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Actualités
01.07.2008
-  élections
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L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n


Economie










La double économie

  Roland Pourtier  
                                                                                         









  Les économies de l’Afrique centrale et des pays des Grands Lacs apparaissent sous une double perspective.

      

Une perspective mondiale

   Directement héritées de la « mise en valeur » coloniale, les économies des pays d’Afrique centrale restent dominées par l’exportation de produits primaires à destination des pays industriels : produits agricoles, bois, et surtout productions minières et pétrolières. Ces dernières constituent le support d’économies d’enclave entièrement dépendantes des capitaux et des marchés de consommation du Nord. Les transports exercent une forte contrainte sur les productions pondéreuses des régions enclavées. Les économies de rente (agricole, forestière, minière, pétrolière) sont bien sûr importantes sur un plan macro- économique car elles représentent l’essentiel des rentrées de devises, le tourisme, l’autre source potentielle de devises, étant presque inexistante en Afrique centrale, ou tarie pour cause d’insécurité.

Une perspective locale

   L’économie du quotidien répond à d’autres logiques que l’économie de rente. Elle concerne l’immense majorité des populations d’Afrique centrale, qu’elles soient rurales ou urbaines. La satisfaction de leurs besoins élémentaires repose sur d’autres modes d’exploitation des ressources, d’autres types d’aménagement de l’espace privilégiant les complé- mentarités entre ville et campagne, c’est-à- dire le développement à la base. L’intérêt des puissances coloniales et aujourd’hui des pays industrialisés s’est toujours focalisé sur les produits d’exportation. La priorité accordée à l’exploitation des ressources naturelles s’est faite au détriment d’une valorisation du capital humain. La prolifération de l’informel au rythme de la croissance des villes confirme la réalité de la double économie.

L’économie primaire d’exportation de matières premières

   Une image forte colle à l’Afrique centrale : celle d’un espace dont le sous-sol recèle de grandes richesses et suscite par conséquent des convoitises. Le Congo Kinshasa, dans la tradition du « scandale géologique » proclamé par le géologue Cornet découvrant l’importance exceptionnelle des ressources minérales du Katanga, est toujours vanté pour ses « immenses richesses », ses « potentialités » infinies. Difficile d’admettre dans ces conditions que la RDC figure parmi les pays les plus pauvres du monde… On a beau en rendre responsable le « pillage colonial », ou aujourd’hui la mondialisation, ou encore les malversations des responsables politiques, la question reste entière.

N’est-ce pas parce que les « richesses naturelles » sont un leurre ?

  Les économies de rente exercent des effets pervers. Elles favorisent d’une part, les pratiques prédatrices, parce que les sociétés exploitantes n’ont d’autre objectif que d’extraire et exporter sans se soucier de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement durable ; d’autre part, parce que les détenteurs du pouvoir politique ont beaucoup de facilité pour accaparer la part du lion des recettes nationales, visibles ou invisibles, générées par l’activité économique. La manne pétrolière prédispose, on le sait, à la « kleptocratie », tout comme l’or et le diamant.

   Dans la plupart des Etats d’Afrique centrale, la vie politique est dominée par l’accès aux ressources rentières et par les modalités de leur redistribution. La guerre en RDC, surtout depuis 1998, est largement liée au pillage des ressources (café, bois, or, diamant, coltan) dans l’Est congolais comme l’ont montré les rapports de l’ONU en 2001 et 2002 : le Rwanda et l’Ouganda, pays pauvres en ressources naturelles, participent à la prédation sous couvert de politique sécuritaire. Sous une forme pacifique ou violente, les stratégies de captation de la rente minière et pétrolière sont au cœur des préoccupations d’une classe politique étroitement associée à l’affairisme. Mais cela crée des mentalités et des comportements rentiers privilégiant la consom- mation et peu favorables à l’entreprenariat. Le déficit en esprit d’entreprise, souvent observé en Afrique centrale, n’est sans doute pas sans rapport avec le poids écrasant d’une économie extractive contrôlée par des sociétés étrangères : les royalties ne stimulent pas le goût du risque.

