoh et soutenu par un des chefs de guerre libérien Charles Taylor, est lancée contre le gouvernement du général Momoh qui sera renversé par une junte composée de jeunes militaires mécontents. Ce coup d’Etat ne suffit pas à calmer les rebelles qui se livrent à des tortures et des exécutions sommaires, sèment la terreur dans des villages et cherchent à entrer dans la capitale Freetown. Le conflit a eu la particularité de recruter des enfants de très bas âge et drogués, avec des « soldats réguliers » incontrôlés et incontrôlables. La spécialité de tous ces hommes armés est l’exécution sommaire, la torture et l’amputation des bras des populations civiles. Les Accords (Accords de Lomé, pour la Sierra Leone, par exemple) conclus par les différentes parties sont à peine respectés et la paix est plus qu’incertaine à cause de l’instabilité politique et militaire.

Quant à la Guinée, marquée par les séquelles de 25 ans de régime autocratique, dictatorial et bureaucratique de Sékou Touré, elle est plongée dans une crise à multiples visages : les brimades contre l’opposition (emprisonnement de l’opposant Alpha Condé et des journalistes), les élections truquées, les textes constitutionnels taillés sur mesure et les antagonismes ethniques entre les Malinkés et les Sousous que le multipartisme, par le truchement des leaders des partis politiques, va raviver pour diviser la population en communautés hostiles. Les handicaps politiques majeurs qui nourrissent les tensions sont les mêmes un peu partout : la corruption, l’ethnocentrisme, les élections truquées et la crise de légitimité du Chef d’Etat, le délitement de l’administration.


Les tensions migratoires

 Les pays ouest-africains sont en majorité en proie à des pressions migratoires soit en tant que fournisseurs de migrants ou de réfugiés - signe d’un malaise interne - soit en tant que pays d’accueil faisant face à des flux migratoires difficiles à gérer. En tant que manifestation de tensions, les pressions migratoires des populations Wolofs du nord du Sénégal vers la province de la Casamance sont la conséquence des désastres écologiques comme la sécheresse ou la carence pluviométrique sahélienne. Ces migrations sont également des effets de facteurs économiques comme la faim et le chômage. Ainsi, les grandes capitales, les grandes villes et les zones d’activités économiques, considérées comme pôle de sécurité, enregistrent un surnombre d’effectifs fournis par les migrations économiques et l’exode rural.

 En effet, ces capitales et ces principales zones d’activités sont toutes situées le long de la côte atlantique depuis Port-Harcourt au Nigeria jusqu’à Nwadhibu en Mauritanie, en passant par Lagos, Porto-Novo, Cotonou, Lomé, Accra, Abidjan, Monrovia, Freetown, Conakry, Bissau, Ziguinchor, Dakar, Saint-Louis et Nouakchot, formant ainsi un cordon démographique important le long de la bande verte côtière. Le brassage des populations arrivées d’un peu partout dans ces centres urbains, les problèmes de chômage ou de délinquance ainsi que les difficultés économiques font de ces villes des agglomérations à risque où des crises peuvent éclater à tout moment. Si ce risque est réel mais encore hypothétique, c’est surtout en tant qu’effet de guerres que les migrations constituent une menace contre la paix. Parce que ces populations sont exposées aux violences et aux risques de tous genres : dangers liés à la circulation des armes dans les camps de réfugiés et risques sanitaires importants (malnutrition, épidémies de choléra ou de sida, etc.). Ces risques sont constamment observés au Liberia, en Sierra Leone, en Côte et en Guinée, ces deux derniers pays ayant accueilli plusieurs vagues successives de réfugiés des deux premiers. Cette dynamique migratoire est également observée dans le pays bwa au Burkina Faso, où, motivées par des besoins agricoles, des populations immigrent et provoquent des frictions foncières avec les « autochtones. »


Gérer les flux de réfugiés

 Les guerres du Liberia et de Sierra Leone ont produit beaucoup de réfugiés aujourd’hui disséminés dans toute l’Afrique de l’Ouest. Jusqu’au début de la guerre du Liberia en 1989, cette région était en Afrique celle qui comptait le moins de réfugiés : 18.000 seulement selon les statistiques du Haut Commissariat aux Réfugiés. Mais les tensions au Liberia ont, dès la fin de 1989, vidé la région du comté de Nimba de ses populations qui ont quitté le pays pour se réfugier en Côte d’Ivoire et en Guinée. L’extension des hostilités et des affrontements en milieu urbain a vidé  Monrovia, la capitale, poussant des milliers de réfugiés en Sierra Leone.  Ce dernier pays fournit lui aussi depuis le milieu des années 1990 des cohortes de réfugiés qui se mélangent aux flots libériens et guinéens et croisent des groupes armés, rendant périlleux de vastes étendus des territoires de ces deux pays et de la Guinée autour des villes de Macenta, Guéckédou et Kissidougou.


