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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
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Politique





   ENTRETIEN






Jean Omasombo Tshonda:
La RDC, une transition
"embourbée"

                                                                               






   Jean Omasombo Thsonda est politologue, professeur de science politique à l’université de Kinshasa. Il est également chercheur scientifique à l’Institut africain du Musée royal d’Afrique centrale à Tervuren en Belgique.



Les Cahiers de l’Afrique : La RDC a entamé une transition politique particulièrement délicate qui doit la conduire aux élections en 2005. Quelles sont les lignes directrices de cette transition ?

Jean Omasombo Tshonda : C’est une transition qui hérite d’autres transitions. La première a commencé en 1990 avec la Conférence Nationale Souveraine (CNS). La seconde, celle manquée de Laurent Désiré Kabila, a été inaugurée en 1997, après la chute  de Mobutu et n’a abouti aucun résultat jusqu’à l’assassinat de Laurent Désiré Kabila en janvier 2001. L’expérience en cours aujourd’hui est héritière des accords de  Lusaka. Ce n’est plus une transition manquée, mais une transition intransitive, une transition embourbée qui donne au Congo l’image d’un camion ensablé qui  n’avance plus.

  Les accords de Pretoria, signés le 17 décembre 2002, ont innové par rapport aux transitions précédentes en mettant fin à une guerre sans vainqueur et en obligeant les belligérants  à gérer collégialement l’Etat. Cette tentative de réconciliation nationale et de gestion consensuelle se déroule sous l’œil de la communauté internationale – on parle souvent à propos de la RDC de la Troïka c’est à dire la Belgique, le colonisateur, la France et les Etats-Unis -

  Avec la nouvelle transition formellement mise en place depuis la mise en place de la constitution de mars 2003, tout le monde participe au pouvoir, les mouvements armés, l’opposition non armée et la société civile. Ce partage du « gâteau national » est encadré par des textes qu’il faut respecter ; or cela a toujours posé des problèmes depuis l’indépendance.

  La constitution adopte un modèle original : un président, 4 vice-présidents issus des 4 composantes et un gouvernement composé de 62 membres, 37 ministres et 25 vice ministres. Mais cette formule «  1 + 4 », loin de constituer une équipe soudée, construit un ensemble d’agrégats avec plusieurs morceaux qui se superposent.

  La particularité du système congolais est que le chef de l’Etat a toujours été le propriétaire du Congo. Ainsi, à l’époque coloniale, les territoires d’Afrique étaient rattachés à un état occidental alors que le Congo-Zaïre était rattaché à un individu. Le roi de Belgique, Léopold II, en était le propriétaire ; on ne parlait pas de colonie mais de l’Etat Indépendant du Congo ; il ne devient une  colonie qu’en 1908. Le Congo-Zaïre a toujours été par la suite considéré comme une propriété de l’individu. « Je ne dois rien au peuple Congolais, c’est le peuple congolais qui me doit tout », disait Mobutu qui, avec P. Lumumba et plus tard L. D. Kabila, se présentait comme un libérateur. Donc, le problème du Congo actuel c’est de renaître avec cette question récurrente: comment passer d’une gestion individuelle à une gestion collective de la nation.

  Cette transition est risquée car les objectifs du gouvernement sont nombreux, ambitieux et n’ont jamais été tenus par le passé. Ainsi, il s’engage à refonder une nouvelle société politique et civile avec de nouvelles règles de jeu que le Congo n’a jamais connues depuis son indépendance, la formule «  1 Président + 4 vice présidents », un gouvernement pléthorique, un pays exsangue qui dépend totalement de l’aide extérieure alors que ses richesses naturelles sont importantes et  faciles à exploiter.

  Le paradoxe tient à ce que sous Mobutu, le Congo se voulait un grand pays à partir duquel partirait le développement vers  le reste de l’Afrique. C’est l’inverse qui s’est produit avec ses voisins d’Afrique centrale et australe qui l’ont envahi; aujourd’hui, le Congo réclame son indépendance, non pas vis-à-vis de pays occidentaux mais vis-à-vis d’autres pays africains

C.A. : Vous avez récemment écrit que le salut de la RDC devait passer par un nouvel homme fort, un « Mobutu avec une tête de Mandela ». Que voulez vous dire ?

J.O.T. : Dans l’état actuel du pays, il faut atteindre un minimum d’organisation pour songer aux élections ; l’Etat Zaïre de Mobutu n’était pas une mauvaise chose, le problème est qu’il a été de très mauvaise foi. La force physique du chef est importante, mais elle doit s’accompagner du respect au sein de la population à l’instar de Nelson Mandela : «  ce n’est pas le mal qu’on m’a fait qui est le plus important, mais ce qui est à construire ». Le Congo aujourd’hui a besoin d’un Mobutu qui puisse maintenir cet ensemble du Congo avec un Etat et d’un Mandela à cause de la classe politique ; Abdoulaye Wade a dit lors d’un voyage au Congo en 1992 : « c’est une classe sans culture politique ».  C’est une classe politique irresponsable, il y a pourtant une élite mais c’est un problème de responsabilité  politique ; les gens ont été bien éduqués mais ça ne suffit pas ; le rapport à la chose publique doit être un problème d’éthique collective ; le bien de l’Etat, c’est un bien qui n’a pas de propriétaire.

