[./index_accueil.html]
[./presentation.html]
[./archive_gal.html]
[./cahier_1.html]
[./cahier_2.html]
[./cahier_3.html]
[./cahier_4.html]
[./cahier_5.html]
[./cahier_6.html]
[./cartes.html]
[./livres.html]
[./livres.html]
[./nouveautes.html]
[./agenda.html]
[./opinion.html]
[./contact.html]
[./liens.html]
[./appel_contribution.html]
[./cahier_2.html]
[./cah2_foua.html]
[] []
Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n
Zimbabwe










Une crise
qui divise les africains
et les occidentaux

                                                                                   Christophe Champin*




* Journaliste à RFI, a été correspondant de presse au Zimbabwe de 1991 à 1993.






  Nous sommes le 2 septembre 2002. Une centaine de chefs d’Etat et de gouvernement sont réunis à Johannesburg à l’occasion du Sommet de la Terre. Parmi les dirigeants invités à s’exprimer, Robert Mugabe profite de la tribune qui lui est offerte pour prononcer un discours virulent, en particulier contre Tony Blair. « Que personne n’interfère avec notre processus, que personne n’essaie de faire dérailler ce que nous essayons de faire pour nous même afin d’unir l’Afrique. Nous avons acquis notre indépendance et sommes prêts à verser notre sang pour la protéger…Blair gardez votre Angleterre, et laissez- moi garder mon Zimbabwe» 1, martèle le vieux président zimbabwéen. Depuis trois ans, les relations entre les deux hommes sont exécrables, car le premier ministre britannique est à la pointe de la dénonciation des dérives du régime de Harare et  de sa réforme agraire controversée.

 Les propos de Robert Mugabe n’étonnent pourtant personne. A 78 ans, il  a déjà prononcé des dizaines de discours dans le même registre. Et il est passé maître dans les diatribes aux accents anti-colonialistes dénonçant, notamment, de supposés complots britanniques ou américains contre son pouvoir. Sauf que, cette fois, Tony Blair se trouve dans la salle et que l’intervention fleuve du chef de l’Etat zimbabwéen est applaudie par de nombreux africains présents dans la salle. Le lendemain, la presse anglaise, qui suit de près l’évolution politique de cet ancien fleuron de l’empire britannique, parle d’une  véritable «humiliation» pour son chef du gouvernement.

 Mais l’épisode de Johannesburg offre surtout une illustration éclatante des divergences d’approche entre les pays occidentaux, en  particulier anglo-saxon, et les Etats africains à propos de la crise zimbabwéenne. Pour toute une partie de la communauté internationale, avec en tête la Grande Bretagne et les Etats-Unis, Robert Mugabe est devenu un paria, à la tête d’un «Etat voyou ». Mais en Afrique, le président zimbabwéen bénéficie sinon du soutien objectif de certains de ses homologues, au moins de l’indulgence de la grande majorité d’entre eux. Pour comprendre le fossé persistant entre ces deux approches, il nous faut revenir, en premier lieu, sur l’évolution récente des relations entre le Zimbabwe, d’une part, et l’ancienne puissance coloniale britannique et les autres Etat occidentaux, d’autre part. Avant de tenter d’expliquer pourquoi Robert Mugabe bénéficie toujours d’un soutien non négligeable en Afrique, y compris dans l’opinion.

Un nouveau paria

 Au pouvoir depuis 1980, le président zimbabwéen n’a jamais été un grand démocrate, comme en témoigne la répression sanglante orchestrée contre ses rivaux de la Zimbabwe African People’s Union (ZAPU), au début de la décennie. Pourtant, l’ancien guérillero marxiste a longtemps entretenu d’excellentes relations avec la Grande-Bretagne. Alors que l’Afrique du Sud vivait encore sous un régime d’apartheid, la gestion par Robert Mugabe de la transition du régime ségrégationniste de Ian Smith à un gouvernement noir était même citée en exemple. De fait, il n’y eut aucune représaille contre les 70 000 Blancs ayant fait le choix de rester au Zimbabwe et  leurs intérêts économiques furent préservés. La contrepartie fut qu’environ 75% des meilleures terres restèrent entre les mains de quelques 5000 propriétaires blancs, pour une grande partie d’origine britannique ou sud-africaine, et dans le giron de sociétés étrangères. Dans le même temps, des millions de petits paysans noirs s’entassaient dans les zones les moins fertiles. La situation n’avait guère changé en 2000, malgré une timide réforme dans les années 1980, puis d’autres tentatives, durant la décennie suivante, qui ont surtout bénéficié aux proches du régime.

