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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n
Afrique noire










La référence identitaire
ethnique, catalyseur des
conflits politiques ?

                                                                               Kiki Kibambi Kafuku*
                                                                                                Eddie Tambwe Kitenge*



*  Kiki Kibambi Kafuku, ,diplômée en droit, est doctorante en Géopolitique à l'Université de Saint-Denis.
*  Eddie Tambwe Kitenge Bin Kitoko, docteur en sociologie du pouvoir et en communication de l'Université de Paris VII-Denis Diderot, est chercheur associé à la revue française des sciences de la communication "Schéma et Schématisation, revue internationale de bibliologie (Paris). Il est professeur à l'Institut facultaire des sciences de l'information et de la communication (RDC, Kinshasa) et à la faculté catholique de Kinshasa.






 Le concept « ethnie » - ou celui de tribu qui lui est parfois associé – a toujours été à la base des conflits entre populations. De tous temps, en tout lieu. Les conflits dits « ethniques » prennent les formes les plus diverses : mouvements séparatistes, revendications d’autochtonie, mouvements d’affirmation d’une identité particulière, etc.

 Il s’agit, pour aller à l’essentiel, des conflits politiques dont la référence identitaire pourrait être qualifiée d’ethnique, si l’on convient que le terme « ethnie » renvoie à tout groupe d’individus liés par un complexe de caractères communs (anthropologique, linguistique, culturel, politique, historique) dont l’association constitue un système propre, une structure spécifique 1. Pour le développement du propos qui suit, au terme ethnie, ambiguë sémantiquement, nous préférerons l’assertion « référence identitaire ethniciste », plus opératoire à la démonstration : elle traduira sous notre plume toute contestation politique dont l’essence médiate ou immédiate serait attribuable à la notion d’ethnie. Justement, sur la question, l’imaginaire occidental, dans les discours médiatique et scientifique notamment, continue de polariser l’attention sur l’Afrique noire donnée comme le champ de prédilection des « guerres tribales », des « conflits ethniques ».


 Dans le contexte actuel, où discours et praxis politiques inclinent au mondialisme, à l’universalité, au regroupement des grands ensembles culturels, toute contestation qualifiée d’ethnique est vite perçue comme rétrograde. Un signe de plus du caractère arriéré, « sous- développé », « primitif » de l’Afrique n oire ! Des études sur les manifestations de l’ethnie dans la sphère politique foisonnent de manière obsessionnelle, elles embrassent diverses perspectives : anthropologique, ethnologique, sociologique, politique, etc. On conviendra que la plupart d’entre elles sont d’une belle information. Aussi, loin de nous quelque prétention de produire une nouvelle grille théorique sur le sujet : les limites naturelles d’une revue n’auraient de toute façon permis un tel exercice.

 S’appuyant sur divers travaux, produits ces dernières décennies sur le sujet, le propos qui suit voudrait, sinon contester, du moins relativiser, l’importance attribuée au concept de l’ethnie dans les conflits politiques de l’Afrique noire. Un faisceau de faits provenant de l’actualité du continent, avec son lot de conflits politiques armés ou latents (Congo-Kinshasa, République Centrafricaine, Rwanda, Burundi, Angola, Soudan, Nigeria, Sierra Leone, Côte d’Ivoire, Liberia, etc.) invite l’observateur attentif à une lecture différente, davantage systémique : aux enjeux ordinairement classés « ethniques » se sont toujours tissés, en réalité, des logiques plus complexes. Des logiques liées à la géopolitique et à la crise structurelle des systèmes de représentation, le concept « Etat », en tant que référence commune de la vie nationale, en tant que centre de structuration symbolique, n’étant pas encore viable. Toutes ces problématiques tirent leurs sources d’un passé antérieur à la colonisation du continent.

 La réalité politique africaine montre que la référence ethnique peut servir de prétexte officiel, puisque les acteurs sociaux et politiques en place peuvent se revendiquer de telle ou telle autre ethnie comme dans un réflexe de réappropriation du discours médiatique. Parfois, par une sorte de pragmatisme politique, les acteurs sociaux sont obligés d’extérioriser leurs luttes au travers une grammaire et une rhétorique ethniques plus connues des médias internationaux. La référence ethnique est aussi convoquée par des leaders africains, par cynisme : l’intention étant de confisquer le pouvoir. Mais, comme nous le verrons, « l’élément ethnique », dans son expression classique, ne constitue nullement le principal catalyseur dans les conflits politiques du continent.


