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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n



Démographie










La démographie,
source d'instabilité
régionale ?
  Roland Pourtier  
                                                                                         





Deux images fortes et simples résument un des contrastes majeurs du centre du continent africain. Celle de l’Afrique centrale réputée sous-peuplée et celle de l’Afrique des Grands Lacs saturée d’hommes. Mais dans les deux cas, des dynamiques communes  de population sont en cours. Comme dans l’ensemble de l’Afrique tropicale, seule la première phase de la transition démographique (baisse de la mortalité) est largement entamée, alors que la deuxième phase (baisse de la fécondité) est à peine, et inégalement, amorcée : partout, l’explosion démographique exerce ses effets. L’épidémie de sida, responsable d’une recrudescence de la mortalité, a tendance depuis quelques années à faire oublier cette réalité première.
                     

Une démographie explosive
et déstabilisante

 Avec des indices synthétiques de fécondité compris entre 6 et 7 enfants par femme (le Gabon et la RCA font exception avec un indice de 5,4), les pays dAfrique centrale enregistrent des taux de croissance démographique situés entre 2,5 et 3% par an. La population est par ailleurs extrêmement jeune, comme dans le reste de lAfrique subsaharienne (45% en moyenne de moins de 15 ans, contre 3% de plus de 60 ans). Les problèmes dinsertion économique et sociale sont partout difficiles à résoudre. La crise économique généralisée multiplie le nombre de jeunes laissés- pour-compte, enfants des rues, enfants soldats. La guerre des milices à Brazzaville ne se comprendrait pas sans sa dimension économique: les pillages ne sont-ils pas une forme de redistribution brutale des dépouilles urbaines?

 La masse des jeunes citadins inoccupés,  sans avenir, constitue un vivier où puisent les professionnels de la déstabilisation politique et les entrepreneurs de guerre. Si on ne veut pas laisser au sida, à la guerre et aux famines le soin de réguler la démographie, il est urgent de soutenir, dans lensemble de la région, des politiques de population. Aucune normalisation durable de la situation globale de la région nest sérieusement envisageable si on néglige les paramètres démographiques. Or, on constate un déficit de politiques de population, comme si (inconsciemment sans doute) la peur du sida et de la surmortalité quil provoque favorisait le maintien dune fécondité élevée, fécondité de compensation comparable au « baby boom » daprès-guerres.

Une distribution spatiale et
des densités très inégales

 Le nombre et la répartition des hommes dans l’espace sont des données premières de l’analyse des territoires. Les chiffres disponibles en Afrique centrale souffrent malheureusement d’imprécision, de manque de fiabilité parfois, et sont souvent anciens. Le dernier recensement en RDC remonte à 1984. On ne dispose, vingt ans plus tard, que d’estimations construites sur des projections en fonction d’indicateurs démographiques dont on ignore la représentativité. Des enquêtes de natalité/mortalité dans les zones contrôlées par Kinshasa ne sont pas forcément transposables dans les secteurs contrôlés par le MLC ou le RCD-Goma. Il existe cependant quelques données locales, par exemple un recensement de la population à Lubumbashi a été réalisé en 2001 : il a donné pour résultat une population de 1.180.387 habitants. Pour Kinshasa, on doit se contenter d’estimations qui se situent entre 5 et 7 millions d’habitants.

  Les chiffres pour l’ensemble du Congo oscillent entre 50 et 55 millions. La plus grande incertitude porte sur le nombre de décès dus à la guerre civile depuis son déclenchement en août 1998 : des chiffres de 3 à 4 millions sont avancés. En réalité tous les chiffres sont à manier avec précaution et, si le retour à la paix se concrétise, une des premières actions à conduire serait un recensement de la population. Le Rwanda a procédé à un recensement en 2002. Les premiers résultats d’ensemble viennent d’être rendus publics : 8 millions d’habitants en chiffre arrondi, et une croissance qui ne se ralentit pas. Même s’ils manquent de précision, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au-delà des masses démo- graphiques qui font du Congo-Kinshasa le poids lourd de la région, quelle que soit l’extension qu’on lui donne, la caractéristique la plus frappante réside dans les contrastes de densité. Les moyennes par Etat masquent des différences régionales considérables. 