Les ressources minérales


L’équation katangaise

   Depuis le début du XX siècle et jusqu’à la crise des années 1990, le Haut Katanga a rempli une fonction éminente tant pour le Congo belge que pour le Zaïre. Cuivre, cobalt, zinc, manganèse, or, uranium ont longtemps représenté une des sources principales d’enrichissement des instances coloniales, puis du complexe politico-économique zaïrois. L’uranium katangais a servi à la fabrication de la première bombe atomique américaine ; le cobalt a conservé jusqu’à la fin de la guerre froide une valeur stratégique pour les Etats-Unis. La sécession du Katanga, en 1960, fut davantage suscitée par des intérêts miniers que par un hypothétique nationalisme katangais. Pendant plusieurs décennies, le Katanga est resté un des nœuds géopolitiques majeurs du continent. L’effondrement de la Gécamines marque la fin d’une époque.

   Le « scandale géologique » n’est plus d’actualité et beaucoup d’incertitudes demeurent quant à l’avenir de l’exploitation minière. Des sociétés américaine, finlandaise, zimbabwéenne etc. sont sur les rangs pour reprendre tel ou tel compartiment de la Gécamines, mais les seniors restent attentistes tout en « chauffant leur place » par l’intermédiaire des juniors tel Lundin. Le retraitement du terril de Lubumbashi par la Société du Terril de Lubumbashi (STL), associant des intérêts américains et finlandais majoritaires à la Gécamines et au groupe Forest, a redonné un peu d’activité à la capitale du cuivre. Autrefois, le Comité Spécial du Katanga avait fait de l’Union Minière du Haut Katanga une colonie dans la colonie. Dans la foulée, la Gécamines fut, un temps, un Etat dans l’Etat avant d’être victime des prélèvements excessifs du régime de Mobutu et des tendances baissières des cours du cuivre depuis 1974. La paralysie progressive de la production durant les années troubles de la fin du règne de Mobutu ont assommé définitivement le mastodonte. La production de cuivre s’est effondrée de 350.000 tonnes en 1990 à 20.000 tonnes en 2002. Le cobalt résiste mieux, mais n’est plus d’un rapport aussi intéressant qu’autrefois. Des trésors d’ingéniosité maintiennent en activité quelques unités industrielles d’électrolyse ; un peu de zinc est encore produit et exporté par la « voie nationale ».

   De cette débâcle générale ont survécu une certaine « culture industrielle » et des savoir-faire qui sont autant d’atouts potentiels pour une relance de la production si l’environnement international le permet. Dans un contexte international concurrentiel, la question est de savoir si le Katanga bénéficie d’avantages comparatifs. Tout le monde s’accorde à penser que le gisement est d’une qualité sans égal au monde ; les experts estiment les réserves à 10% du cuivre et 50% du cobalt mondial. En revanche, les coûts de transport sont très élevés en comparaison des zones d’extraction proches du littoral comme au Chili. L’avenir minier du Katanga dépend avant tout du transport. Actuellement, la Gécamines exporte environ 20.000 tonnes de produits métallurgiques par voie routière en direction de Durban - Afrique du Sud - ; la rapidité du transport par route en comparaison de la voie ferroviaire justifie cette option pour des tonnages qui ne sont pas trop considérables. Cependant, une relance de l’activité minière, à hauteur d’au moins 100.000 tonnes par an, n’est envisageable qu’avec la réouverture de la voie ferrée la plus courte, celle de Lobito - port angolais -. Les responsables de la Gécamines sont sur ce point unanimes : l’avenir de l’économie minière du Katanga dépend de la réhabilitation de la voie angolaise. Dans l’immédiat, la production se concentre surtout sur le cobalt (quelque 11.000 tonnes produites en 2001).

   D’importants changements structurels sont en cours ou en préparation. Avec le nouveau code minier entré en application début 2003, conformément aux orientations libérales prises à partir de 2001 par Joseph Kabila, la Gécamines a perdu son statut spécial et rentre dans le rang. Un processus de privatisation et de partenariat est amorcé. En réponse aux contraintes dans les transports, la priorité de l’exploitation minière va à la production des minerais offrant le meilleur rapport ; c’est le cas du cobalt extrait du retraitement du terril de Lubumbashi. Les sociétés partenaires de la Gécamines se trouvent  désormais en tête de liste dans l’exploitation minière, avec par exemple 70% du cobalt produit en 2001 (contre 40% pour le cuivre). La reprise reste cependant encore timide, car les investisseurs internationaux attendent un retour effectif à la paix. Parallèlement à l’activité des entreprises, on a vu se développer ces dernières années une exploitation « sauvage » entrant dans la catégorie des activités de survie.