C.A. : Les crises qui ont déchiré la RDC depuis une décennie ont été marquées par la faillite de l’Etat dans le Kivu ou en Ituri. Comment expliquez-vous cette désintégration ?

J.O.T. : La déliquescence de l’Etat congolais est le résultat d’un processus ancien qui remonte à l’époque coloniale. La Belgique avait tenté de mettre en place un état colonial congolais ; en réalité, l’Etat belge  a délégué une partie de ses prérogatives, une administration coloniale de tutelle avec « le fouet et la  chicotte », un régime d’apartheid sans le nom. Le Congo a ainsi hérité d’un mauvais modèle et les Congolais ont voulu reproduire le modèle d’un Etat qui n’a jamais existé. 40 ans après, il continue toujours à chercher.

  En premier lieu, l’Etat colonial n’a jamais voulu produire une élite indigène ; tout au plus acceptait-il la catégorie dite des « évolués » ;  ce sont les indigènes un peu instruits qui se débarrassaient de leurs coutumes africaines « sales et arriérées » et qui s’approchaient du blanc, tout en n’étant pas acceptés par les blancs car on était dans un régime quasiment d’apartheid. Pour avoir échoué leur intégration dans le monde des blancs et pour avoir rejeté leurs coutumes, ils réclament parler au nom de cette masse  (les villageois) qu’ils n’aiment pas pour espérer obtenir quelques avantages du monde des blancs qui ne les acceptent pas ; ce jeu continue à être reproduit dans le Congo actuel. Cet Etat qui n’existe pas, ce n’est pas Kabila qui l’a tué, c’est le Congo espace qui a explosé.

  La responsabilité de Mobutu est d’avoir créé cette classe politique ; il a récupéré les évolués de l’époque coloniale (instituteurs, infirmiers, administrateurs, agents de sûreté) et a mis un accent particulier sur la formation scolaire ; il y a eu une production rapide d’universitaires  qui a permis la mise en place de la classe politique congolaise, c’est à dire une classe cliente. De 1966 à 1973, il a construit ainsi l’Etat zaïrois avec des signaux forts ; l’authenticité et la zaïrianisation avec les nationalisations. A partir de 1973, c’est la déconstruction, la chute de l’Etat Zaïre qui passe sous la coupe des réseaux ; du chef suprême, Mobutu était devenu l’arbitre qui calmait le jeu «vous avez trop pris, attendez que les autres prennent ».

  A la fin des années 1980, ces réseaux ont réussi à avaler Mobutu et donné le signal de  la transition ; à ce moment, Mobutu n’est plus un chef (certains généraux refusent d’appliquer par exemple une ordonnance en 1990 ; la symbolique est forte). Donc la transition marque la fin du  chef  en tant qu’expression de l’Etat zaïrois.

C.A. : La construction d’une armée nationale est une des conditions majeures de la réussite de la transition. Quels sont les principaux obstacles à la mise en œuvre ?

J.O.T. : Dans le contexte actuel de l’Afrique centrale et des pays des Grands Lacs, il ne peut y avoir d’Etat sans armée ; au Congo, le problème est que le comportement dans l’armée ressemble à celui dans le jeu politique classique ; il y a une contamination dont le résultat est une pénurie de compétence.

  Pendant l’ère Mobutu, l’armée était politisée et les grades s’obtenaient à partir d’une relation politique. Aujourd’hui, 90% des chefs militaires  proviennent des ex-FAZ (Forces Armées Zaïroises) qui ont été déçus par Mobutu. La tendance s’est poursuivie pendant les 4 années de pouvoir de Kabila ; le chef autoproclamé n’a pas formé d’armée nationale mais a recruté des civils, voire des aventuriers de la rue qu’il a nommés généraux ; si en politique, on peut transformer un menuisier en ministre car il est entouré de conseillers, l’opération est plus périlleuse dans le domaine militaire car un général, c’est celui qui conseille ou qui conduit l’armée. Dans la liste actuelle, les meilleurs chefs militaires identifiés provenant du RCD, du MLC et du gouvernement de Kinshasa, ce sont les ex FAZ . Quant aux « kabilistes », on ne les connaît pas et on ne sait pas d’où ils viennent. D’autres éléments viennent du Rwanda posant la question de la nationalité.

  Le problème se pose différemment au niveau de la troupe, il s’agit dans le cadre de la construction d’une armée nationale de choisir des éléments congolais ou pas, ça c’est la nationalité - question qui est renvoyée aux politiques qui doivent définir la nationalité - mais des individus compétents et dévoués.