   Déconstruire, démonter, relativiser
   « l’objet ethnique »

 Pour la littérature scientifique y afférente, l’Afrique noire, plus que n’importe quelle autre partie du monde (Europe de l’est, Proche Orient, Amérique latine,  Russie soviétique, etc.) serait le champ par excellence des manifestations des « guerres ethniques ». Cette opinion est le résultat séculaire de la science normative occidentale qui classait systématiquement tout conflit africain dans le registre ethnique.

   Par commodité ?
   Par effet de mode et de mimétisme?
   Par racisme et mépris ?

 Peut-être par méconnaissance du matériau à objectiver, puisque, comme on le sait, le terme « ethnie » est d’une apparition plutôt récente. Si le terme provient de la Grèce antique (qui opposait les ethnè, sociétés non encore organisées en cités-Etats, à la « cité » au sens aristotélicien), il faut attendre le19ème siècle pour voir le terme « ethnie » prendre le sens péjoratif, d’abord dans le discours scientifique (Gobineau, Lapouge, Saussure, etc.) puis, plus largement, dans l’imaginaire médiatique et populaire. 
Mais comme souvent dans l’histoire et le développement des sciences, le contexte idéologique pèse de tout son poids : l’époque dont il est question ici est en effet marquée par la domination (politique et technique) de l’Occident sur le reste du monde. Il s’agissait, pour des Occidentaux en pleine quête expansionniste, d’enfermer, dans des schèmes et catégories théoriques spécifiques, des peuples jugés « inférieurs au Blanc». Les sciences sociales qui naissent dans ce contexte du début du mouvement d’industrialisation de l’Occident allaient mettre en place une batterie de dichotomies épistémologiques idoines, opératoires pour le développement  de ces disciplines : sociétés scribales contre sociétés sans écriture et donc sans mémoire et sans histoire ; sociétés préindustrielles contre sociétés industrielles ; et, plus tard, sociétés développées contre sociétés sous-développées…

 Avec l’accélération du mouvement colonial, dont les Africains seront des victimes après la traite (esclavage), la découverte de ce que l’Occident tiendra comme la « diversité ethnique des populations africaines », autrement dit les « ethnies » et/ou « tribus », servira de principal matériau d’objectivation à la science ethnologique, anthropologique, sociologique, notamment. On sait que les « résultats » de recherche des sciences sociales étaient versés dans les moules d’analyse des pouvoirs politiques coloniaux. C’était l’époque glorieuse des "cartes ethnologiques" 2 : dans un article au journal Le Monde, Georges Balandier rendait compte d’une carte des populations africaines faisant figurer plus de 1500 ethnies pour la seule partie de l’Afrique de l’Ouest ;  le pouvoir colonial belge, aidé par ses chercheurs de service (Jan Vansina, Tempels, Boone, Peeters…), « dégagera » plus de 300 ethnies pour le seul territoire du Congo-Zaïre ! En fait d’ethnie, ou d’affrontements ethniques, il s’agit des réalités sociales et historiques plus complexes.

 Les travaux de Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo 3 – redevables, il est vrai, d’un long héritage théorique critique (M. Weber, M. Gluckman, P. Mercier, F. Barth, S.F. Nadel, etc.) - ont fort heureusement réussi à « vulgariser » - dans les milieux scientifique et médiatique notamment - les mécanismes de déconstruction et de démontage de la problématique ethnique en Afrique noire. Mais des résistances subsistent, surtout dans les médias dits « internationaux » où tout se passe comme si ces résultats – pourtant produit de plusieurs années de recherche – ne sont pas pris en compte par les uns et les autres et 
les mêmes images stéréotypées continuent de circuler allègrement. Au moment même où nous couchions les dernières lignes du présent article, Radio France Internationale, dans son « édition africaine du matin » (6heures30), résumait en deux mots la complexe situation dans la partie orientale de la République Démocratique du Congo (où s’affrontent une dizaine des groupes politiques soutenus par des pays voisins) : « affrontements ethniques ». Alors que, comme nous essayons de l’analyser plus loin, il faut remettre ces conflits en perspective, replacer les acteurs sociaux (présentés uniquement comme entités ethniques) dans un cadre dynamique de restructuration géopolitique de la région des Grands Lacs.