Population et densité en 2001
(World Population Data Sheet du Population Reference
Bureau) en 1.000 hab.

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                                              Population                     Densité
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                   RDC                       53 600                            22,9
                   Rwanda                    7 300                            277
                   Burundi                    6 200                            223

          Pays de la CEMAC

                  Cameroun                15 800                            33,2
                  Tchad                       8 600                              6,8
                  Centrafrique              3 600                              5,8
                  Congo                       3 100                              9,1
                  Gabon                       1 200                              4,5
                  Guinée Equatoriale        500                            17
                              Total           32 800                             10,8
                  Angola                    12 300                              9,9
                  Zambie                      9 800                            13

          Afrique orientale

                 Tanzanie                  36 200                            38,3
                 Kenya                      29 800                            51,3
                 Ouganda                   24 000                           100
                              Total           70 000                             39,7


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 La carte de population peut être utilement comparée à celle des milieux. Les zones désertiques sont, par définition, pratiquement inhabitées. Les déserts et zones arides (Sahara, Somalie, Namibie etc.) aux problématiques spécifiques restent en dehors du cadre géographique de létude, même sils font partie des Etats dAfrique centrale, comme le Tchad. Les espaces forestiers ne présentent dans lensemble que de médiocres densités. Sauf dans les zones marécageuses ou saisonnièrement inondées, le faible peuplement nest pas la conséquence dune présumée hostilité du milieu, mais de la faiblesse des moyens techniques dont les hommes disposent pour en tirer parti, et de leur pénétration parfois assez récente dans la forêt. Il est vrai que les populations forestières d’Afrique centrale ont connu, au moins à l’époque coloniale où ces faits ont été observés, un moindre dynamisme démo- graphique que celles des régions de savane.

  L’hypofécondité, liée à un fort taux de stérilité, caractérisait de nombreuses populations du Gabon, de la cuvette congolaise (en particulier parmi les Mongo), ou de la RCA (notamment chez les Nzakara). Ce fut un des objectifs du  Centre International de Recherches Médicales de Franceville (CIRMF) créé dans les années 1970, de rechercher les causes de cette hypofécondité étroitement associée au milieu forestier. Le problème ne se pose plus aujourd’hui : meilleur suivi médical, changements des conditions de vie, urbanisation, ont contribué à une normalisation de la fécondité qui se rapproche progressivement des moyennes africaines. Rien ne s’oppose, notamment à la faveur d’un contexte technique et social plus performant, et de la généralisation de l’économie de marché, à l’expansion du peuplement en milieu forestier. Le disponible foncier y est considérable. Le défrichement de nouvelles terres forestières posera à terme la question de la gestion du capital forêt et des équilibres à trouver entre exploitation agricole et conservation de la nature.

  Dans l’immédiat, les faibles densités ne font pas peser de réel danger sur l’environnement. Elles représentent plutôt un handicap pour le développement, car elles empêchent de réaliser des économies d’échelle dans l’établissement d’infrastructures de transport, par exemple. L’Afrique forestière reste placée dans un contexte général sinon de sous-peuplement, à tout le moins, de faible densité et de discontinuité du peuplement. La contiguïté de ces espaces forestiers et des hautes terres de la crête Congo-Nil aux densités de plusieurs centaines d’hab/km crée un des contrastes démo-géographiques majeurs du continent. Abondance, voire excès de terre, dans un cas, saturation foncière de l’autre, le déséquilibre expose à des mouvements de population des zones de haute pression démographique vers les zones de basse pression. Leur régulation constitue un des défis politiques majeurs de l’espace Afrique centrale- Grands Lacs, ensemble spatial d’inter- dépendance démographique.