Les frontières disputées

 Les différends frontaliers sont sans doute moins présents partout, mais ceux qui existent sont suffisamment tendus pour mobiliser l’attention des Etats voisins et de leurs populations au point d’être constamment des causes d’inquiétude.

Pourquoi les frontières nationales sont-elles devenues des territoires des guerres inter- étatiques ?

 A comprendre Mamadou Aliou Barry 14, les conflits sont dus en partie aux divisions nées de la colonisation, notamment dans le tracé artificiel des frontières qui ne correspondent en rien aux réalités ethniques et tribales de l’Afrique. Ainsi plusieurs territoires sont disputés entre les Etats.

 Une autre lecture, celle d’Achille Mbembe, suggère que les tracés frontaliers n’ont pas toujours été aussi arbitraires qu’on le dit, mais ont été objet de conventions ou ont été fixés sur des repères naturels, telles les rivières, les lacs ou les montagnes. D’après cette hypothèse, si les litiges frontaliers ont lieu, ils portent sur des tracés en liaison avec l’existence des ressources naturelles (pétrole, fer, diamants) soit sur les îles.15

 Cette deuxième lecture des conflits frontaliers paraît plus correspondre aux cas observés en Afrique de l’Ouest. Celui qui oppose le Cameroun et le Nigeria concerne justement un espace insulaire : la presqu’île de Bakassi, le nœud de la discorde. Il entre en ligne des litiges qui opposent les Etats qui partagent le Golfe de la Guinée riche en pétrole : entre le Nigeria et ses voisins, le Cameroun et la Guinée Equatoriale. Il est aussi à mettre en parallèle avec les conflits qui opposent les Etats de l’espace sahélien : le Mali, le Niger et l’Algérie. A l’origine de tous ces différends se trouve la volonté de faire coïncider l’espace ethno-culturel à l’espace étatique pour en contrôler les ressources. La Presqu’île de Bakassi intéresse le Cameroun et le Nigeria en raison du pétrole, alors que le Mali et le Niger, et le Sénégal et la Mauritanie sont souvent en froid au sujet de l’eau des fleuves. De même, entre le Bénin et le Niger, les désaccords persistent autour de l’île disputée de l’Eté. Quelques autres troubles plus anciens ont eu pour cause des différends frontaliers, notamment les deux conflits frontaliers de 1975 et 1985 entre le Mali et le Burkina Faso.

 On remarque alors que les grands bassins hydrauliques (fleuves Niger et Sénégal) sont en permanence des espaces transfrontaliers de conflits alors qu’y sont nouées des activités économiques et de graves contradictions. Les disputes s’expriment alors en terme de souveraineté car il manque de cohérence entre les limites de l’Etat, les limites naturelles et le besoin de ressources à exploiter. Alors que les rivières, les lacs et les fleuves transfrontaliers combinent deux éléments différents que sont la terre et l’eau, comment donc concilier la liberté des usages, le droit d’accès pour tous et la souveraineté sur le sol sur lequel coule le fleuve ?

 Dans un registre différent, la révolte touarègue au Mali et au Niger des années 90 a entraîné un conflit transfrontalier. Le conflit touareg est la preuve des contradictions du tracé artificiel des frontières. Au lieu d’unifier la nation, ces dernières ont séparé et par ce fait divisé la cohérence de l’espace vital touareg entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso. Leurs rébellions dans les années 1990 ont eu pour réclamation la reconstitution d’un espace culturel et géographique touareg cohérent.

 C’est dans une dynamique similaire que le Sénégal a connu des heurts meurtriers à ses frontières avec ses voisins : la Mauritanie et la Guinée-Bissau et la Gambie au cours des années 90. Si le différend avec la Mauritanie portait sur la gestion des activités liées au fleuve (pêche, agriculture) ou à la remise en cause de la frontière, celui qui l’opposait à la Gambie et à la Guinée-Bissau était en rapport avec les préoccupations sécuritaires causées par la rébellion casamançaise, le Mouvement des Forces Démocratiques Casamançaises (MFDC). Le Sénégal  cherchait à instaurer un couloir de sécurité sur sa frontière avec la Gambie ou la Guinée-Bissao afin de faire barrage à la rébellion qui trouvait dans ces deux pays des zones de repli et de maquis. Car la configuration géographique aberrante de ces trois pays crée une discontinuité territoriale qui se présente comme un handicap pour le Sénégal d’assurer la sécurité du territoire.