 En fait, les relations entre l’ancienne puissance coloniale et le régime de Harare ont commencé à se détériorer, au cours des années 1990, alors que l’idée d’une redistribution des terres, aux conditions fixées exclusivement par l’Etat, a commencé à faire son chemin. La rupture a été consommée en février 2000. Après la défaite du pouvoir, lors d’un référendum constitutionnel qui devait, notamment, permettre à l’Etat d’exproprier les fermes blanches sans compensation, le gouvernement s’est lancé dans une vaste campagne de violence. Menée par des «anciens combattants» de la guerre d’indépendance, derrière lesquels se cachaient le plus souvent de jeunes miliciens à la solde du pouvoir,  elle a visé les propriétaires blancs et leurs ouvriers agricoles. Mais la répression a aussi et surtout touché les partisans du tout jeune Mouvement pour un changement démocratique (MDC), formation d’opposition née à peine six mois auparavant et qui a mené campagne contre la nouvelle loi fondamentale. Ces trois dernières années, des milliers d’opposants ont ainsi été harcelés, arrêtés, voire assassinés.

 Quant à la réforme agraire, elle a été menée à son terme, puisque 11 millions d’hectares de terres  "blanches” ont été redistribuées de force à 320 000 noirs. Mais  entreprise de manière violente et anarchique, elle a complètement désorganisé un secteur clé de l’économie, au moment où le pays a, de plus,  connu une grave sécheresse.  Ces derniers mois, l’inflation a atteint plus de 220%, les chômeurs représenteraient quelque 70% des actifs et les Zimbabwéens font face à une pénurie de la plupart des denrées essentielles comme  le maïs blanc (« mealie meal ») ingrédient de base de la « sadza », le plat national. Au point qu’une majorité de la population d’un pays qui fut exportateur de produits agricoles dépend désormais de l’aide alimentaire. Ce qui n’a pas empêché Robert Mugabe d’intervenir récemment à la télévision nationale pour se satisfaire de l’achèvement de sa réforme agraire. « Nous assurons la population que maintenant que notre terre nous est revenue, nous allons améliorer nos vies », a promis le président, en avril dernier. 2

 Pour l’heure, le père de l’indépendance est l’un des rares chefs d’Etats africains à faire l’objet de sanctions internationales, en grande partie à l’instigation de la Grande Bretagne. Le FMI et la Banque mondiale ont rompu avec Harare. Et depuis février 2002, Robert Mugabe et une vingtaine de ses proches 3 n’ont en principe plus le droit de se rendre sur le territoire de l’Union européenne qui a demandé le blocage de leurs avoirs sur le vieux continent. Un mois plus tard, le Zimbabwe a été suspendu pour un an du Commonwealth (les Etats-Unis ont aussi adopté le même type de sanctions). Seul Charles Taylor, chef rebelle sanguinaire devenu président du Liberia, frappé d’un embargo des Nations unies, peut se «vanter» de faire l'objet d'autant de pressions internationales.

 Cependant, l'isolement du numéro un zimbabwéen n’est pas total. En février dernier, Robert Mugabe a a pu se rendre au sommet France-Afrique, à l’invitation du président français, qui l’a même reçu à l’Elysée. Sa présence à Paris a suscité la colère des journaux britanniques qui ont tiré à boulet rouge sur Jacques Chirac, accusé de soutenir un dictateur. Pour sa part, la France a invoqué une dérogation, adoptée par les Quinze en février 2002, qui permet à un dirigeant frappé de sanctions de participer à des réunions internationales. Et on a finalement appris qu’un accord a été passé avec la Grande Bretagne, en échange d’un renouvellement des sanctions de l’Union européenne. 4

 La position française suscite encore des interrogations, en particulier chez ses partenaires anglo-saxons. Certains y ont vu une sorte de pied de nez à Londres et Washington au moment où Paris prenait la tête des Etats opposés à la guerre que préparaient les Etats-Unis et leur allié britannique contre l’Irak. En réalité, la diplomatie française a toujours prôné le dialogue, y compris avec les régimes africains les moins fréquentables. A Paris, on considère généralement que les actions d’éclat sont moins efficaces que les pressions discrètes. A l’exception notable de la Côte d’Ivoire. Au moment où Robert Mugabe, dirigeant d’un pays où les opposants et la presse sont muselés, était accueilli à Paris, le président français a menacé, à mots à peine couvert, le président ivoirien Laurent Gbagbo de poursuites devant la justice internationale, pour les multipes exactions commises dans son pays, depuis le conflit entamé le 19 septembre 2002.
 
