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Actualités
01.07.2008
-  élections
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L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n
Ethiopie
dans la Corne de l'Afrique










La géopolitique de l'eau,
les religions et la
jeunesse face à la paix

                                                                                     Cyril Abal Musila*




* Chercheur au Centre de Recherche sur la Paix, professeur de Géopolitique des conflits africains à l’Institut Catholique de Paris et consultant au Club du Sahel de l’OCDE.





 Plus d’une décennie après la chute de la junte militaire du président Mengistu en Ethiopie en 1991 et la disparition de l’Etat central en Somalie après la guerre du Golfe, la paix est toujours introuvable dans la Corne de l’Afrique. Les conflits ont eu tendance, au contraire, à se multiplier et à durcir, en particulier entre l’Ethiopie et l’Erythrée.

 Ces deux derniers pays constituaient un  même Etat après la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à leur séparation à l’amiable en 1994 après le référendum affirmant l’autonomie érythréenne.  Cependant, les deux nations « sœurs » se regardent aujourd’hui en ennemis en raison notamment des désaccords territoriaux, bien que la guerre entre les deux pays (1998-2000) a été arrêtée grâce à la médiation de l’Organisation de l’Unité Africaine et de l’Algérie.

 La Somalie, quant à elle, a littéralement sombré en tant qu’Etat unitaire et est devenue un vaste territoire de non-droit où règnent des seigneurs de guerre sur des portions territoriales qu’ils contrôlent. Le Soudan est pour sa part toujours divisé en deux, avec une rébellion armée de la partie sud (chrétiens et animistes) contre le gouvernement musulman, en dépit des tentatives multiples de rapprocher les positions des deux parties. Seul Djibouti où la présence militaire française est importante est « épargné » par les conflits, mais - parce qu’il a des frontières communes avec l’Erythrée, l’Ethiopie et la Somalie – il encaisse les répercussions des tensions vécues par ces pays.


Une « enclave » géographique et culturelle

Dans cette région, l’Ethiopie se présente comme un cas unique. Elle est, en effet, dans la région de la Corne, le seul pays qui ne soit pas majoritairement musulman, qui soit enclavé depuis sa séparation avec l’Erythrée en 1994 et qui a une culture chrétienne (orthodoxe) très ancienne. La  question d’enclavement et plus largement de l’eau en général moins que celle de cohabitations des cultures religieuses sont au centre des conflits et donc de la paix.


Mer, Eau, Sécheresse et Paix
          
L’accès à la mer est l’un des enjeux du conflit qui a opposé l’Ethiopie et l’Erythrée. N’ayant pas d’ouverture maritime, l’Ethiopie est fortement gênée dans son commerce extérieur et est alors obligée de passer par les voies aériennes, par route mais surtout par la voie ferrée via Djibouti (Addis-Abeba – port de Djibouti.) Une telle situation pénalise les exportations et les importations, donc réduit les capacités du pays à s’approvisionner de l’extérieur, à évacuer ses productions vers l’étranger et ainsi à accéder aux devises.

La géopolitique hydrographique associe la question de l’accès à la mer à celle de l’usage de l’eau douce. Traversé par de nombreux cours d’eau (moins dans la partie orientale de l’Ogaden adossé à la Somalie), le territoire éthiopien, affirment les Ethiopiens, ne devrait pas connaître des problèmes de sécheresse. Si ceux-ci se posaient, ils ne devraient pas entraîner des famines et des disettes en mettant en péril des millions de vies humaines. Les calamités touchant l’agriculture et l’élevage pourraient être évitées par le stockage des productions, par l’amélioration des moyens de communication entre régions pour une complémentarité alimentaire. Car il y a souvent des excédents de productions agricoles qui ne sont pas stockés, mais pire une enquête menée auprès de quelques paysans montrent leur manque de motivation de s’investir dans la production en raison de l’incertitude foncière. A tout moment, disent-ils, et suivant des critères  liés à l’appartenance politique, ils peuvent être dépossédés de leurs champs. Cette insécurité additionnée à la sécheresse et à la faim déstabilisent et créent une insécurité quasi-permanente pour la survie. Il y aurait actuellement entre 6 à 9 millions de personnes directement menacées par la famine en Ethiopie, du nord au sud, même dans des régions non désertiques. La presse n’arrête pas de sonner l’alarme, la télévision locale en fait échos.

Mises à part les nombreuses questions de politique proprement intérieure (fédéralisme ethnique avec des territoires disputés, conflits armés, politique agricole et foncière, les rapports de l’Etat avec l’opposition et la presse libre, etc.) sur lesquelles nous nous attaquerons pas ici, il y a donc un rapport ou une absence de rapport à la ressource « eau » qui entretient des tensions en Ethiopie, notamment entre ce pays et ses voisins.  L’eau, notamment le Nil, est même l’enjeu de déstabilisation entre l’Ethiopie et l’Egypte. Nos livres d’histoire utilisés à l’école secondaire nous ont appris que « l’Egypte est le don du Nil ». Sans ce fleuve, en effet, la vie en l’Egypte serait dramatique, surtout autour d’agglomérations d’Alexandrie et du Caire, mais aussi tout le long du parcours de ce long fleuve sur le territoire égyptien. Le contraste est, en effet, très frappant sur une carte géographique et lorsqu’on survole ce fleuve. Alors qu’il (Nil blanc)  est « tranquille » dans son cours sur les territoires jaunâtres du Soudan et de l’Ethiopie (Nil bleu), il est traversé par d’innombrables canaux d’irrigation qui verdissent des espaces désertiques d’Egypte.