   Après la période des pillages industriels (sous couvert de récupération de la « mitraille » encouragée par les autorités provinciales, au début des années 1990), de nombreux habitants de la zone minière, souvent ex-salariés ou salariés au chômage de la Gécamines, ont entrepris d’exploiter des affleurements superficiels de minerai. Ils renouent avec les pratiques des anciens Katangais qui exploitaient jadis la malachite pour fabriquer manilles et « croisettes » qui servirent de monnaie dans tout l’Est du continent. Cette extraction manuelle dans des couches de minerai n’excédant pas quatre à cinq mètres de profondeur concernerait 40.000 à 50.000 « artisans » regroupés dans l’entreprise des mineurs artisanaux du Katanga, EMAK. Une relance industrielle de la production minière devra tenir compte de cette nouvelle donnée économique et sociale.

Or, diamant, coltan : le transport invisible

   Si la question de l’aménagement d’axes lourds de transport est cruciale pour la région minière du Katanga, il n’en est pas de même pour les productions d’or, de diamant et de minerais rares comme le coltan (colombo-tantalite), produits en petite quantité et dont l’exportation ne nécessite pas d’infrastructures terrestres lourdes. Les diamants voyagent en suivant des réseaux anastomosés, balisés par des intermédiaires le plus souvent libanais, dont les flux convergent vers les places de diamantaires, Anvers et depuis quelques années Tel-Aviv.

Le diamant

   Parallèlement à l’exploitation industrielle de la MIBA (Minière de Bakwanga), plusieurs dizaines de milliers de « creuseurs » tamisent les alluvions de la rivière Mbuji Mayi. A l’instar de la capitale du Kasaï Oriental, Tshikapa, renommée pour ses diamants de joaillerie, a tout d’une  ville du Far-West. Non loin de là, la province angolaise del Norte, riche en diamant, a fourni à l’Unita de Savimbi des ressources pour financer la guerre. La frontière a été jusqu’ici particulièrement poreuse, autorisant d’importants trafics de diamant et d’armes. Il est possible que le retour à la paix en Angola depuis l’élimination de Jonas Savimbi, conduise à une normalisation des échanges. L’exploitation du diamant dans la région de Kisangani a connu ces dernières années une forte croissance. Les combats qui ont opposé militaires rwandais et ougandais pour le contrôle de Kisangani en disent long sur les intérêts en jeu. 

   Dans le contexte économique actuel, la production de diamant alimente les budgets des différentes parties en conflit. La RDC a conservé le contrôle des mines du Kasaï oriental (la ville de Kabinda servit de bouclier, empêchant les troupes rebelles de s’emparer de Mbuji Mayi). Depuis l’effondrement de la Gécamines, c’est le diamant qui fournit l’essentiel des recettes de l’Etat, via la MIBA et les comptoirs de vente du diamant qui achètent aux producteurs indépendants. Une nouvelle société, Sengamines, créée en 2000, a obtenu une concession sur le site de Senga à l’est de Mbuji Mayi (massif kimberlitique de Tshibua) dans le cadre d’un partenariat entre l’Etat congolais, la Miba et Oryx Natural Resources, société majoritaire, basée à Oman. Oryx n’est, selon toute vraisemblance, qu’une société écran derrière laquelle se cache le groupe Cosleg, holding contrôlé par le Haut Commandement de l’armée zimbabwéenne et très proche du président Mugabe.