Enjeux de la prévention

 Que tous ces défis constituent des menaces réelles à l’échelle des pays, de la région ou du continent, que celles-ci soient analysées dans les différentes publications de plusieurs institutions, il n’en reste pas moins qu’ils sont au centre des initiatives prises ici et là pour tenter de les prévenir ou de les résoudre. C’est donc aussi dans l’intérêt de montrer les tentatives de réponses des pays et des populations de la région ouest-africaine que cette étude a été engagée. Car les initiatives de sortie de crise telles qu’elles sont proposées par la multiplicité d’acteurs ont montré leur efficacité en Afrique de l’Ouest. La « flamme de la paix » de Tombouctou, incinérant les armes et mettant fin aux affrontements entre l’armée malienne et la rébellion touarègue figure parmi les exemples de transformation pacifique des violences. Quels sont les degrés et les formes d’implications nationales et internationales dans le règlement des conflits ?

 Là-dessus, on reconnaît que l’Afrique de l’Ouest est en Afrique la région la plus avancée dans la mise en place d’un certain nombre de mécanismes et de registres privilégiés ainsi que de structures organisationnelles régionales pour la résolution de ses différentes crises. L’intérêt porte alors sur la place des interventions des organismes de régulation régionale dont l’ECOMOG et le Programme de Coordination et d’Assistance pour la Sécurité et le Développement (PCASED) dans le processus de prévention de conflit. Le PCASED est en effet un programme chargé de la mise en œuvre du Moratoire contre la prolifération des armes légères signé par les Chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres de la CEDEAO le 1er novembre 1998 pour une période de trois ans renouvelable. Le moratoire concerne l’importation, l’exportation et la fabrication ces armes, courantes et très meurtrières. En collaboration avec des organisations intergouvernementales et de la société civile, notamment les associations féminines, le PCASED est chargé sur une période de cinq ans de développer la culture de la paix, de former les forces armées et de sécurité, de collecter et de détruire les excédents d’armes dont celles acquises sans autorisation ou de faciliter le dialogue avec les fabricants fournisseurs d’armes.

 Les organisations internationales, en l’occurrence l’Union Africaine (anciennement Organisation de l’Unité Africaine), l’Union Européenne, les institutions financières internationales, l’Organisation des Nations Unies et ses agences ont également initié des actions dans le cadre ouest-africain. C’est le cas du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et de l’Institut des Nations Unies pour la Recherche et le Désarmement (UNIDIR) dont la diplomatie préventive et la participation au processus de réconciliation malienne à Tombouctou (« La Flamme de la Paix ») ont été déterminantes.
La thématique de la prévention – étape de la gestion des crises au même titre que la médiation, la formation aux droits humains, la réconciliation, la résolution ou la pacification – invite donc à une multiplication d’interventions et de stratégies régionales des différents acteurs. Ainsi, les institutions et les acteurs nationaux tels les Etats, les partis politiques, les Eglises, les associations et la Société Civile sont appelés à jouer un rôle de premier ordre aussi bien dans la prévention que dans le règlement des crises, notamment lors de la signature des accords de cessez-le-feu.


Quelles perspectives ?
 
 Après avoir identifié les enjeux de conflits dans ces deux régions, il faut se risquer à formuler les perspectives d’avenir. Sur quels éléments les plus sensibles serait tenu l’avenir ? On peut identifier quelques-uns des champs et à importance variable sur lesquels orienter les efforts de prévention : d’une part la place de la culture et les zones stratégiques, et d’autre part - en raison de la nature de ces conflits – la dimension régionale de leur gestion et le problème de gouvernance.

 L’enjeu culturel figure parmi les défis majeurs dans la prévention et la gestion de conflit. Il s’agirait de mettre en avant « le soubassement culturel et anthropologique des sociétés africaines », en l’occurrence mettre en scelle au sein des Etats africains les systèmes par lesquels les groupes villageois ou ethniques recherchent la cohésion sociale, leurs modes de prévention et de résorption des tensions. Leur insertion dans le cadre des politiques aiderait les capacités de ces sociétés de se renforcer d’en-bas.

