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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n
La Côte d'Ivoire










Chronique d'un
scenario de crise

                                                                    Ernest Foua de Saint Sauveur*




* Ernest Foua de Saint Sauveur est un écrivain ivoirien: "le joker de dieu", éde.Ceda 1986; "le sentier des rêves maudits", éd. Cela 1998. Il est également journaliste chroniqueur à Abidjan au journal 24 Heures. Il a été témoin au quotidien de la crise ivoirienne.






   
 Le 19 septembre 2002, aux premières lueurs de l’aube, des assaillants attaquent simultanément à l’arme lourde plusieurs cibles à Abidjan, Bouaké (Centre) et Korhogo (Nord). Le ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, Emile Boga Doudou, et plusieurs personnalités militaires sont tués. Ce que l’on croit d’abord être une mutinerie des « Zinzins «  (les fous) et des «Bahéfouès «  (les sorciers), des soldats de la classe 98/2A, que l’on dit mécontents de la décision de leur démobilisation imminente, s’avère être une tentative de coup d’Etat.

 Très vite, le pouvoir attribue ce coup de force au général Robert Gueï; l’homme qui a perpétré le premier putsch militaire de l’histoire de la Côte d’Ivoire, et évincé du pouvoir le président élu, Henri Konan Bédié, le 24 décembre 1999. Sans doute, en représailles, le chef de la junte qui a dirigé le pays de décembre 1999 à octobre 2000, est assassiné. Son épouse, Rose Doudou, et plusieurs autres membres de sa famille connaissent le même sort. Dans l’imbroglio de l’heure, deux personnalités décodent rapidement la mort de Gueï et des membres de sa famille comme un message à leur intention. Sans se le faire dire deux fois, Henri Konan Bédié, qui n’est plus président que du parti créé par Félix Houphouët-Boigny, le PDCI-RDA (Parti Démocratique de Côte d’Ivoire-section ivoirienne du Rassemblement Démocratique Africain; crée en 1946 par Houphouët-Boigny et dirigé aujourd’hui par H. Konan Bédié) et Alassane Dramane Ouattara, le leader du Rassemblement des Républicains (RDR), se réfugient dans des ambassades occidentales. Bien leur en a pris; surtout pour ce qui est du second nommé qui, depuis la résidence de l’ambassadeur de France, apprend la mise à sac et à feu de son domicile. Cet acte, que le pouvoir attribue à des éléments incontrôlés des FANCI (Forces armées nationales de Côte d’Ivoire), n’est cependant pas anodin; il participe de la tentation qui se répand très vite dans les cercles “ frontistes ” d’associer l’ancien DGA (Directeur Général Adjoint) du FMI à ceux qui ont attaqué la République.

 Cependant, repoussés de la capitale économique, les rebelles font de Bouaké et Korhogo leurs zones de contrôle. Ils prennent plusieurs villes du nord, du centre et de l’est, et annoncent leur désir de marcher sur Abidjan pour chasser Laurent Gbagbo du pouvoir. Absent du pays, celui-ci rentre de Rome, le lendemain 20 septembre, pour, dit-il, “ prendre ma place à la tête des forces armées ”. Son intention de mater la rébellion est claire. Il l’énonce d’un ton martial : “ Dans ce pays, il faut, une bonne fois pour toutes, qu’on sache qui est qui, et qui veut quoi. Il faudra qu’on mette d’un côté ceux qui sont pour la démocratie et la République, et de l’autre côté ceux qui sont contre la République. Et que la bataille s’engage. ” Soumise à une partition de fait, la Côte d’Ivoire vient ainsi d’entrer en guerre contre elle-même.

 Car, même si on les accuse de compter des mercenaires (burkinabés et libériens, notamment) dans leurs rangs, si on les soupçonne, vu les moyens logistiques et en armement dont ils disposent, de bénéficier de soutiens extérieurs occultes, ce sont bien des fils de ce pays, identifiés comme étant des déserteurs de l’armée ivoirienne de l’ère Gueï, qui mènent cette insurrection. Et cette guerre civile va durer… huit mois; ce qui est relativement court comparé aux situations d’anomie qui ont secoué ou continuent encore de secouer de nombreux pays sur le continent africain, et même dans le monde. Mais pour être bref, ce conflit n’en a pas moins été meurtrier, pas moins désastreux aux niveaux économique et social.