Les migrations

   L’exiguïté des territoires rwandais et burundais n’offre plus d’exutoire intérieur pour une fraction de la paysannerie condamnée dans un proche avenir à quitter la terre. Les dynamiques de front pionnier qui, en d’autres lieux, ont permis un délestage des espaces surpeuplés, comme dans le cas de la transmigration en Indonésie, ne pourraient jouer ici que dans le cadre d’espaces transfrontaliers. Si du moins on exclut l’option d’une annexion de territoires dans l’est du Congo où pourrait se déverser le trop-plein démographique rwandais. Les détenteurs du pouvoir au Rwanda n’expriment pas publiquement de positions qui pourraient rappeler les doctrines de l’« espace vital ». Mais qu’en est-il des non-dits ? Avant les traités de partage colonial, le Rwanda était plus étendu qu’aujourd’hui et englobait des territoires inclus dans les actuels RDC et Ouganda : la tentation d’une redéfinition du tracé des frontières, remettant en cause le statu quo proclamé par l’OUA dès sa création en 1963, n’est pas à exclure. La conquête militaire et l’appropriation de territoires, toutefois, peuvent difficilement constituer une solution durable, car cela conduirait à exacerber les conflits tribaux et à entretenir une situation indéfinie de conflit et d’insécurité.

Les autochtones et les étrangers

   La question des migrations est tout à fait cruciale. Elle pose des problèmes d’une extrême complexité concernant les relations entre autochtones et étrangers, dès lors que le statut de la terre et l’exercice du pouvoir sont en cause. Ces questions ne sont pas nouvelles : des violences récurrentes jalonnent l’histoire du Kivu depuis la fin de la période coloniale. Les migrants banyamulengués et banyarwandas, qu’ils soient hutus ou tutsis, sont restés des « étrangers » pour les groupes ethniques qui se considèrent comme autochtones : Nandés, Tembos, Hundes, Havus, Shsi, Baviras, Bembés etc. L’Etat zaïrois lui-même a entretenu la confusion en modifiant la législation sur la nationalité avec pour effet de retirer la nationalité zaïroise à de nombreux résidents originaires du Rwanda.

   La Conférence nationale a encore envenimé les relations intercommunautaires en privant de représentativité des populations du Kivu présumées de « nationalité douteuse ». Les massacres inter- ethniques au Masisi, en 1993, ont montré à quelles violences les conflits entre autochtones et étrangers pouvaient conduire. Ils se sont accompagnés d’un processus de « milicisation ». Les jeunes combattants autochtones maï-maï (1) ont renoué avec le mouvement Simba qui s’était illustré dans la rébellion muleliste de 1964 par le recours à des pratiques fétichistes censées les rendre invulnérables. Ils marient aujourd’hui la kalachnikov à la magie. L’afflux de réfugiés hutus en 1994, puis les opérations militaires de l’AFDL de L. D. Kabila ont aggravé l’insécurité régionale et rendu la situation plus confuse que jamais. Aujourd’hui, des bandes armées hutues, constituées d’anciens militaires rwandais et de miliciens interahamwés qui ont survécu en se dissimulant dans les forêts après la destruction des camps de réfugiés, entretiennent un climat de violence.

   Les combattants maï-maï n’ont rien perdu de leur ardeur combattive ; ils prennent les armes dès que leur prééminence et leurs droits sur leurs terroirs sont menacés. Leur « patriotisme local » les dresse contre toute forme d’occupation étrangère, actuellement contre les forces rwandaises et leurs alliés du RCD-Goma. Au-delà de l’imbroglio politique et militaire et de la confusion qui règne dans l’est du Congo (une confusion que le Rwanda et l’Ouganda semblent entretenir à dessein), aucun règlement pacifique durable n’est envisageable sans un éclaircissement du statut des personnes vis-à-vis de la nationalité, du droit au sol, de la citoyenneté. Le défi est énorme car les strates successives de migrations ont rendu le panorama particulièrement embrouillé. C’est dans cet espace frontalier « plein » que s’est noué le nœud gordien de la crise politique dans laquelle l’Afrique centrale est plongée.