 Loin de nous l’intention de faire du Pierre Bourdieu, qui, dans une diatribe contre la télévision et plus largement contre les médias, posait que ces derniers étaient structurellement peu outillés pour produire des développements complexes qu’exige, parfois, malheureusement, l’actualité politique 4… Le temps journalistique, dicté par la circulation continue des faits, ne permet peut-être pas toujours l’explication… Car, comme le réécrira Jean-Loup Amselle 5, il faudrait échapper aux pièges conceptuels en adoptant un point de vue global. Si l’on accepte en effet l’idée selon laquelle il existe une continuité dans le tissu qui unit les différentes sociétés d’un ensemble donné, chacune d’entre elles étant conçue comme le point ultime de tout un réseau de rapports de forces, on est conduit à admettre l’existence de « chaînes de sociétés » à l’intérieur desquelles les acteurs sociaux se meuvent. Ces derniers, en fonction de la place qu’ils occupent dans les différents systèmes sociaux, sont à même de circonscrire dans la langue une série d’éléments signifiants ou de « sèmes » qui, par une série de transformations successives, donneront naissance à un « paradigme ethnique ».

 Selon Amselle, on est ainsi confronté aux problèmes de « l’attribution » et de « l’identification ethnique» : un acteur social, en fonction du contexte où il se trouve, opérera à l’intérieur du corpus catégoriel mis à sa disposition par la langue un choix d’identification. Celui-ci pourra lui-même changer et l’on aboutira ainsi à des tableaux de transformation et de conjugaison. L’existence de tels corpus catégoriels et les conversions identitaires qu’ils permettent sont l’indice le plus probant de l’existence de ces « chaînes de sociétés » et le signe que les stratégies sociales se produisaient à l’échelle de vastes régions. Pour l’auteur, plutôt que d’envisager les frontières ethniques comme des limites géographiques, il faut les considérer comme des barrières sémantiques ou des systèmes de classement, c’est-à-dire, en définitive, comme des catégories sociales.

 L’ethnie apparaît ainsi comme étant une construction identitaire élaborée par une population donnée et cela en parfaite continuité avec des notions voisines comme celles de race, de clan ou de lignage, dont on trouve des équivalents dans les langues des sociétés exotiques. Ces constructions permettent le regroupement d’agents sous la fiction d’une appartenance ou d’une descendance communes. Ainsi, les patronymes, les noms de clan ou de lignage et les ethnonymes peuvent être considérés comme une gamme d’éléments que les acteurs sociaux utilisent pour affronter les différentes situations politiques qui se présentent à eux. De ce point de vue, il n’existe pas d’ethnie au sens où ce terme désignerait des entités homogènes racialement, culturellement et linguistiquement : au contraire, ce qui prévaut toujours, ce sont des unités sociales inégales et hétérogènes quant à leur composition.

 Les considérations esquissées précédemment n’ont pas qu’une valeur théorique. A nos yeux, elles se traduisent également à un plan plus opératoire dans l’analyse des conflits contemporains en Afrique noire, où l’on voit bien que ce que Amselle appelle « unités sociales », produisent des actes politiques (guerres, revendications identitaires, etc.) selon des intérêts historiquement décelables ; le mouvement est donc dynamique. Or l’analyse actuelle des conflits africains ne tient pas compte de ladite dynamique. La grille d’analyse calquée à l’ordinaire sur l’Afrique noire devient par conséquent de plus en plus obsolète, de moins en moins opératoire, incapable de ressortir les vrais enjeux contemporains du continent.


L’ethnie : principale productrice
de la violence politique ?

 L’élite africaine – formée pour l’essentiel dans les moules de la pensée occidentale - tombera dans le piège comme dans une sorte de réappropriation du discours (dominant) occidentaliste Il est clair qu’avant l’arrivée du phénomène colonial, il n’y avait, dans aucun Etat africain d’aujourd’hui, ni unicité ethnique ni homogénéité linguistique, ni (grande) convergence économique et encore moins politique. L’idée d’une communauté territoriale englobant un Etat ne provient donc pas d’une inspiration nationale, locale, mais bien du phénomène colonial. C’est l’Etat colonial qui bâtit de toutes pièces des éléments d’une symbolique nationale, en regroupant de force des entités, des réalités (territoires et sociétés) que divers critères séparaient.