 Quant aux zones stratégiques, il faut les repérer là où persiste le risque qu’une violence intense s’exprime: toute la région du Kivu, la Vallée du Lac Tchad, le Delta du Niger et les zones forestières de réserve où l’eau, la terre, la forêt et la pêche sont fondamentales. Ces espaces sont déjà aujourd’hui objet d’importantes controverses. Directement liées à des déplacements croisés de populations victimes de toutes sortes de violences (militaires, politiques, économiques, écologiques dues à l’exploitation des ressources naturelles), ces zones deviennent hautement stratégiques en raison de la présence des groupes armés ou de la rareté ou la dégradation causée par l’activité humaine actuelle.

 Si la plupart de conflits s’expriment d’abord à l’intérieur des Etats, on remarque leur rapide facilité à dépasser les limites frontalières et à se régionaliser. La dimension régionale que revêtent les crises démontre ainsi les failles des territoires nationaux devenus incapables de contenir les dynamiques des citoyens : que ces dynamiques soient commerciales, migratoires ou conflictuelles, elles montrent leur vocation à devenir transnationales. Désormais les territoires nationaux ne suffisent plus, aucun Etat ne semble à l’abri d’une crise ou d’une dynamique dès que son voisin en connaît une. Les dynamiques à l’intérieur des Etats ne se font plus selon les termes classiques, mais en fonction des courants nouveaux, culturels ou marchands des communautés; ces derniers étant souvent liés à des schémas historiques. Il y apparaît une invitation à revisiter le « principe de non-ingérence dans les affaires intérieures » prôné par les Etats. Celui-ci ne se trouve plus du tout en phase avec les trajectoires des citoyens ou des crises qui oscillent selon une logique de transgression des limites territoriales. Parce que les conflits, les crises ou les catastrophes traversent les frontières sans visa ni autorisation des gardes-frontières, on ne peut plus se cacher le visage quand le champ du voisin brûle. Car le feu finit par se propager sur son propre champ.

 Certes, les limites territoriales ont leur histoire et sont les cadres géographiques de l’expression de la souveraineté des Etats. Ici, on peut simplement faire remarquer que cette souveraineté est justement mise à mal, aussi bien à travers les différends frontaliers ou des transhumances que l’on a soulignées, mais aussi en raison d’implantations des camps de réfugiés souvent instrumentalisés par les chefs de guerres ou les politiciens. Cependant, rien ne peut prouve que toucher aux frontières actuelles, en Afrique de l’Ouest comme dans les Grands Lacs, soit la solution. Les risques sont peut-être inimaginables.

 Le processus de régionalisation aisée des conflits, par le fait des facteurs aussi variés que les nouveaux moyens de communication, les camps ou les transhumances forcées des réfugiés et la porosité des frontières nationales dont on vient de parler, par exemple, incite à privilégier des mécanismes régionaux et transfrontaliers de prévention à l’exemple du PCASED ou de l’ECOMOG plus ancien. Celui-ci, en dépit d’un bilan mitigé et des failles indéniables après ses missions au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée Bissau1616 Voir dans Comfort Ero, Waheguru Pal Singh Sidhu et Augustine Toure (Rapporteurs), Vers une Pax Ouest Africana : rétablir la paix dans une sous-région en difficulté, Académie Internationale pour la Paix & Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, Abuja, Septembre 2001. On souligne parmi les défis de l’ECOMOG  la division des Etats membres de la CEDEAO soutenant des parties adverses, des mandats mal définis, la pesante hégémonie du Nigeria, des problèmes opérationnels, l’indifférence internationale ou la trop grande dépendance de l’aide française en Guinée-Bissao (p.15)., a néanmoins ouvert la possibilité à l’Afrique Occidentale de mettre en place un programme d’alerte et de maintien de la paix.

 Enfin, les camps de réfugiés (dans le Kivu et entre le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée), en tant que tranche de territoires, constituent des sites de déploiement d’une autre forme de souveraineté (garantie par le HCR) et de frontières. Sous l’effet combiné des guerres qui durent, de l’effondrement de l’Etat et des migrations forcées, ils tendent à devenir structurels en perdant leur caractère provisoire (dans le temps). Car on y reste de plus en plus longtemps, on y habite, on y construit la vie dans l’espoir d’un hypothétique retour au pays.