 Comment en est-on arrivé là ? Comment le pays de Félix Houphouët-Boigny, naguère reconnu et apprécié pour sa stabilité politique, unanimement louangé pour sa réussite économique et ses avancées sociales, en est venu à expérimenter la guerre civile et ses conséquences : les atrocités, les morts par dizaines de milliers, les déplacements massifs de populations, les camps de réfugiés, les périls humanitaires, etc. En somme, tout ce qui, jusqu’alors, semblait réservé aux autres pays autour de lui.

 Pour trouver des réponses à ces interrogations, on peut examiner le chapelet des griefs que les rebelles font au pouvoir ivoirien et leurs principales revendications. Sur la base de l’affirmation que les élections d’octobre 2000 qui ont porté Laurent Gbagbo au pouvoir n’ont pas été équitables, les insurgés exigent sa démission, et disent vouloir une transition courte qui déboucherait sur  » des élections transparentes et ouvertes à chaque ivoirien qui désire se porter candidat à la présidence de la République ». Dénonçant, par ailleurs, la tribalisation du jeu politique, l’exclusion dont seraient victimes des Ivoiriens, sur la base de leurs patronymes, de leurs origines ou de leur religion, ils en appellent à l’instauration d’un nouvel ordre politique. Mais si la rébellion se réfère aux échéances électorales de 2000 comme point de départ du déséquilibre politico-social, il faut en réalité remonter, si ce n’est à la période coloniale qui éclairera sur le destin de la Côte d’Ivoire en tant que colonie de peuplement, du moins à la fin des années 80, qui permet de mieux saisir les contours de la crise qui mine ce pays, depuis.

 En 1989, face aux difficultés économiques du moment (chute des cours des matières premières, insolvabilité de l’Etat pour ce qui est de son énorme dette extérieure, alignement sur le programme d’ajustement structurel (PAS) proposé par la Banque mondiale et le FMI, menace de dévaluation du franc CFA), le président Houphouët fait appel à Alassane Dramane Ouattara, Gouverneur de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), et le charge, dans un premier temps, d’animer un Comité interministériel de coordination du programme de stabilisation et de relance économique. L’économiste s’acquitte si bien de cette tâche qu’il se voit confier, par la suite, la coordination des activités du gouvernement, en qualité de Premier ministre.

 Cette promotion fulgurante d’un homme qui, jusqu’alors était inconnu de la majorité des Ivoiriens, n’attire pas que des sympathies à ce banquier scrupuleux, aux compétences unanimement reconnues en Afrique. Dans la classe politique, les «  barons «  du tout-puissant parti unique, le PDCI-RDA, habitués depuis toujours à voir dans le Trésor public leur cassette personnelle, ne décolèrent pas de voir cet «  intrus «  qu’Houphouët a hissé au- dessus d’eux dans la hiérarchie de l’Etat et du parti (au sein duquel il n’a pourtant jamais milité), s’attaquer à leurs privilèges : il réduit le parc automobile de l’Etat et lance le fisc aux trousses de ces «  intouchables «  qui n’ont jamais su ce que payer ses impôts voulait dire.

 Elevé  au régime de l’austérité budgétaire et des méthodes de gestion rigoureuses, Ouattara reste de marbre, face à la grogne des dignitaires du PDCI. Ceux-ci, cependant, organisent la défense de leurs intérêts particuliers, en se basant sur la seule faille qu’ils trouvent au protégé de Félix Houphouët-Boigny : sa nationalité. Et ce, même si le Père de la nation, en l’introduisant, s’est évertué à démontrer à ceux qui en doutaient encore qu’il est bel et bien Ivoirien, de la grande dynastie des Ouattara du royaume de Kong.

 Sur le front social, le technocrate n’est pas mieux vu. Les mesures qu’il juge indispensables à la réussite de son programme de relance économique, n’accroissent pas sa côte de popularité dans la population. La suppression de la gratuité des cars aux étudiants, la réduction de 50% du salaire des nouveaux enseignants lui valent l’antipathie féroce du milieu universitaire et scolaire qui fournit l’essentiel de l’opposition politique naissante. La privatisation des entreprises publiques et para-publiques qui a pour effets collatéraux, la mise au chômage et le licenciement de nombreux cadres et employés, ne lui attire pas davantage les faveurs du monde du travail. La carte de séjour qu’il instaure, dans un pays qui compte 26% d’étrangers (chiffre officiel), lui est imputée comme étant à l’origine de l’introduction de la discrimination dans l’univers social ivoirien.