 Pour le pouvoir postcolonial, l’un des principaux défis à relever était de faire coexister divers « groupes ethniques » que le régime colonial rassembla sur la base des critères arbitraires et factices. Ce sera la principale obsession des partis uniques et dictatures présents dans le continent, dès la fin de la colonisation. Il y a, à ce sujet, ces mots de M. Tombalbaye : « le fléau de l’Afrique noire se réduit en un seul mot : le tribalisme (…)  Celui-ci est le frein à l’évolution ». 6

 Si le propos de l’ancien président libérien corrobore la lecture occidentale de la situation politique africaine, il n’en demeure pas moins qu’il prouve qu’évoquer « l’ethnie en Afrique noire » est souvent un piège. Un piège polymorphe : de nature à la fois théorique, idéologique, donc politique ; l’assertion sous-tendrait que la problématique ethnique, si elle n’était pas spécifique au « continent maudit », elle trouverait à tout le moins un champ spécialement propice à son expression.

 La dialectique proposée est  d’une belle parure, bardée d’une apparence tirée tout droit des méandres de la logique formelle : l’instabilité politique chronique du continent serait due à la persistance de la réalité ethnique ; et celle-ci fut exacerbée par le découpage géopolitique imposé par les empires coloniaux qui n’ont pas tenu compte des groupements ethniques en présence. L’intrusion de l’ethnie dans le champ politique, dans la sphère étatique, dont le modèle depuis la colonisation s’inspire du concept de l’Etat-Nation tel que défini par l’Occident, va naturellement à l’encontre de la construction d’un « sentiment national », condition sine qua none de la paix nationale et du développement.
Définie ainsi, la problématique politique, « ethnique », en Afrique porte les germes d’une équation tragique : la récupération par les ethnies africaines [c’est-à-dire tout simplement par les populations africaines] de leur identité culturelle, la maîtrise par elles de leur destin relèveraient de l’impossible d’autant plus que les frontières laissées par la colonisation du continent ne seront plus modifiées. Rappelons que ces frontières ont été déclarées intangibles par tous les textes de droit international et par les Africains eux-mêmes (dans le cadre par exemple de l’acte fondateur de l’Organisation de l’Unité Africaine). L’impasse est on ne peut plus cornélienne !

 Dans ces conditions, on attribuera à l’ethnie une part belle dans la propagation des conflits 7 de la période précoloniale à la postcolonie. Dans une perspective pragmatique, les gouvernants africains seront amenés à convenir qu’aucune gestion politique ne pouvait trouver quelque efficacité si elle n’intégrait, dans son déploiement, le « facteur ethnique ». La mode était de considéré le « facteur ethnique » comme élément de toute gouvernementalité 8, au sens de manière de gouverner où l’entendait le philosophe politique français Michel Foucault.

 Dès l’indépendance dans les années1960, les régimes autotitaires à parti unique, plus oppressifs que la olonisation, se sont imposés au nom de la lutte contre « les particularismes ethniques ». Les constitutions des Etats arborent encore des déclarations de principe dans ce sens. Des « dosages ethniques » seront opérés au sein des institutions nationales pour contenter « toutes les ethnies du pays». L’accusation du tribalisme sera dans la plupart des cas le prétexte pour confisquer le pouvoir et éliminer toute contestation politique. Le cas le plus illustre est celui de Mobutu, l’ancien dictateur zaïrois. Aidé par l’état-major de l’armée nationale, ce dernier réussit son coup d’Etat en 1965 et gardera le pouvoir jusqu’à 1997, en s’appuyant sur un « discours anti-ethnique ». Sous prétexte que les premières années de l’indépendance du pays furent marquées par des guerres ethniques, Mobutu instaurera un régime particulièrement oppressif : imposition d’un parti/Etat, verrouillage politique par la suppression de tout autre expression politique qui, selon le pouvoir en place ne pouvait être que d’inspiration ethnique, purges au sein de la haute administration et de la direction de l’armée nationale, assassinats des opposants, arrestations arbitraires, etc.

 Pourtant, la cause des troubles politiques de cinq premières années du Congo-Zaïre (1960- 1965) sont, somme toute, faciles à énumérer : une indépendance politique accordée dans la plus grande précipitation, sans la moindre préparation conséquente, une absence tragique des cadres nationaux, une élite politique médiocre, l’attitude négative des Belges qui délibérément ont poussé les provinces les plus riches du pays (Katanga, Kasaï) à se retirer du territoire national, la destitution puis l’assassinat d’un premier ministre élu (Patrice Lumumba) quelques mois seulement après sa prise de pouvoir…

 Dans la partie sahélienne de l’Afrique, où voisinent populations blanches islamisées et populations noires chrétiennes (ou parfois « animistes », encore un terme péjoratif construit pour désigner des pratiques religieuses jugées primitives), les conflits, opposant de manière récurrente les deux « communautés », procèdent plutôt d’un mode dialectique qui rappellerait de façon étrange les travaux de Pierre Bourdieu 9. En effet, il s’agit, pour l’essentiel, non d’une question purement ethnique mais de la volonté d’une population – qui veut profiter de sa proximité symbolique avec la race blanche - à montrer qu’elle détient les propriétés de position essentielles qui lui confèrent naturellement la position dominante dans la structure des rapports de force avec les « Nègres ». Tout se passerait comme si la population « blanche » cherchait à reproduire les mêmes ressorts psychologiques qui ont conduit les Occidentaux à coloniser les Noirs.