L’émigration vers les villes


   Les villes constituent aujourdhui le principal lieu de destination des migrants africains. Les flux dimmigrés se composent majoritairement de jeunes hommes célibataires qui cherchent en quelques années à accumuler un pécule, loin des sollicitations du groupe familial, en vue du mariage, de la construction dune maison ou de la création dune entreprise  au pays. La plupart des migrants étrangers travaillent dans le secteur informel du commerce, des transports, de lartisanat, des services. Libreville représente larchétype des villes attractives bien que son image deldorado se ternisse avec le déclin des ressources pétrolières (Malabo est en train de prendre la relève).

   Les étrangers comptent pour le quart de la population de la capitale gabonaise. Ils sont originaires dAfrique centrale (Cameroun, Guinée équatoriale, les deux Congo) ou dAfrique de lOuest (Mali, Sénégal, Togo, Bénin et Nigeria) ; ceux quon désigne du terme générique de « Haoussa » jouent depuis quelques décennies un rôle important dans la diffusion de l’islam. La présence massive des étrangers africains dans les secteurs de la petite activité marchande les rend indispensables au fonctionnement de l’économie urbaine, mais les expose à des accès périodiques de xénophobie dont ont été victimes à tour de rôle les Congolais de Brazzaville, les Béninois, les Camerounais et les Nigérians. Ces migrants temporaires tissent des réseaux transnationaux, contribuent à une redistribution régionale des ressources monétaires, diffusent des pratiques religieuses et culturelles, des modes vestimentaires etc. participant ainsi à la formation d’une urbanité africaine. Si, en période de crise politique, ils sont exposés à la vindicte populaire et aux pillages, et doivent parfois se résoudre à un rapatriement prématuré, ils ne posent pas de problèmes aussi complexes que les migrants ruraux car, le plus souvent résidents temporaires, ils gardent un statut d’étranger et ne sont pas impliqués dans les confuses questions foncières.

   La libre circulation des personnes est inscrite dans les textes fondateurs des différentes communautés, la CEMAC notamment, mais il y a encore loin entre les déclarations de principe et les pratiques réelles. Les étrangers non africains constituent une catégorie d’acteurs importante tant par leur rôle dans les secteurs économiques, que par leur influence politique et culturelle. Ils se répartissent en différents groupes ou réseaux ayant chacun leurs rôles spécifiques : « expatriés » européens et américains, libano-syriens, indo-pakistanais. S’y ajoutent les ressortissants des pays de l’ancienne URSS, qu’on retrouve en RDC, en Angola, au Rwanda, en particulier comme pilotes. L’imbrication de ces réseaux avec les élites africaines mériterait une étude approfondie : communauté ou complicité d’intérêt, franc-maçonnerie, ONG, voire réseaux mafieux.


Réfugiés et déplacés


   L’Afrique centrale a son lot de réfugiés depuis l’exil à partir de 1959, de populations tutsies rwandaises, vers l’Ouganda. L’évolution du nombre de réfugiés suit une courbe en dents-de- scie, calquée sur l’intensité des conflits. Le nombre de réfugiés a culminé en 1994 avec le départ massif de Hutus vers le Zaïre qui en accueillit jusqu’à 1,3 million, la Tanzanie et le Burundi. Les statistiques établies par le HCR fournissent des informations précises sur le stock et les flux de cette catégorie de population ayant franchi une frontière. En revanche, les personnes déplacées à l’intérieur d’un Etat sont plus difficiles à appréhender, bien que leur nombre puisse être important : on a estimé à quelques 600.000 celui des Kasaïens « refoulés » du Shaba- Katanga en 1992-1994. Les migrations sous contrainte créent des conditions de vie très artificielles, plus ou moins éphémères, généralement dans des camps gérés par le HCR, signe tangible de leur non-intégration dans le pays d’accueil. Une réflexion d’ensemble sur l’Afrique centrale ne peut éluder un questionnement sur l’avenir des populations réfugiées, et sur les possibilités de résorption des camps, soit par des politiques de retour, soit par des politiques d’intégration : tous les pays de la sous-région sont concernés car ils ont tous été affectés, à des degrés divers, par ces chassés-croisés transfrontaliers de populations en fuite.