 Sur ces entrefaites, le multipartisme est proclamé, le 30 avril 1990. Trop heureuse de l’aubaine qu’elle a maintenant de se faire entendre, l’opposition fait feu de tout bois. Elle multiplie les manifestations pour réclamer une meilleure expression démocratique et des conditions de vie plus acceptables. Au cours de l’une d’elles, le 18 février 1992, Laurent Gbagbo, Secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI) et principal opposant au régime de Félix Houphouët-Boigny, est arrêté et incarcéré. Condamné à deux ans de prison, il est libéré cinq mois plus tard.

 C’est dans cette atmosphère de mécontentement populaire et d’aspirations à plus de liberté et de justice sociale que le Père de la nation, le président Félix Houphouët-Boigny, tire sa révérence, le 7 décembre 1993. Alassane Ouattara qui, entre-temps s’est progressivement défait du manteau d’économiste, se découvre des ambitions nouvelles en politique. En collusion avec Philippe Grégoire Yacé, président du Conseil économique et social et l’un des tout premiers compagnons du «  Vieux « , il manœuvre pour mettre en place un Conseil d’Etat dont la mission est de gérer l’après-Houphouët. Cette initiative sera perçue par les observateurs comme un coup d’Etat constitutionnel, car faisant obstacle à l’application de l’article 11 de la Constitution qui stipule qu’en cas de vacance du pouvoir, le président de l’Assemblée nationale succède de plein droit au président de la République. Le titulaire du Perchoir, et dauphin constitutionnel, c’est… Henri Konan Bédié. Subodorant l’intrigue, celui que l’on surnomme le «  Sphinx de Daoukro «  (sa ville natale) se rue à la télévision – aiguillonné, semble-t-il, par la France – et demande aux Ivoiriens, fort de son statut d’héritier putatif, de se mettre à sa disposition.

 Devenu donc le deuxième président de la première République,  par autoproclamation , ironiseront ses détracteurs, Henri Konan Bédié n’oubliera pas ce fâcheux épisode et en concevra une haine viscérale pour l’ancien Premier ministre d’Houphouët. Aussi, avisé des prétentions au trône de celui-ci, s’ingéniera-t-il à l’éliminer de la course à la présidentielle de 1995. Rien ne lui sera plus facile que de remettre sur le tapis le dossier, pas tout à fait élucidé, de la nationalité ivoirienne douteuse de son redoutable rival politique. Il suscite le vote, par l’Assemblée nationale, d’un nouveau code électoral qui restreint les conditions d’éligibilité à la présidence de la République, et fait obligation au candidat d’être «  Ivoirien, né de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens de naissance ».

 Devant cette loi qu’il juge  inique , Ouattara abdique. Il se retire de la course à la présidentielle de 1995 et part au FMI, à New-York, pour y occuper la fonction de directeur général adjoint. Sous la régence de Henri Konan Bédié, le PDCI connaît la dissidence d’un courant de rénovation interne baptisé, Rassemblement des Républicains (RDR). En août 1999, Alassane Ouattara est porté à la tête du RDR, à l’issue du congrès de ce parti. Il se déclare candidat à l’élection présidentielle de 2000 et défie à nouveau le successeur du «  Vieux «. Mais, pour contrer cette éventualité qui ne le surprend guère, Bédié est depuis longtemps sur la défensive : il élabore et promeut, avec la complicité des intellectuels de son sérail politique, une idéologie discriminatoire basée sur la préférence nationale : l’ivoirité.