  Côté rébellions, les diamants de la région de Kisangani alimentent les caisses du MLC et, par des réseaux occultes révélés par la commission d’enquête de l’ONU, celles du Rwanda et de l’Ouganda, donc l’économie de guerre. Les « diamants de sang », parce qu’ils contribuent à entretenir la guerre, qu’il s’agisse du Congo, de l’Angola, ou de la Sierra Leone, ont été récemment dénoncés. Les diamantaires ont convenu, lors d’une réunion tenue à Kimberley, d’un code de bonne conduite consistant à ne pas acheter de diamant de provenance douteuse. Mais le diamant ne connaît pas de frontières et un détour par Dubaï ou Bombay peut lui rendre sa virginité.

L’or

   Produit au Kivu et en Ituri, l’or répond à des problématiques comparables à celles du diamant. Eu égard aux faibles volumes de production, les contraintes de transport sont minimes ; comme pour le diamant, l’or suscite convoitises et rivalités entre les différents protagonistes qui prétendent au contrôle des mines, notamment celles de Kilo et Moto qui constituent un des enjeux géopolitiques de l’Ituri.
                 

Le coltan

  Le coltan qui est une contraction locale pour le colombo-tantalite relève de problématiques comparables à celles du diamant et de l’or. Nouveau venu dans le panorama politico-minier, il a défrayé la chronique au cours des dernières années. Le tantale contenu dans le minerai est en effet très recherché pour ses usages dans l’industrie aérospatiale et la fabrication d’ordinateurs et de téléphones portables. Or le coltan se trouve en abondance au Kivu, dans de nombreux placers, ce qui permet une exploitation artisanale : comme pour le diamant à Mbuji Mayi, des milliers de creuseurs armés de pelles et de pioches grattent le sol. La production, très dispersée, met les creuseurs à la merci des collecteurs. La production de coltan, regroupée dans des lieux de collecte, est enlevée soit par petits porteurs, qui vont directement à Kigali, Kampala ou Bujumbura, soit par des véhicules tout terrain qui sillonnent les pistes du Kivu et transportent le minerai vers les centres de négoce des petites villes de l’intérieur ou les comptoirs d’achat de Bukavu et de Goma.

   Cette économie de prélèvement, ou de pillage, selon le point de vue, peut se dispenser d’infrastructures performantes pour l’acheminement de la production, même si les tonnages sont beaucoup plus importants que pour l’or et a fortiori le diamant. L’opacité des circuits de vente ne permet pas d’avancer des chiffres précis. Des estimations situent la production entre 1.400 et 1.700 tonnes en 2000, à un moment où les prix s’étaient brutalement envolés, passant de 30 dollars la livre à 180 dollars. Depuis, ils sont revenus à leur niveau antérieur par suite de l’éclatement de la bulle spéculative dans le secteur des télécommunications. Ainsi, les variations brutales des cours du tantale, et celles corrélatives du NASDAQ, se répercutent-elles immédiatement sur l’activité minière du Kivu et du Rwanda qui produit aussi un peu de coltan.

   D’après le rapport de la Banque Nationale du Rwanda pour 2002 (l’essentiel de la production du Kivu est exporté par le Rwanda) les variations de volume et de prix à l’exportation (cf. tableau 1) : ces chiffres fournissent un exemple particulièrement significatif de la spéculation sur les produits miniers. La fièvre du coltan est aujourd’hui retombée, mais on remarquera qu’elle a correspondu à la période des pillages les plus intenses dans l’Est du Congo : les militaires ont profité de l’aubaine. En 2001, le coltan a compté pour 44% de la valeur des exportations du Rwanda, en 2002  pour seulement 20%. Le retrait des troupes étrangères de l’est de la RDC et la mise en place des accords de Pretoria devraient conduire à une normalisation de la situation politique et à une clarification des échanges transfrontaliers. Il n’est pas sûr que cela ait une véritable incidence sur le petit peuple des creuseurs. L’évolution de l’activité minière au Kivu et dans l’Ituri et les conditions de la commercialisation et de l’exportation mériteront en tout cas d’être observées, tant elles sont intimement liées à l’imbroglio de l’est du Congo.