   La question des réfugiés n’est pas seulement humanitaire, elle est aussi politique : les réfugiés représentent en effet un potentiel d’instabilité régionale. La reconquête du pouvoir au Rwanda par les Tutsis réfugiés en Ouganda au début des années 1960 en est la meilleure illustration. L’Armée Patriotique Rwandaise (APR), s’est forgée en Ouganda, en s’engageant aux côtés de Museveni, elle y a acquis une efficacité qui fait d’elle aujourd’hui une des meilleures armées d’Afrique subsaharienne. C’est la crainte de voir les Hutus se réorganiser dans les camps de réfugiés du Kivu pour tenter de reconquérir le pouvoir qui est à l’origine de la grande offensive lancée à l’automne 1996 par les nouveaux maîtres de Kigali, offensive d’où sont sortis l’AFDL et Laurent-Désiré Kabila. L’histoire ne se répète pas, mais elle obéit à quelques schémas généraux. Ce que Kagame et le FPR ont réussi en partant d’Ouganda, les « Gendarmes Katangais » avaient tenté de le faire en partant d’Angola où ils s’étaient réfugiés après l’échec de la sécession du Katanga. Leurs deux tentatives en 1977 et 1978 échouèrent, mais il fallut que le Maroc en 1977, la France et la Belgique en 1978 interviennent pour reprendre Kolwezi, cœur de la Gécamines, aux troupes rebelles et mettre un terme à leur entreprise. Depuis la débâcle des forces armées hutues en 1996, quelques milliers de rescapés, anciens militaires et miliciens, ont réussi à gagner les pays voisins après avoir traversé le Zaïre. Au Congo Brazzaville, pour quelques dollars par jour, ils se mirent au service de Sassou Nguesso. Cette catégorie de réfugiés-mercenaires, constitue un facteur de déstabilisation et d’insécurité à l’échelle régionale. Le retour à la paix ne sera effectif que si la question de ces combattants sans frontières - soldats perdus de conflits qui ne sont plus pour eux qu’un moyen de survie - est résolue.


Les diasporas


   Les migrations régionales, conséquences de la pauvreté et des conflits, impliquent surtout les petites gens, paysans et soldats. Les migrations lointaines, en direction des pays riches, concernent plutôt la frange aisée de la population, issue de la classe politique, du monde des affaires et des milieux intellectuels. Les diasporas sont constituées de populations disposant d’un capital culturel sans commune mesure avec les migrants restés dans la région. Elles forment des réseaux internationaux dont les principales implantations se situent en Europe (France, Belgique, Grande-Bretagne) en Amérique de Nord, et en Afrique du Sud.  

   Les diasporas jouent un rôle considérable sur le plan économique : les transferts d’argent participent de cette économie invisible vitale pour des pays désorganisés comme la RDC. Le nombre d’agences Western Union dans les grandes villes est un indicateur de l’importance de ces flux monétaires dont il serait très utile de connaître l’importance. De multiples associations et amicales entretiennent des liens actifs entre originaires du Sud et résidents de telle ou telle ville du Nord. Mais les diasporas constituent aussi des lieux de réflexion et d’action politique, en contact et en résonance avec les acteurs de l’intérieur. Les débats sur la reconstruction de la RDC, les modèles politiques et institutionnels à promouvoir, les choix de société, sont débattus à Bruxelles, Paris ou Washington. Les membres influents des diasporas se comportent tantôt comme des propagandistes politiques, tantôt comme des agents de lobbying, à l’interface entre administrations publiques, ONG, entreprises privées - sans exclure les réseaux mafieux des trafics d’armes et de drogue.


La dimension ethnique


   L’Afrique centrale se caractérise par une extraordinaire diversité ethnique : les ethnologues ne répertorient pas moins de 250 groupes différents pour la seule République Démocratique du Congo. En termes d’analyse géopolitique, une double question se pose : La diversité ethnique est-elle un obstacle à la formation de l’unité nationale ? La présence de groupes ethniques  en position transfrontalière est- elle un facteur d’instabilité régionale ? Ces questions ne sont pas propres à l’Afrique centrale : sans entrer dans le débat général sur la dimension ethnique, on se contentera ici de quelques observations relatives aux situations locales.