 Mais cette théorie identitaire, qui met d’un côté les Ivoiriens de souche (ou Ivoiriens multiséculaires) et de l’autre, les Ivoiriens de circonstance, ne vise pas que le mentor du RDR. Elle s’élève contre tous les nordistes, les Dioulas, de confession musulmane, assimilés à des usurpateurs d’identité, que le régime Bédié n’a eu de cesse de combattre; comme s’il s’agissait d’un volet essentiel de son programme de gouvernement. Victimes de rackets systématiques de la part des forces de l’ordre, soumis à des tracasseries administratives, suspectés d’ivoirité douteuse, objets de brimades, d’humiliations et d’exactions de toutes sortes (leurs cartes d’identité sont arrachées et déchirées, leurs lieux de culte souvent profanés par les agents), se sentant exclus de la citoyenneté ivoirienne, les ressortissants du nord et les musulmans se rassemblent et font bloc autour de Ouattara auquel ils s’identifient. Même lutte, même destin. Et cet affrontement ouvert, entre le pouvoir de Bédié et une partie de la communauté nationale, jette comme une ombre d’inertie ou de paralysie sur la vie politique et sociale.

 Cette atmosphère délétère sera mise à profit, le 23 décembre 1999, par un groupe de soldats pour se mutiner, au motif que leurs soldes d’anciens éléments de la  Mission d’observation des Nations-unies en Centrafrique (MONUC) ne sont pas payés. Surpris, débordé, Bédié gère si mal cette mutinerie que, le lendemain, elle se transforme en coup d’Etat; le premier dans l’histoire du pays. Le général Robert Guéi est sollicité par les mutins, qu’il désignera paternellement par «  les jeunes gens « , pour présider aux destinées de la nation. Anciennement chef d’état-major et éphémère ministre des Sports et du Service civique de Bédié, l’homme avait été limogé et mis précipitamment à la retraite trois ans plus tôt, en 1996, pour complot contre l’autorité de l’Etat.
Le peuple, qui supportait mal l’arrogance, les tendances exclusionnistes et la gestion scandaleuse de l’administration Bédié, applaudit à l’avènement de ce «  Papa Noël «  en treillis. Ce dernier met en place un Comité national de Salut Public (CNSP), suspend la Constitution et dissout les institutions de l’Etat, mais laisse les coudées franches aux partis politiques pour mener leurs activités. D’ailleurs, il n’a pas l’intention de s’incruster dans la fonction présidentielle. «  Le pouvoir ne m’intéresse pas, dit-il. Je suis venu pour balayer la maison, et puis partir ».

 Hélas, cette intention noble se dilue à l’épreuve du terrain, et la transition militaire que le général va mener dix mois durant, sera carrément chaotique. Au plan strictement militaire, l’ordre et la discipline qu’il était censé instaurer au sein d’une armée de plus en plus politisée ne viennent pas. Au contraire, ce sont ces «  jeunes gens « , dont certains ont été promus ministres dans le gouvernement comprenant des membres des partis politiques et de la société civile, qui, divisés en de petites unités aux noms évocateurs (Camorra, Cosa Nostra, Brigades Rouges, etc.), inquiètent, soumettant à leurs exactions et à leur autorité toute martiale, la population, les services et les administrations. La junte, d’abord solidaire autour de son chef, s’effrite, quand Gueï, qui a succombé à l’ivresse du pouvoir, décide de se porter candidat à l’élection présidentielle. Les généraux Lassana Palenfo et Abdoulaye Coulibaly, alors respectivement numéros 2 et 3 du CNSP, ne le suivent pas dans cette visée. Voyant leurs mains dans l’attaque, à l’arme lourde, de sa résidence privée, dans la nuit du 17 au 18 septembre 2000, mais surtout les pions d’Alassane Ouattara, le leader du RDR, Gueï se sépare des deux officiers «  rebelles « . Ceux-ci sont même obligés de se réfugier à l’ambassade du Nigeria pour échapper à un mandat d’arrêt lancé contre eux.
Egalement dans le collimateur du général, certains de ses «  jeunes gens «  qui voient, dans sa volonté de briguer un mandat présidentiel, une trahison. Entre autres, Tuo Fozié, Diarrassouba Oumar dit «  Zaga Zaga « , Chérif Ousmane et Ibrahim Coulibaly dit «  IB « . Pour échapper à la vindicte du chef de la junte, ils fuient le pays et trouvent refuge au Burkina Faso. C’est de là, semble-t-il que ces déserteurs de l’armée ivoirienne s’organiseront pour lancer la rébellion entrée en scène le 19 septembre 2002.