 Là où l’avenir de la paix se joue, c’est le fait que ces camps se transforment en pépinières pour le recrutement des soldats, des milices et de mercenaires ainsi qu’en espace de concentration des épidémies, dont le sida. Les enfants y sont recrutés. Les chefs militaires qui tiennent ces camps et les administrent entretiennent des projets de renverser par la force les gouvernements. Ainsi dans les Grands Lacs et en Afrique de l’Ouest, on a assisté à un grand jeu de déstabilisation sous-régionale par l’entremise des camps de réfugiés : les ex-Forces Armées Rwandaises se servaient des camps pour se restructurer afin d’attaquer le gouvernement rwandais, tandis que la Guinée accueillait les dissidents de l’ULIMO (Liberia) établi dans la région de la ville de Macenta, alors que le président libérien Charles Taylor soutenait la rébellion sierra-léonaise. D’où la régionalisation du conflit dans les Grands Lacs et entre les trois Etats du Fleuve Mano. La remise en cause de l’organisation actuelle des camps de réfugiés pour d’autres formes d’accueil plus éclatées, par exemple, sont des pistes et des enjeux possibles de prévention de conflits.


C.M.









Notes:

2 Leslie A. DeChurch & Michelle A.  Marks, Maximizing the benefits of task conflict: the role of conflict management”, in The International Journal of Conflict Management, Vol.12, N°1, 2001, p.5

3 Eric Bonnemaison, « Refaire de la sécurité en Afrique un bien public », in Afrique Contemporaine, N° 200, Octobre-décembre 2001, pp. 3-16.

4 Le processus de zaïrianisation a consisté à confier à des Zaïrois, souvent très proches des cercles du pouvoir, la responsabilité des entreprises et des domaines appartenant aux étrangers.

5 Voir dans Paul Mathieu & Mafikiri Tsongo, « Guerres paysannes au Nord-Kivu (République Démocratique du Congo), 1937-1994, Cahiers d’Etudes Africaines, Vol. XXXIII (2-4), N° 150-152, Paris, 1998, pp. 385-416.

6 Sur l’origine et le contenu de ce terme, voir Jean-Claude Willame, Banyarwanda et Banyamulenge. Violences ethniques et gestion de l’identitaire au Kivu, Cahiers Africains, N° 25, Institut Africain-CEDAF, L’Harmattan, Bruxelles, Paris, Mars 1997.

7 Préface de l’ouvrage de l’Institut des Nations-Unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR), Coopération pour la paix en Afrique de l’Ouest : Agenda pour le 21e siècle, sous la direction d’Anatole Ayissi, Nations-Unies- UNIDIR, Genève, 2001, p. viii.

8 Cyril Abal Musila, Crises et conflits en Afrique de l’Ouest : état des connaissances, OCDE-Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, Paris, Septembre 2002.

9 Arthur Bogner, “Civil war in Northern Ghana 1994. The genesis and escalation of a “tribalist” conflict”, in Africa Spectrum, N° 2, 1996.

10 Peter Skalnik, “Nanumba Chieftaincy Facing the Ghanian State and Konkomba ‘Tribesmen: an interpretation of the Nanumba-Konkomba War of 1981”, in W.Van Binsbergen & all., State and local community in Africa, CEDAF-ASDOC, Bruxelles, 1986.

11 Sur le péril de l’ivoirité et les conflits fonciers entre Krou et Burkinabé à la lumière de l’institution kruman, voir dans Afrique Contemporaine, N° 193, Paris,  2000.

12 Amadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000.

13 Voir dans « Rapport du Groupe d’experts constitué en application du paragraphe 19 de la résolution 1306 (2000) du Conseil de Sécurité concernant la Sierra Leone », Nations Unies, Genève, décembre 2000 ;  et dans Paul Richard, Fighting for the rain forest : war, youth and ressources in Sierra Leone, Oxford, Editions International African Institute & James Currey, Portsmouth, N.H., 1996.

14 Mamadou Aliou Barry « La prévention des conflits en Afrique de l’Ouest », Paris, Karhala, 1997.

15 Achille Mbembe, « A la lisière du monde. Frontières, territorialité et souveraineté en Afrique », in Bulletin du CODESRIA, n° 3 et 4, 1999, pp. 4-18.

16 Voir dans Comfort Ero, Waheguru Pal Singh Sidhu et Augustine Toure (Rapporteurs), Vers une Pax Ouest Africana : rétablir la paix dans une sous-région en difficulté, Académie Internationale pour la Paix & Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, Abuja, Septembre 2001.
On souligne parmi les défis de l’ECOMOG  la division des Etats membres de la CEDEAO soutenant des parties adverses, des mandats mal définis, la pesante hégémonie du Nigeria, des problèmes opérationnels, l’indifférence internationale ou la trop grande dépendance de l’aide française en Guinée-Bissao (p.15).