 La Mauritanie est souvent le théâtre des conflits, présentés comme « ethniques », opposant les Maures aux paysans noirs de la vallée du fleuve Sénégal. La Somalie, le Soudan et le Tchad connaissent la même problématique. En Ethiopie, la même logique a sous-tendu, à des degrés divers, les conflits entre groupes prétendument désignés comme des ethnies : les chrétiens amhara, les musulmans Somalis, les musulmans Erythréens, les chrétiens Tigréens, les « animistes » Oromos, en Ethiopie.

 A la lumière des faits fournis par l’actualité politique, il est clair que seules les pesanteurs ordinairement attribuées aux passés précolonial et colonial ne peuvent suffire à expliquer les logiques politiques contemporaines qui mettent à feu et à sang diverses contrées de l’Afrique. Il est clair que ce que les Africains eux-mêmes qualifiaient souvent d’«ingérence étrangère » se fait de plus en plus discrète, que le fait se dilue dans des formes n’ayant rien de spécifique au continent, quand elle paraît quasi nulle (comme dans la crise actuelle du Congo-Zaïre), la main des anciennes puissances colonisatrices devenant de moins en moins présente.  Il est également clair que, moins la question ethnique, c’est une problématique antique, antérieure même à la colonisation, qui empoisonne la vie politique africaine. C’est la problématique des frontières tout simplement, la problématique du centre et de la périphérie. Elle était, pourtant, déjà présente sous la plume des auteurs aussi différents que Fortes, Evans-Pritchard et Southall. 10

 Les travaux de Southall, par exemple, permirent à son auteur d’aboutir à la théorie de «l'Etat segmentaire» pour désigner la plupart des organisations politiques précoloniales de l'Afrique noire. « L'Etat segmentaire» réunirait des critères de nature étatique, tout en présentant un processus de «segmentation territoriale ». La société finit par prendre la forme de «petites unités particulières », « de micro souveraineté », à associer dans de plus larges unités de forme identique. Pour Southall, la «segmentation» n'enlevait en rien à ces sociétés leur caractère d'Etat, dans la mesure où il y avait bien : existence d'un gouvernement centralisé, avec un personnel administratif central ; monopole de la force coercitive ; union de plusieurs niveaux d'autorité.

 La pensée de l’auteur demeure d’actualité en qu’elle soulignait déjà la question qui posait le plus problème, la question qui sous-tend la plupart des conflits : cette question n’est pas, loin s’en faut, ethnique. Elle est tout simplement liée au fait que si la souveraineté territoriale était bien reconnue à ces entités, l'autorité au sens politique du terme décroissait à mesure que l'on s'éloignait du centre. Et pour causes : les frontières des pays demeurent encore imprécises, perméables, inconnues dans certains cas. A cela, il faut ajouter par la suite les méfaits de la balkanisation du continent du fait de la colonisation. A ce cocktail vient s’ajouter la faiblesse de l’Etat postcolonial qui explique que très peu de pays sont à même d’exercer une main mise totale et permanente sur chaque périmètre de leur territoire.

 Cet entrelacs des faits politiques – connus avant l’arrivée des Occidentaux sur le continent – servent de cadre explicatif aux conflits actuels plus que de simples faits ethniques. Achille Mbembe replace la problématique dans la continuité des grands mouvements de destruction et de reconstitution de l’Etat, des dynamiques introduites par la colonisation et reconduites, pour l’essentiel, par les régimes indépendants. 11


L’ethnie, monstre du Loch Ness ?

 L’ethnie ne serait-il donc qu’un fantôme ? Un fantôme à l’instar du monstre écossais du Loch Ness, dont tout le monde parle mais que personne n’a vraiment vu ?
Si la politique est l’art du possible, ou, mieux, l’art de rendre possible ce qui est nécessaire, ce nous semble irréaliste d’ignorer la perception du « sentiment ethnique » partagé, parfois de « bonne foi », par les acteurs sociaux eux-mêmes. On a vu que parfois, la référence ethnique pouvait servir de prétexte à ces logiques, puisque les acteurs sociaux peuvent s’abriter derrière des « considérations ethniques » pour mieux exprimer des revendications simplement légitimes.