 Ayant échoué à ramener la discipline au sein de la Grande Muette, confronté à une ferme opposition de ses compagnons d’aventure, le tombeur de Bédié ne sera pas plus heureux, au plan politique. L’équipe gouvernementale qu’il forme, essentiellement avec le FPI de Laurent Gbagbo et le RDR d’Alassane Ouattara, est vite traversée de soubresauts. C’est d’abord le FPI qui se hérisse. Dénonçant la part belle faite au RDR… et aux Dioulas, dans la répartition des portefeuilles ministériels, Gbagbo s’écrie : «  Si c’est un coup d’Etat du RDR, qu’on nous le dise ». Le général putschiste se montre sensible à cette saute d’humeur et contente le FPI, en lui octroyant des postes supplémentaires.

 Ouvrons une parenthèse pour dire que ce coup d’éclat de Gbagbo marque l’éclatement du Front républicain; l’alliance tactique scellée, en 1995, entre le FPI et le RDR qui s’étaient trouvés un adversaire commun : le PDCI de Bédié. Aux beaux jours de cette entente, et face à la détermination du successeur d’Houphouët d’exclure Ouattara de la course à la présidence, Gbagbo avait menacé : «  Ceux qui voudront écarter Alassane Ouattara de l’élection présidentielle de cette année, nous trouveront sur leur chemin ». Deux ans plus tard, en 1997, alors que le régime Bédié continue de s’acharner contre l’ancien Premier ministre d’Houphouët pour fraude sur l’identité, Gbagbo vole encore à son secours : «  Déclarer étranger un homme, Alassane Ouattara, qui a été le chef de l’exécutif d’un pays, ce n’est pas sérieux, pas normal, ni glorieux ». Ce qui n’empêchera pas le même Gbagbo, en juin 2001, donc investi de la charge présidentielle, de dire, face aux députés français : «  Il est malsain pour quelqu’un qui veut être président d’un pays, de prendre, de façon opportuniste, une nationalité, ici et là, au gré de ses intérêts personnels. (…). Si M. Ouattara a pris, tour à tour, tantôt la nationalité voltaïque, tantôt la nationalité ivoirienne, qu’il s’en prenne à lui-même. Je suis contre le vagabondage de nationalité ».

 Pour briguer la présidence de la République à l’élection de 2000, le chef de la junte veut s’appuyer sur un parti politique. Il tente d’abord une approche avec le PDCI, pour obtenir l’investiture de ce parti. Mais il essuie un rejet virulent; les militants «  pédécéistes «  refusant, selon leur mot, de «  confier notre mère à celui qui a tué notre père «. Qu’à cela ne tienne! Guéi s’en remettra à l’onction populaire. «  Mon parti, c’est le peuple «  dit-il. Et, c’est sur ce thème qu’il fait campagne. Cette compétition électorale opposera, au final, deux gros ténors, Robert Gueï et Laurent Gbagbo. Le droit à participer au scrutin, accordé encore à des poids légers de la classe politique, dont Francis Wodié (PIT) et Mel Théodore (UDCY), satisfait une Cour suprême qui est certaine d’avoir dit le droit et fait œuvre utile, en éliminant une quinzaine de candidats parmi lesquels Henri Konan Bédié, le président déchu, et Alassane Ouattara.

 Le 22 octobre 2000, l’élection présidentielle se déroule dans un calme relatif. La publication des résultats commence dans la soirée, mais elle sera rapidement suspendue, au grand dam des électeurs. On s’attend à la reprise de la proclamation des résultats, le lendemain, mais c’est un coup de théâtre qui survient : le ministre de l’Intérieur suspend les activités de la Commission électorale et désigne le général Robert Guéi vainqueur. Il n’en faut pas plus pour que, spontanément, les populations, toutes tendances confondues, descendent dans les rues, le 23 octobre. Sous les ordres du Lieutenant Boka Yapi, de triste mémoire, les forces de l’ordre fidèles au général tirent sur la foule. Le lendemain, 24 octobre, c’est Laurent Gbagbo, lui-même, qui appelle les Ivoiriens au soulèvement. Les manifestants sont encore plus nombreux mais, cette fois-ci, l’armée bascule de leur côté et le tombeur de Bédié est obligé de fuir.