Les nouveaux enjeux pétroliers

   Depuis la fin des années 1950, tous les pays riverains du golfe de Guinée, entre le delta du Niger et la région de Luanda, sont entrés à tour de rôle dans l’ère pétrolière. Le dernier en date, la Guinée Equatoriale, a fait une entrée spectaculaire parmi les pays producteurs et est en passe de devenir un acteur majeur dans le golfe de Guinée. Comme avant elle au Gabon et au Congo, son économie, en très forte croissance, dépend désormais de la rente pétrolière. Quant au Tchad, l’achèvement de l’oléoduc de Doba à Kribi - Cameroun - va inaugurer une ère nouvelle. Le pétrole représente une pièce essentielle sur l’échiquier géopolitique régional. Le groupe Elf (TotalFinaElf) qui s’est, en grande partie, construit sur l’exploitation pétrolière dans le golfe de Guinée, notamment par ses filiales Elf-Gabon et Elf-Congo, fait face aujourd’hui à une vive concurrence anglo-saxonne au sein des pays de la CEMAC : les compagnies américaines se sont imposées en Guinée Equatoriale et au Tchad où elles détiennent des positions dominantes.

   Le pétrole a joué un rôle important dans la politique angolaise, notamment au Cabinda où il n’est pas étranger à l’émergence du mouvement sécessionniste du Front de Libération de l’Enclave de Cabinda (FLEC). Le contentieux entre le Nigeria et le Cameroun à propos de la presqu’île de Bakassi n’est pas sans rapport avec l’existence de réserves pétrolières dans ce secteur. Les occasions de conflit ne manquent pas, d’autant que les frontières maritimes ne sont pas toujours très précises et que l’essentiel de la production s’effectue en mer. C’est précisément pour renforcer la coopération et prévenir les conflits que les Etats du golfe de Guinée, du Nigeria à l’Angola, ont créé une Commission du Golfe de Guinée (CGG) à Libreville en 1999.

   La RDC, parce qu’elle ne dispose que d’une étroite façade maritime d’à peine 40 kms et qu’elle est le plus petit producteur de toute la région, est sans doute moins impliquée que les autres Etats dans les débats autour du pétrole et demeure en retrait (cf. tableau 2). De nouvelles perspectives pétrolières portent aujourd’hui sur la région des Grands Lacs. La société anglo-canadienne Heritage Oil (petite entreprise fondée en 1992 par Tony Buckingham, réputé proche d’Executiv Outcomes, compagnie bien connue de mercenaires sud-africains) a jeté son dévolu sur la vallée de la Semliki et le lac Albert. Cette région est depuis longtemps considérée par les géologues comme la plus prometteuse de la Rift Valley. Heritage Oil a entrepris depuis 2002 les premiers travaux d’exploration côté ougandais, en même temps qu’elle obtenait une concession côté congolais. Ces perspectives pétrolières portent sur un espace très disputé.

   Depuis les accords de Sun City, le RCD- ML de Mbusa Nyambusi, représentant les intérêts du puissant groupe des commerçants nandés, a fait alliance avec Kinshasa. Par ricochet, les Hemas de la région de Bunia ont fait sécession du RCD-ML pour constituer - sous la direction de Thomas Lubanga, et avec l’appui du RCD-Goma, l’Union des Patriotes Congolais (UPC). Selon certains chefs politiques locaux, la recrudescence des combats en Ituri est liée aux enjeux pétroliers. De fait, la localisation des massacres présentés comme « tribaux » puisque s’y affrontent principalement Hemas et Lendus se superpose à la zone de prospection pétrolière. Même si aucune trace de pétrole n’a encore été trouvée, le seul fait que des découvertes soient possibles suffit à attiser les rivalités entre les puissances régionales, le Rwanda et l’Ouganda, chacune intervenant sur le terrain par « rébellion » interposée. L’irruption des perspectives pétrolières autour de la Semliki et du lac Albert rend plus impérative que jamais une approche régionale de l’ensemble des problèmes qui déstabilisent un espace transfrontalier convoité de toutes parts.