  • La multiplicité des ethnies n’est pas en soi un obstacle au fonctionnement de l’Etat : les ethnies ne constituent qu’un cadre de référence identitaire parmi d’autres, à une échelle les situant entre le groupe familial de proximité et l’Etat. Ethnie et Etat cessent d’apparaître comme des catégories antagonistes dès lors qu’on raisonne en termes d’emboîtements et non d’exclusion. Les 38 groupes ethniques du Gabon n’altèrent pas la réalité d’une identité gabonaise. De même, l’existence d’un très grand nombre d’ethnies répertoriées en RDC n’est pas incompatible avec le sentiment d’appartenir à une entité « congolaise »  englobante. Paradoxalement, mais le paradoxe n’est qu’apparent, plus il y a d’ethnies et moins il y a de problème ethnique à l’intérieur d’un Etat, aucune n’étant en mesure de revendiquer un quelconque leadership.

       Il existe en réalité des regroupements entre ethnies que rapprochent les coutumes ou les parentés linguistiques. Par exemple le groupe Mongo, s’est constitué en tant qu’entité propre à la suite des travaux d’un missionnaire linguiste belge portant sur les multiples groupes dispersés dans la cuvette congolaise et qui se reconnaissent aujourd’hui dans cette configuration identitaire construite sur des fondements linguistiques. Celle-ci leur permet de revendiquer en tant que groupe reconnu leur existence sur le plan politique, et donc d’accéder au partage des pouvoirs.
       L’interprétation des dispositifs politico-ethniques est rendue compliquée parce qu’ils sont à géométrie variable. Ils constituent pourtant une grille d’analyse obligée pour la compréhension du politique : ce qu’on appelle souvent dans la région la “ géopolitique ” consiste en une répartition des pouvoirs entre groupes ethno-régionaux, condition sine qua non de fonctionnement pacifique de l’Etat. L’habileté des chefs d’Etat réside dans leur capacité à satisfaire les représentants issus de chaque groupe, chefs traditionnels, notables, élites formées à la modernité par l’école. Mais aucun pays n’est à l’abri de revendications pouvant dégénérer en violences lorsque les responsables politiques mobilisent leurs forces pour un combat où les affrontements inter-ethniques se substituent à la négociation. C’est ainsi que les violences présentées comme inter-ethniques qui ont émaillé l’histoire des deux Congo au cours des années 1990 (expulsion des Lubas-Kasaïs du Katanga, massacres au Masisi, guerres de Brazzaville opposant les Laris, les Mbochis et  les « Nibolec ») résultent fondamentalement de l’instrumentalisation des configurations ethniques à des fins politiques.
       La condamnation de ces violences ne doit pas pour autant occulter la réalité ethnique, car elle reste un des piliers des sociétés africaines. De ce point de vue, les relations entre Hutus et Tutsis sont exemplaires par les situations d’extrême violence auxquelles elles ont conduit depuis une quarantaine d’années, l’engrenage infernal de la peur et la haine s’entretenant mutuellement. Or, les massacres récurrents dans l’espace Rwanda-Burundi se déroulent au sein d’une population aux fortes parentés (communauté de langue notamment) : faut- il parler d’ethnie ? de statut ? de caste ? Sans entrer dans le détail d’un débat extrêmement complexe, on peut cependant considérer que la posture qui consiste à nier les différences entre communautés Hutu et Tutsi conduit à une impasse et à un report des violences.