 La transition militaire en laquelle le peuple avait tant espéré, s’achevait ainsi tristement. Le seul acte positif que certains reconnaissent à Gueï, c’est d’avoir doté la Côte d’Ivoire d’une Constitution. Un mérite bien illusoire, car, même votée à plus de 86%, c’est cette loi fondamentale qui, en donnant une base légale à la volonté d’exclusion de certains Ivoiriens, a cristallisé les frustrations et accru la fracture sociale. En effet, conçue dans un climat malsain où les différents états-majors politiques manigançaient à noyauter la Commission consultative constitutionnelle électorale chargée de rédiger un avant-projet pour faire prévaloir leurs idées, cette constitution a divisé la communauté nationale en deux catégories : les Ivoiriens qui sont nés de père "Et" de mère eux-mêmes Ivoiriens de naissance, qui sont donc dignes de postuler à la magistrature suprême, et ceux qui, issus de père "Ou" de mère Ivoiriens, ne peuvent prétendre diriger le pays. Des semaines durant, le pays vivra «  la guerre des conjonctions Et-Ou « , à la cadence de la tournée régionale qu’effectue le général putschiste pour, selon ses termes, «  recueillir l’avis de nos parents « . Les avancées significatives qui sont  pourtant envisagées dans la Constitution (vote des jeunes de 18 ans, urnes transparentes, bulletin unique, création d’une commission électorale indépendante), sont reléguées au second plan, au profit des conditions d’éligibilité à la présidence de la République et, notamment, de l’article 35 qui, à juste titre, divisent les Ivoiriens. Sur cette disposition Laurent Gbagbo avouera, en décembre 2001, lors de sa déposition au Forum de réconciliation nationale : «  Oui, l’article 35 a été fait pour éliminer Ouattara ».

 La transition militaire achevée par la fuite de Gueï et sa retraite dans sa région natale de l’ouest, on croyait en avoir fini avec les violences, en ce tragique mois d’octobre 2000. Mais c’était sans compter avec les militants du RDR qui, à l’appel d’un de leurs dirigeants, descendent à leur tour dans les rues, le 25 octobre, pour réclamer la reprise des élections. Comme l’espérait Gbagbo qui, pour l’opinion nationale, est le vrai gagnant de l’élection présidentielle, «  la police fait son travail « . Elle le fait tant et si bien que, le 27 octobre, un charnier de 57 corps est découvert à Yopougon, dans la périphérie d’Abidjan. Des centaines de cadavres sont déposés dans les morgues, récupérés dans la lagune ou dans les rues. Entre-temps, la veille, le 26 octobre 2000, dans le soir tombant, le sang et les fureurs qui embrument la terre d’Eburnie, Laurent Gbagbo se fait investir premier président de la deuxième République. Les jours qui suivent, les militants du RDR, sans distinction de sexe ni d’âge, sont traqués par les forces de l’ordre aidées dans cette tâche, par les militants du FPI de Gbagbo. Raflés jusque dans leurs domiciles, ils subissent les traitements violents, la torture, le viol et la prison. Ce mois d’octobre est particulièrement douloureux pour eux, mais les militants du Rassemblement des Républicains ne sont pas au bout de leurs souffrances.
 
 En effet, Alassane Ouattara qui a été écarté de l’élection présidentielle fait acte de candidature pour les législatives de décembre. Mais, à nouveau, la Cour suprême rejette son dossier pour le même motif : doute sur la nationalité. C’en est trop pour ses partisans; ils projettent un meeting de protestation pour le 4 décembre. Le tout nouveau locataire du Palais s’en irrite et somme les forces de défense et de sécurité de «  s’opposer, par tous les moyens, à ceux qui troublent l’ordre public ». Les gens du RDR n’ont cure de cette semonce et sortent au jour dit. L’affrontement est inévitable avec les forces armées qui, elles, ont perçu le message de leur chef suprême cinq sur cinq. Le sang coule à nouveau à flots, sur le sol d’un pays qui, selon son hymne, se voulait une  terre d’espérance . Ainsi commence le règne de Laurent Gbagbo, le plus sanglant de l’histoire de la Côte d’Ivoire, dans le rapport exercice-durée. Sur les franges d’une ligne de fracture qui a, déjà, divisé la société ivoirienne en «  pro «  et «  anti «  Ouattara, en nordistes   et   sudistes.