Le bois

   Contrairement aux produits du sous-sol, le bois représente une ressource renouvelable. Au Gabon, depuis maintenant trois décennies, le discours officiel souligne la nécessité de préparer l’« après-pétrole » en recentrant l’économie sur la filière bois. Les questions forestières doivent en effet être envisagées dans le long terme, du double point de vue économique et écologique. L’exploitation du bois à des fins d’exportation concerne essentiellement les six Etats entre lesquels se partage la forêt dense du bassin congolais, Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale et République Démocratique du Congo. Créée en 1975, l’Organisation Africaine des Pays Producteurs et Exportateurs de Bois (OAB), s’est donné pour mission d’harmoniser les politiques de commercialisation des Etats membres. Son succès est mitigé, mais elle contribue, au côté d’autres instances comme la toute récente COMIFAC,  aux débats régionaux portant sur la gestion des forêts et de leurs ressources. On observe une évolution positive dans la valorisation des ressources ligneuses avec le passage progressif de la simple cueillette à la transformation industrielle. La part du bois exporté sous forme de grumes, bien qu’elle occupe encore une place relativement importante, par exemple au Gabon, se réduit au profit des produits de sciage ou du contreplaqué. Par ailleurs, une meilleure conduite de l’exploitation réduit les gaspillages au stade de la coupe et du débardage. Les sociétés forestières implantées de longue date sont en général soucieuses de l’environnement, ce qui n’a pas été le cas de certaines sociétés asiatiques arrivées dans les années 1980 avec pour seul objectif de sortir du bois rapidement et au moindre coût, sans se préoccuper de l’avenir. Ce qui n’est pas le cas non plus, aujourd’hui, dans les zones de non-droit de la RDC où, à la faveur de l’anarchie générale, la forêt est pillée.

   Etant donné l’unité écologique du massif forestier et la communauté de pratiques concernant sa mise en valeur, c’est l’échelle régionale, regroupant l’ensemble des pays forestiers, qui est la plus pertinente pour conduire réflexions et actions en vue d’une gestion répondant aux aspirations économiques locales et aux objectifs de développement durable. Un des facteurs limitants de l’exploitation du bois réside dans le coût des transports. L’histoire des chantiers forestiers depuis un siècle montre un glissement des régions proches de la côte atlantique et des voies d’eau utilisées pour le flottage des bois légers (comme l’okoumé au Gabon) vers l’intérieur des terres. Dans les pays de la zone franc, la dévaluation de 1994 a dopé l’activité forestière favorisant la pénétration des chantiers vers des espaces encore vierges comme au Nord-Congo. Le port de Douala - Cameroun - est devenu l’exutoire de ces forêts septentrionales. En revanche, les immenses forêts du centre de la cuvette congolaise sont encore fermées à l’exploitation par suite des difficultés et du coût des transports. Il reste un potentiel considérable de forêts intactes. Comme par ailleurs les dynamiques de reconstitution de la forêt ne sont pas menacées par les coupes ni par des défrichements agricoles massifs, la forêt d’Afrique centrale a un bel avenir devant elle.

Des économies dépendantes

   La caractéristique première de toutes les économies destinées à l’exportation est leur dépendance  vis-à-vis des capitaux, des technologies, des marchés de consommation, et, pour les produits pondéreux, des infrastructures de transport jusqu’à un port maritime. L’héritage du système colonial est ici manifeste : les colonies devaient fournir des matières premières aux métropoles qui en retour déversaient dans ces « débouchés » souvent protégés par des barrières douanières, les surplus de leur production manufacturière. Ce schéma de l’impérialisme économique, précisément décrit à la fin du XIX siècle par les théoriciens de la colonisation, n’a pas fondamentalement changé. Les taux de dépendance des économies des pays d’Afrique centrale envers l’exportation de produits primaires sont très élevés, surtout parmi les producteurs de pétrole.

   La succession de chocs et de contre-chocs pétroliers a eu des effets dévastateurs dont le Congo Brazzaville a payé le prix fort. Les variations des cours des matières premières maintiennent en permanence une épée de Damoclès sur des productions destinées en presque totalité à l’exportation vers les pays du Nord : le marché intérieur régional absorbe moins de 10% de la production pétrolière, et des quantités négligeables de produits miniers. Seule la filière bois est tournée partiellement vers le marché intérieur, encore que l’industrie du meuble ne soit pas à la hauteur de ce qu’on pourrait attendre de pays producteurs de bois. Tous les grands projets industriels fondés sur la disponibilité en énergie bon marché ont échoué. L’électricité d’Inga devait alimenter une usine d’aluminium qui n’a jamais vu le jour. Elle a fourni du courant à l’usine sidérurgique de Maluku qui s’est vite révélé être un fiasco. Les revenus du pétrole ont entraîné le Congo-Brazzaville dans une série d’opérations industrielles aussi catastrophiques les unes que les autres.        Une usine de pile électrique utilisant le bioxyde de manganèse produit à Moanda - Gabon - a fait faillite au bout de quelques années. Les recettes tirées des produits du sous-sol ont partout créé l’illusion du développement. Le manque d’autonomie et d’initiative locale dans des systèmes productifs dont les décisions essentielles sont prises à l’extérieur en est une des causes structurelles.