 L’attitude française peut également s’expliquer par la volonté affichée de Jacques Chirac de tenir compte du point de vue de l’Union africaine. Soucieux se présenter comme l’avocat du continent africain, le chef de l’Etat français, comme l’avait d’ailleurs fait  l’ex-gouvernement socialiste, a pris le parti de calquer, autant que faire se peut, ses positions sur celles des organisations intergouvernementales africaines. C’est ainsi que la France a été l’un des derniers pays occidentaux à reconnaître le pouvoir de l’actuel président malgache Marc Ravalomana, en juillet 2002, en partie parce que l’Organisation de l’unité africaine refusait de trancher entre ce dernier et son prédécesseur Didier Ratsiraka.

 Or, dans la crise Zimbabwéenne, l’UA s’est encore récemment refusé à condamner le régime du président Mugabe. Le 13 avril dernier, le chef de l’Etat sud-africain, président en exercice de l’organisation panafricaine, a même confirmé qu’il ne profiterait pas de sa position pour dénoncer les violations des droits de l’homme chez son embarrassant voisin. 5

 En tous cas, le Zimbabwe est source de profondes divisions au sein de l’Union européenne, entre partisans d’un isolement total du régime de Harare et ceux qui veulent ménager leurs partenaires africains, favorables au dialogue avec le président Mugabe. Au point que le sommet Europe-Afrique prévu à Lisbonne, au mois d’avril, a été reporté sine die, en raison du refus de certains chefs d’état et de gouvernement européens d’accepter sa présence dans la capitale portugaise.

Robert Mugabe et l'Afrique

 Isolé dans son pays, où une majorité de la population souhaite manifestement un changement à la tête de l’Etat, honni par une partie au moins de la communauté internationale, le président zimbabwéen doit largement sa survie politique à l’indulgence de ses pairs.

 La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui regroupe les nations de la région, a multiplié les missions de bons offices à Harare. Mais, de même que l’Union africaine, l’organisation n’a jamais ouvertement condamné les violations des droits de l’homme et les dérives du régimes zimbabwéen. Pourtant, la situation de la deuxième économie d’Afrique australe a de nombreuses incidences sur ses voisins, ne serait-ce qu’à cause des milliers de personnes qui ont quitté le pays pour grossir la masse des immigrés à la recherche d’une vie meilleure en Afrique du Sud.

 Il faut dire que le chef de l’Etat zimbabwéen dispose toujours de soutiens en Afrique australe, notamment d’anciens compagnons de luttes comme le Mozambicain Joachim Chissano et le Namibien Sam Nujoma. En clair, la SADC s’en tient à la «diplomatie silencieuse» prônée à Pretoria. Thabo Mbeki a toujours refusé de faire ouvertement pression sur son homologue zimbabwéen, au nom de la solidarité avec les anciens partis frères durant la lutte contre l'apartheid, même si  la  ZANU-PF soutenait davantage les radicaux du Congrès panafricaniste (PAC), hostiles à un compromis avec la minorité blanche. Certains à l’ANC ne cachent pas leur inquiétude face à la situation catastrophique de l’ex-Rhodésie. Mais Pretoria s’est  bien gardée d’attaquer de front un dirigeant qui jouit toujours d’une grande popularité en Afrique du Sud. 6 Même si la presse et l’opposition dénoncent quotidiennement les excès du président zimbabwéen, sa réforme agraire a fait mouche chez de nombreux sud-africains noirs dans un pays de 40 millions d’habitants où 80 000 blancs se partagent la quasi-totalité des meilleures terres.

 Thabo Mbeki a toutefois accepté de jouer les médiateurs dans la crise. Il fait partie, avec le Nigerian Olusegun Obasanjo, du groupe de contact désigné par le Commonwealth, en mars 2002. Tous deux restent partisans du dialogue et sont persuadés qu’aucune sanction internationale ne pourra faire plier le vieux leader.  Ils  se sont d’ailleurs opposés au renouvellement de la suspension du Commonwealth, en mars dernier. Cela dit,  les pressions discrètes n’ont pas encore permis de débloquer la situation.  Début mai, les numéros un sud- africain et nigérian sont retournés à Harare, en compagnie du président  malawite, Bakili Muluzi, avec pour espoir d’obtenir une rencontre entre Robert Mugabe et le chef du MDC Morgan Tsvangirai. Or, au moment où nous terminons cet article, le président zimbabwéen exige toujours que son principal adversaire politique reconnaisse sa victoire, fortement contestée, à la présidentielle de mars 2002, comme préalable à des négociations. Une éventualité pour l’instant écartée à la direction du MDC.