 Il semble ainsi que ce pays empêche les pays de la sous-région de se réunir autour des projets de mise en valeur de cette ressource, notamment autour des barrages, des irrigations, etc. Il s’agirait d’éviter la diminution du débit du fleuve en aval qui provoquerait la sécheresse et des disettes. Ce qui serait synonyme d’émeutes à l’entrée d’un Moyen-Orient déjà très conflictuel. La géopolitique internationale sacrifierait-elle la Corne de l’Afrique au profit d’un allié américain incontournable? Tel semble l’avis des ressortissants africains de cette région, quand on les interroge sur la question.


Les cultures religieuses et la paix

L’enclavement géographique éthiopien devient encore plus dramatique quand on prend sa dimension culturelle et politique. L’Ethiopie est en effet une terre chrétienne très ancienne (plus ancienne que certaines contrées européennes), encerclée par des voisins qui sont tous majoritairement musulmans. Cet encerclement n’est pas un danger en soi, parce qu’il existe une cohabitation intelligente et pacifique de composantes religieuses de ce pays. Mais il le devient dans les rapports belliqueux entretenus dans cette région, notamment avec des connections internationales. Après sa séparation d’avec l’Ethiopie, l’Erythrée est entrée dans la Ligue des pays arabes. Dans le conflit qui l’a opposé avec l’Ethiopie, l’Ethiopie a eu le soutien de quelques pays de la Ligue arabe, en particulier de l’Egypte. Ce qui ne facilite pas les relations entre ces deux pays, bien qu’ils ne soient pas directement « limitrophes ». Considéré comme déstabilisateur de la région par sa géopolitique du Nil, l’Egypte utilise donc la culture religieuse envers l’Ethiopie.

 Le poids d’un encerclement religieux utilisé comme une ligue déstabilisatrice se mesure dans le poids de l’apport économique et financier musulman arabe en Ethiopie. Ce dernier se trouve dans des secteurs économiques comme le transport ou hôtellerie de luxe, mais aussi dans l’investissement au profit du développement socio-économique (adduction d’eau) et la construction de nouvelles mosquées dans une ville comme Addis-Abeba.


Les Eglises dans la construction de la paix

On ne peut parler de la cohabitation des cultures religieuses sans parler des Eglises éthiopiennes : orthodoxes et les catholiques, notamment dans le contexte du conflit éthio-érythréen.
Alors que les Orthodoxes éthiopiens se sont séparés de leurs homologues érythréens à la suite de l’indépendance érythréenne et de la guerre de 1998 à 2000, les Evêques catholiques ont gardé une seule conférence épiscopale catholique entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Cette « résistance à tentation de la séparation », affirme un évêque éthiopien, a connu des tensions, des méfiances au début pendant la guerre. Parce que ces deux pays étaient en train de se battre et les peuples en train de se tuer. La conférence épiscopale a continué à se rencontrer dans un climat lourd à Asmara (Erythrée) mais jamais en Ethiopie, obligeant les Evêques éthiopiens à faire plusieurs détours par Rome et Nairobi (Kenya) afin d’éviter un départ direct entre Asmara et Addis-Abeba. Au total 6 rencontres ont eu lieu depuis cette guerre. Ce petit noyau de paix a chaque fois appelé les deux gouvernements et les deux peuples à la paix.

Minoritaire (moins de 1% de la population éthiopienne d’environ 60 millions d’habitants) par rapport aux orthodoxes, aux protestants et aux musulmans, l’Eglise catholique est, pour cette raison, représentée comme politiquement inoffensive, sans danger pour personne. Cette position a fait d’elle un instrument de paix. Ainsi a-t-elle rassemblé des musulmans, des protestants et des orthodoxes d’Ethiopie avec ceux d’Erythrée plusieurs fois à Asmara pour tenter de créer des ponts, « de tracer des chemins de confiance » dans un contexte où les initiatives politiques de dialogue et de paix sont difficiles et périlleuses entre l’Ethiopie et l’Erythrée, comme l’affirme un des responsables de l’Eglise catholique éthiopienne que j’ai rencontré.

Mais malgré cette position de « médiatrice de la paix », la situation de l’Eglise éthiopienne reste tributaire de l’étau politique national qui a tout verrouillé. Ainsi, à cause de la suppression de liaisons directes entre Addis-Abeba et Asmara depuis 1998, l’Eglise éthiopienne est coupée de sa sœur érythréenne qu’elle ne peut rencontrer qu’en Erythrée et après d’immenses détours, comme on vient de le signaler.