L’économie par le bas

   L’économie par le bas concerne l’ensemble des activités de production, de consommation, d’échange dans lesquelles l’écrasante majorité des populations se trouve impliquée. Elle est tournée vers la satisfaction des besoins élémentaires ; les productions sont destinées au marché intérieur, les échanges s’effectuant à l’échelle locale, nationale ou sous-régionale. L’agriculture d’une part, les multiples activités urbaines rangées pêle-mêle dans le secteur « informel » d’autre part, constituent les deux pans vitaux et complémentaires de cette économie. Dans une perspective de réflexion régionale, il est indispensable d’étudier les dynamiques de cette économie par le bas qui a ses logiques propres, diversement mises en application par une multitude d’acteurs. Parmi ceux-ci, certains témoignent d’aptitudes particulières à générer des activités et peuvent être d’actifs vecteurs de développement.  Les Nandés en sont un exemple déjà évoqué. Au Cameroun, les Bamilékés font preuve d’un dynamisme remarquable - au point que d’autres groupes ethniques redoutent leur hégémonie - qui se traduit par une extension de leur espace économique jusqu’à Libreville. On les cite en modèle pour l’efficacité de leurs tontines. Il y a certes un danger à distinguer, voire à « hiérarchiser », les groupes ethniques en fonction de leurs performances comme le firent autrefois les administrations coloniales en classant les groupes ethniques selon leur utilité. Les pogroms anti-kasaïens au Katanga en 1993 dont furent victimes les Lubas originaires des Kasaï exprimèrent une jalousie envers leur réussite économique, soit au sein de la Gécamines, soit dans l’entreprise privée. Les risques de dérive ethnique existent sans aucun doute, la réussite réelle ou supposée d’un groupe pouvant porter ombrage aux voisins.

   Cependant, le développement étant affaire d’hommes, il est important de dresser l’inventaire des capacités humaines servant de support à l’économie par le bas. L’anthropologie économique est à cet égard d’un grand secours pour comprendre les comportements différentiels des groupes en présence. Il existe des profils anthropologiques comparables parmi les populations d’Afrique centrale. Par exemple, le rejet couramment exprimé de la réussite individuelle, considérée comme une menace pour la solidarité du groupe. De telles attitudes sont encore courantes en milieu rural, aussi bien chez les Saras du sud du Tchad que parmi les populations de la forêt congolaise. Il ne faut pourtant pas tomber dans le travers de l’ontologisme ; les caractéristiques attribuées à un peuple changent avec l’histoire, en particulier avec le double mouvement d’urbanisation et de scolarisation. Mais même en ville, l’accumulation de biens matériels, signe de la réussite, n’est vraiment admise que si elle donne lieu à une redistribution. Celle-ci participe au demeurant à l’élaboration du politique en convertissant la richesse en capital prestige - sans doute au détriment de l’accumulation capitalistique.

   La connaissance des dynamiques du bas, dans leurs fondements anthropologiques et leurs expressions économiques, s’avère donc indispensable à la compréhension du développement. Une attention particulière doit être accordée aux questions de genre, non pas pour sacrifier à la mode, mais parce qu’en Afrique centrale, les femmes remplissent des fonctions économiques essentielles, en particulier dans les espaces forestiers où elles effectuent la plupart des tâches agricoles. Il s’agit là de considérations très pratiques, dans la mesure où il n’y a pas d’intégration régionale possible si le développement reste en panne, et qu’il n’y a pas de développement qui ne s’appuie sur les pratiques sociales réelles.



R. P.