 Dans le reste du continent, aucun dirigeant africain n’a encore ouvertement critiqué publiquement le régime de Robert Mugabe, à l’exception du Sénégalais Abdoulaye Wade, qui a clairement dénoncé les violations des droits de l’homme dans le pays. La plupart des présidents africains hésitent à poser des actes qui pourraient légitimer la notion de droit d’ingérence, même si la crise ivoirienne a amené plusieurs Etats - dont le Sénégal, le Togo et le Ghana - à s’impliquer dans la résolution d’un conflit aux nombreuses implications régionales.

En outre, pour une bonne partie de l’opinion, notamment en Afrique francophone, le régime zimbabwéen a beau être accusé de graves violations des droits humains, sa réforme agraire, tant décriée en Occident, est loin de susciter le même rejet. «Oui, Mugabe est peu être un président aussi controversé que la plupart de ses pairs africains, mais qu’il se soit fait le champion de la cause des sans-terres, qu’il se soit élevé contre les puissances prédatrices néo-coloniales, qu’il ait pris sur lui de réparer une injustice déjà centenaire, bref, qu’il ait foncé là ou beaucoup de ses pairs reculent : tout cela, oui tout cela fait de lui indiscutablement un grand homme : un héros, un héros de la cause africaine », écrivait ainsi l’année dernière un lecteur dans le tri-hebdomadaire camerounais le Messager. 8 Dans le même registre, l’Avenir, l’un des principaux quotidiens congolais, a pris la défense du président Zimbabwéen face aux pressions américaines8. Le Zimbabwe a également fait l’objet d’une polémique entre l’hebdomadaire Jeune Afrique et le quotidien le Monde 9, par articles interposés, suite à un reportage élogieux du magazine panafricain; ce reportage a été vertement critiqué dans les pages du quotidien français sous la plume de son spécialiste des affaires africaines, Stephen Smith.

 Il serait abusif de résumer l’opinion de millions d’Africains à travers quelques articles de presse, dont beaucoup sont parfois critiques sur les dérives du régime Mugabe. Mais ils sont révélateurs d’une grande différence de perception entre l’Afrique et l’Occident. Les médias du Nord ont fait grand cas des expulsions de fermiers blancs zimbabwéens. . Mais beaucoup d’Africains considèrent que l’événement n’aurait pas fait la "Une" de la presse occidentale si les exploitants expulsés avaient été africains, alors que d’autres crises tout aussi graves qui touchent le continent noir sont passées sous silence, en Europe ou aux Etats-Unis.

 Malgré les multiples dérives de son régime, les meurtres politiques et la crise économique, Robert Mugabe a donc remporté une victoire symbolique sur les pays occidentaux qui cherchent à le voir quitter le pouvoir. Mais aussi sur son opposition. La timidité des pays voisins du Zimbabwe a en effet placé le MDC dans un relatif isolement, même s’il bénéficie du soutien des adversaires de l’ANC sud-africain. Toutefois l’aggravation sans précédent de la crise politique et économique, ces derniers mois, et la répression croissante contre des militants de la principale centrale syndicale du Zimbabwe (Zimbabwe congress of trade unions), dont Morgan Tsvangirai a été le secrétaire général, a permis au MDC de renforcer ses liens avec un acteur essentiel en Afrique du Sud, le Congrès sud-africain des syndicats (COSATU). Fort d’un million de membres, la COSATU a longtemps été l’alliée indéfectible de l’ANC, mais l’orientation libérale de l’équipe au pouvoir suscite de nombreux tiraillements. Y compris à propos du Zimbabwe. Ces derniers mois, la puissante centrale syndicale est sortie d'une relative réserve pour dénoncer sans détours les violations des droits de l'homme au Zimbabwe. 10




                                                                                                                               Ch.Ch.
                                                                                                            





Notes:


1  «Robert Mugabe défie l’Occident », par Sabine Cessou, RFI Internet, 3 septembre 2002

2 « Zim’s future bright », The Herald, 22 avril 2003

3  Ces sanctions en ensuite été étendue à une cinquantaine d’autres personnalités du régime

4"Deal with Paris over Mugabe trip revealed", The Daily Telegraph, 22 janvier 2003

5 "South Africa won’t condemn Zim », News24,  13 avril 2003

6 «L’occident ne comprend plus l’Afrique », Courrier International, 13 février 2003

7 «Robert Mugabe : bourreau ou martyr ? », le Messager, 03 mars 2002

8 «Robert Mugabe victime de son combat pour l’Afrique», l’Avenir, 7 août 2003

9 Article " les surprises d'Harare" de Françis Kpatindé, le 28 août 2001, Jeune Afrique l'Intelligent

10"COSATU deplores ongoing crackdown", Zimbabwe Independant, 4 avril 2003