     
  • L’existence de groupes ethniques transfrontaliers ne constitue pas, actuellement tout au moins, une remise en question du contour des Etats. Contrairement à ce que prétendent certains analystes, les frontières africaines en général, celles de l’Afrique centrale en particulier, ne sont pas globalement contestées même si l’idée de redessiner l’Afrique a toujours des adeptes. Quelques-uns se positionnent en faveur de la résurgence des configurations politiques brisées par l’établissement des frontières coloniales. Parmi les Kongo, les déclarations du roi Misere en RDC, et du pasteur Tumi  au Congo Brazzaville en faveur de l’unité de la culture kongo recueillent un certain écho parmi les intellectuels. La reconstitution d’un “ royaume de Kongo ” qui regrouperait des territoires faisant partie des deux Congo, de l’Angola (où se trouve la capitale de l’ancien royaume, Mbanza Kongo, jadis baptisée par les Portugais San Salvador) et même du Gabon si l’on y inclut l’ancien Loango présente peu de crédibilité, mais il serait intéressant de savoir par exemple comment l’identité Kongo est analysée à l’Université Kongo de Mbanza Ngungu.
  • Les seules régions frontalières réellement problématiques sont celles du Kivu, pour la raison principale qu’elles ont accueilli au cours des dernières décennies des populations en grand nombre originaires du Rwanda, créant de vives compétitions foncières et l’imbroglio juridique relatif à la nationalité, déjà mentionné. Le puzzle ethnique ne constitue cependant qu’un des ingrédients du cocktail explosif du Nord-Est congolais.
  • L’analyse ethnique est tronquée si on ne l’aborde qu’en termes de subdivision des populations et des territoires. Les appartenances ethniques participent en effet aux dynamiques linguistiques et culturelles qui transcendent les groupes et les frontières et constituent ainsi autant de strates pouvant favoriser les processus d’intégration.
Quelques grandes langues remplissent une fonction fédératrice tant à l’intérieur du territoire de RDC, qu’à l’échelle régionale. Le tshiluba, langue des Luba, ne déborde des frontières nationales que sur une étroite frange du nord de l’Angola. De même le mongo reste circonscrit à la cuvette congolaise. Le ngbandi parlé au nord de la province de l’Equateur trouve son prolongement en RCA sous le nom de sango. Le tchokwé est parlé sur les frontières méridionales de RDC, en Angola et en Zambie. Mais trois langues se distinguent par leur caractère largement international.
- Le kikongo est parlé au-delà de l’espace Kongo proprement dit, jusque dans le Bandundu. La communauté de langue favorise naturellement les échanges économiques ou les mouvements de population. Au plus fort de la guerre civile en Angola, le Bas-Congo a accueilli sans problème majeur des centaines de milliers de réfugiés angolais. Plus récemment, près de 50 000 personnes d’origine Kongo fuyant la guerre civile au Congo Brazzaville ont trouvé refuge dans les régions de Mbanza Ngungu et de Luozi.
- Le lingala est devenu la grande langue véhiculaire de la moitié occidentale de la RDC ; il est parlé dans une partie du Congo Brazzaville. Le Lingala a par ailleurs acquis un statut de langue culturelle comme véhicule de la musique congolaise dont l’influence dépasse largement les limites des deux Congo.
   La moitié orientale de RDC est au contraire intégrée au grand ensemble swahili. Mélange de langues bantoues et arabes, le swahili a été diffusé à partir des côtes de l’Océan Indien par les marchands arabes, y compris les esclavagistes qui comme Tippo Tib, le dernier d’entre eux, avaient étendu leurs réseaux jusqu’à Kisangani.
   Ces trois langues internationales constituent des instruments de rapprochement transfrontalier. Elles constituent des vecteurs culturels qui prennent place au côté des langues maternelles et des langues européennes.

   Une des fonctions importantes des langues est de servir de support à la diffusion des religions : dès la colonisation, les églises chrétiennes, dans leur émulation à convertir, ont très tôt traduit la bible dans de nombreux idiomes. Plus récemment, le Kimbanguisme a essaimé principalement à l’intérieur de l’aire linguistique kikongo : il revendique aujourd’hui 17 millions d’adeptes répartis entre les deux Congo, l’Angola et le Gabon. Dans le contexte de crise généralisée de l’Afrique centrale, les religions jouent un rôle décisif dans les processus de socialisation, et aussi d’intégration régionale grâce à la vitalité de leurs réseaux régionaux. Elles doivent donc être pleinement prises en compte dans une étude des dynamiques socioculturelles régionales.

   
 


R. P.