 Arrivé au pouvoir dans des conditions qu’il qualifiera, lui-même, de  calamiteuses , l’opposant historique d’Houphouët peut encore, sur la base de ses idées socialisantes, populistes et généreuses, entrer dans l’histoire nationale par la grande porte, en ayant le triomphe modeste des seigneurs et en œuvrant à rassembler les Ivoiriens, à refaire l’unité du pays et à consolider la cohésion sociale. Il lui suffit, pour ce faire, de tendre la main aux poids lourds de la scène politique ivoirienne, Bédié et Ouattara, abusivement exclus de la présidentielle, d’apaiser les tensions et les rancœurs nées des élections générales. Hélas, ce n’est pas cette voie qu’il emprunte. La théorie de la Refondation qui signe son programme politique, se veut, au contraire, la négation de tout ce qui a existé auparavant; la négation surtout de l’œuvre et de la philosophie du Père de la nation. A la première session de la 10ème législature, Mamadou Koulibaly (FPI), le chef du Parlement, s’écrie : «  Houphouët nous a infantilisés! «  Sans revendiquer l’ivoirité, Gbagbo ne s’en démarque pas vraiment et manoeuvre, comme Bédié et Gueï, ses prédécesseurs, à exclure Ouattara du jeu politique. Certes, il annonce des réformes institutionnelles et administratives (création de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, assurance maladie universelle, décentralisation, etc.), mais on le sent davantage préoccupé, alors que son premier mandat commence à peine, à envisager sa réélection en 2005. Les lois qu’ils initient, comme celle qui vise à l’identification des populations et qui fait obligation à chaque Ivoirien d’aller se faire recenser dans son village, passent mal dans l’opinion, car traînant une arrière-pensée d’exclusion d’un certain électorat.

 Gagné à l’idée de recoller les morceaux du tissu social, Gbagbo organise le Forum pour la réconciliation nationale. Le diplomate Seydou Diarra, ancien Premier ministre de Gueï, pilote l’affaire. Trois mois durant, les Ivoiriens de toutes les couches, de toutes les sensibilités et de toutes les confessions se livrent à un exercice de catharsis publique. Tout le monde reproche quelque chose à tout le monde; personne ne se reproche rien. Même les quatre grands leaders, Bédié, Gueï, Ouattara et Gbagbo, invités à ce jeu de la parole libératrice, ne se distinguent pas à élever le débat, s’accusant mutuellement. Au final, sensé clarifier le jeu politique et ramener la paix, le Forum de réconciliation laisse la société ivoirienne empêtrée dans ses divisions et ses contradictions internes.

 Gbagbo mène le jeu à sa guise, mais la Refondation n’arrive pas à convaincre. Les socialistes ivoiriens ne s’affranchissent pas des tares dont ils accusaient, hier, ceux qui géraient les affaires publiques. Arrogance de nouveaux riches, enrichissement rapide et abus de biens sociaux, préférence tribale dans la nomination des cadres de l’administration et de l’armée, contrôle des médias d’Etat, etc. Certains de ces actes sont dénoncés de l’intérieur même du clan «  frontiste «. La République vit au rythme du racket policier, de l’insécurité et de l’impunité, de l’intolérance (grèves réprimées, rédactions des journaux saccagées par les soldats) et des coups d’Etat plus imaginaires que réels. Même lorsque, au chapitre de la décrispation, un clin d’œil est fait en direction des autres acteurs politiques, comme on l’a vu avec le gouvernement d’ouverture du 5 août 2002, il a débouché inévitablement sur un clash. Celui survenu entre le FPI (le parti au pouvoir) et l’UDPCI de Gueï, au cours duquel l’ancien chef de la junte s’en est violemment pris au président Gbagbo, le traitant de «  boulanger qui roule tout le monde dans la farine « , reste mémorable. C’était dans la première dizaine du mois de septembre. Une semaine plus tard, le 19, la rébellion éclatait.

 En vertu du poids économique et financier de la Côte d’Ivoire (40% de la masse monétaire de l’espace UEMOA – Union économique et monétaire ouest-africaine), la crise qui a secoué la Côte d’Ivoire huit mois durant n’est pas restée sans conséquences, pour les Etats de la sous-région.



E. F. de St. S.