 Plus globalement et ce, en dépit de l’immensité de leur poids culturel dans les deux pays, les religions se demandent ce qu’elles sont réellement. En Ethiopie, par exemple, la constitution ne leur donne aucun statut, n’en dit rien et ne les reconnaît pas, comme elle ne reconnaît la liberté d’association (religieuse, politique ou culturelle, etc.). Bien que la liberté de culte soit reconnue d’office, dans un pays où religion, culture et politique ont toujours été liées à l’exemple de l’Etat byzantin, les religions se demandent toujours ce qu’elles sont par rapport à la constitution éthiopienne. Là se trouvent aussi des enjeux de la paix dans la Corne de l’Afrique.


La guerre américaine contre l’Irak

Quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Irak en mars 2003, la presse éthiopienne avait rapportait que l’Erythrée aurait signé un accord avec les Etats-Unis afin que ces derniers utilisent le territoire (maritime) érythréen pour y installer une base de lancement de missiles en l’Irak. Cette hypothèse, qui faisait de la Corne de l’Afrique une cible des bombardements ou des réactions de Saddam Hussein. Heureusement qu’elle ne s’est pas vérifiée. N’empêche que l’Ethiopie a été classée par le terrorisme international comme cible de ses attaques en raison de l’appui qu’y auraient obtenus les Etats-Unis pour combattre des bases terroristes installées en Somalie. De telles perspectives sont une menace réelle contre une région déjà fortement fragilisée.
 
 Cette menace est à mettre en relation avec le rôle de cet ensemble régional dans la circulation des armes en direction de la région des Grands Lacs. En effet, des sources bien informées affirment que d’importants stocks d’armes utilisées ou non dans la guerre du Golfe en 1992 ont servi dans la Corne, en Somalie notamment, après avoir traversé la Mer Rouge ou le Golfe d’Aden pour rejoindre les Grands Lacs par des convois de chameaux (les chameaux armés ou les chameaux d’armes.)


Les attitudes de la jeunesse, l’avenir de l’Ethiopie

Comment la jeunesse éthiopienne vit-elle toutes ces contraintes d’enclave, vis-à- vis du dehors ou du dedans? Comme dans tous les pays africains, la jeunesse éthiopienne est aux abois devant le manque de perspectives que leur présente l’avenir. Mais comme partout en Afrique, on rencontre des jeunes qui ont des objectifs et veulent peser sur le destin national, avec les moyens dont ils disposent : c’est-à-dire aucun.
La jeunesse, notamment celle qui est encore à l’université, adopte plusieurs attitudes que je réduirai à trois niveaux.

- Les premiers manifestent une certaine indifférence mêlée de défaitisme et de fatalité. La phrase qui revient souvent est alors « Ethiopia many problems ! » C’est ainsi que, plusieurs jeunes, sans se concerter, m’ont déclaré : « si les frontières de l’Ethiopie étaient ouvertes ou si on permettait aux gens de sortir librement du pays, celui-ci se viderait (de ses jeunes) en quelques heures ».
Pour cette catégorie, l’avenir est imaginé ailleurs qu’en Ethiopie, notamment dans les pays arabes : Arabie Saoudite, Yémen, Oman, Emirats Arabes Unis, Qatar, etc. où une importante diaspora éthiopienne est établie. L’attraction de ces voisins est donc très forte sur une jeunesse qui y espère y travailler comme réceptionnistes des hôtels, serveurs, femmes de chambres ou domestiques, etc.

- Le second niveau regrouperait des jeunes qui exercent un militantisme estudiantin, souvent distant ou discret en raison de la violence de répressions des forces de police ou de l’armée. Il est souvent arrivé que ces répressions soient aussi orchestrées par la police étrangère, comme celle d’Afrique du Sud qui n’avait hésité à violenter des étudiants manifestant devant le siège de l’Union Africaine. Tout en privilégiant les études universitaires, ces jeunes sont des observateurs intéressés de leurs nombreux enseignants engagés dans la politique nationale comme députés ou comme dirigeants de partis politiques. Ils entretiennent envers ces derniers de l’estime, du respect voire de la crainte même si les contacts entre les étudiants et les professeurs, surtout lorsqu’ils ont des responsabilités politiques, sont rares.

- La troisième attitude concerne des jeunes engagés et actifs dans des initiatives d’intérêt public, notamment dans la salubrité publique. Il est en effet intéressant d’observer que depuis deux à trois ans, les jeunes s’impliquent beaucoup dans la prise en charge de la propreté de la ville en travaillant bénévolement dans l’évacuation des ordures amoncelées à des carrefours.
L’autre initiative, toujours dans l’intérêt de la salubrité publique,  est l’ensemble de peintures murales que les jeunes entreprennent depuis deux ans. Certaines de ces peintures sont un véritable discours politique sur les droits humains, sur l’égalité de l’homme et de la femme dans leurs droits. Ainsi on peut lire sur une de grandes artères d’Addis-Abeba : « tous les droits humains pour tous », « les droits de la femme sont des droits humains », etc.
 


C.A.M.