 Le réflexe de réappropriation du discours médiatique (souvent produit par les médias internationaux) est aussi présent dans le continent : le conditionnement psychologique étant une autre réalité profonde. Mais, il faut redire que la classe politique africaine, souvent de faible qualité pour des raisons historiques que l’on sait, recourt, par cynisme et par facilité, au concept de l’ethnie pour arriver à ses fins.

 En réalité, la référence identitaire ethnique est rarement le catalyseur dans les conflits africains. Cet article voulait rentrer dans le droit fil de la philosophie des Cahiers de l’Afrique 12 : explorer d’autres voies (…), proposer au lecteur des pistes nouvelles de réflexion pour mieux appréhender les transformations complexes de l’Afrique moderne.
Il ne s’agissait pas, pour nous, de nier la réalité de l’instabilité politique de l’Afrique : pour éviter de remonter au déluge, on reconnaîtra, avec le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, M. Koffi Annan 13, que l’Afrique a servi de cadre à plus de 30 conflits armés depuis 1970 ; on admettra que l’Afrique est également pourvoyeuse de la moitié des victimes des guerres dans le monde !

 Il nous apparaissait nécessaire de souligner - à l’intention des médias et des opinions publiques internationales – qu'à la suite de divers travaux des sciences sociales, le cadre d’interprétation des conflits africains était tout simplement erroné.



K.K.K.
et E.T.K.





 Derniers ouvrages publiés : 1. Écrit et Pouvoir au Congo-Zaïre, 1885-1990, Un siècle d’analyse bibliologique, Paris : L’Harmattan, 2001 & 2. La Bibliologie au Congo- Kinshasa, (sous le direction-), Paris : Revue Internationale de Bibliologie, 2003.




Notes:

1Roland Breton, Les ethnies, Paris : PUF, Coll. Que sais-je ?, 2ème édition 1992.

2 Georges Balandier  : « Les mouvantes frontières de l’Afrique », « Une mosaïque de sociétés remodelée par la colonisation », In : Le Monde, 12 janvier 1960. 

3 Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo, Au cœur de l’ethnie, Paris : La Découverte, 1985.

4 Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris : Liber, Collection Raisons d’agir, 1996.

5 Jean-Loup Amselle, « Ethnie », In : L’encyclopédie Universalis, Paris, 2002.

6 Lire le journal français Le Monde du 1er décembre 1965.
7 Un livre publié sous la direction de Marcel Merle répertorie les « conflits caractère ethnique » : L’Afrique noire contemporaine, Paris : Armand Colin, 1968.

8 Développé vers la fin des années de 1980 par le philosophe politique français Michel FOUCAULT, le concept de gouvernementalité n'a pas fait l'objet d'un ouvrage spécifique, du fait de la disparition de son auteur. Les enseignements de FOUCAULT, au Collège de France et dans des universités américaines notamment, et diverses interviews qu’il accorda constituent à ce jour les principales sources de cette théorie. Nous nous référons ici à l'ouvrage réalisé sous la direction de Daniel DEFERT et François EWALD : Dits et écrits (1954 - 1988) par Michel Foucault. 1976-1979, Paris : Gallimard, 1994. P. 728-729.

9 Pierre Bourdieu (1930-2002) a développé cette théorie dans la plupart de ses travaux qui sont trop nombreux pour que nous les citions ici : sur cette théorie précise, on se référera au livre qu’il écrivit avec J.-C. Passeron : La reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris : Minuit, 1970.

10 Pour Fortes et Evans-Pritchard, lire par exemple : African political systems, 1940, réédité en français sous le titre Systèmes politiques africains, Paris : PUF, 1964. Pour Southall, lire cette étude : Alur society. A study in processus and types of domination, Cambrodge : Heffer, For East African Institute of Social Research, 1956.

11 Achille MBEMBE, « Vers une nouvelle géopolitique africaine », In Le Monde diplomatique, Paris, mai/juin 2000, pp. 10-16.

12 Voir l’article de Antoine SFEIR, « Aujourd’hui l’Afrique », In : Les Cahiers de l’Afrique, n°1, Paris, Premier trimestre, 2003, pp.3-5.

13 Voir Rapport présenté au Conseil de sécurité le 16 avril 1998.