  Parmi les composantes de la transition, il y a le MLC, le RCD et l’opposition politique non armée. Quand on quitte Gbabolite ou Goma, les fiefs des deux mouvements rebelles, et qu’on va à Kinshasa pour mettre en place la transition, c’est une nouvelle dynamique qui se met en marche. Il y a une recomposition de toutes ces forces, mais la question qui demeure est : qui va mener les gens ? C’est la nouvelle équation.  Au Congo, les tendances ne sont pas rigides ; c’est l’argent, les appétits qui dominent les convictions et avec tous les avantages qu’offre Kinshasa, on peut espérer une nouvelle dynamique qui n’est plus RCD, ni MLC…


C.A. : Les troupes rwandaises et ougandaises se sont retirées de la RDC, conformement aux accords de paix. Mais les ambitions régionales ont-elles vraiment disparu ?

J.O.T. : Le Rwanda n’est pas pressé que la RDC soit stabilisée car il en retire, depuis des années, des avantages économiques, et en plus Mobutu soutenait le régime d’Habyarimana. Le Rwanda ne veut pas d’un pouvoir fort au Congo qui pourrait aider les hutus à reconquérir le pouvoir. Cela n’est pas le cas de l’Angola qui a ses propres richesses et n’a pas besoin de celles du Congo. Mais il a besoin de protéger sa frontière nord, donc besoin d’un pouvoir fort allié à Kinshasa.

  Ce n’est pas l’intérêt du Congo Brazzaville, de la RCA, de l’Ouganda qui sont des petits pays et qui préfèrent un pouvoir fort. Or actuellement nous avons un pouvoir faible et désorganisé ce qui profite d’abord au Rwanda.

  Le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD), est un paravent mis en place par le Rwanda pour controler le Kivu. En même temps, Kigali a développé un autre mouvement, le Tout Pour le Développement (TPD), dirigé par Serufuli  qui a été nommé par le RCD, gouverneur au nord Kivu ; donc, le Rwanda avait 2 fers au feu, le RCD et le mouvement de Serufuli. Le Rwanda a ainsi 2 fers au feu, le RCD et le TPD. Comme le RCD est poussé par les pays occidentaux à venir à Kinshasa, le Rwanda craint qu’une fois à Kinshasa ne peut plus être en mesure de contrôler les éléments internes au RCD. C’est pourquoi son intérêt est de retarder le décollage du Congo mais aussi de placer le maximum d’alliés dans l’équipe de Kinshasa. Ruberhwa est de ceux-là mais il est entouré de 3 vice présidents et le chef de l’Etat, Joseph Kabila, qui a réussi à placer ses propres hommes dans l’armée. Les pro-rwandais sont surveillés et le Rwanda a crée le 2ème mouvement (TPD) pour injecter de nouveaux éléments dans la machine congolaise.

C.A. : Certaines sources ont récemment fait état d’une possible sécession du Kivu. Ce scénario vous parait-il crédible ?

J.O.T. : La sécession du Kivu me parait peu probable mais il faut considérer cette rumeur comme une sorte de surenchère tant que l’équipe de Kinshasa n’a pas encore pris trop de vitesse, Kigali espère encore pouvoir la retarder. Le RCD n’a jamais réussi à contrôler le Kivu, mais il est vrai que le TPD de Serufuli depuis 2 ans a réussi à implanter une bonne administration.

  Etant de père hutu et de mère tutsi, il a réussi à recruter des jeunes dans les 2 ethnies et même quelques Congolais. Il contrôle quelques territoires où les Banyarwandas sont fortement installés. En réalité, c’est parce que ça va mal à Kinshasa que le Kivu connaît une situation tendue. Il n’y a pas en soi de problème Kivu ; ce territoire est congolais mais il est vrai qu’il existe une  menace tant que le Congo n’a pas d’armée. La situation est similaire en Ituri.

C.A. : Après des années d’échec, la communauté internationale semble vouloir jouer un rôle plus actif que ce soit en RDC ou au Burundi. Qu’en pensez-vous ?

J.O.T. : La communauté internationale qui doit jouer un rôle très important manque de vision claire. La Belgique, en dehors de sa responsabilité d’ancien colonisateur, connait sur son sol des problèmes d’immigration : 25 % des demandeurs d’asile sont congolais, son intérêt est donc de stabiliser le Congo pour diminuer son immigration et également stabilisr d’autres pays d’Afrique centrale, ce n’est donc pas sans intérêt que la coopération belge a triplé son aide au Congo.

  En Ituri, le règlement de la crise se heurte à différents problèmes qui se superposent : en premier lieu, les tensions entre Lendu et Héma sont instrumentalisées par voie ougandaise et rwandaise au gré des alliances et des retournements d’alliances de l’Union des Patriotes Congolais (UPC) de Thomas Lubanga.

  Ensuite, la culture de la violence qui a conduit au génocide rwandais en 1994, touche toutes les strates de la société : les jeunes qui ont vu leurs parents se faire massacrer ; les enfants soldats de 10 ans qui ont déjà tué. Comment la société peut-elle les reprendre en main et en faire des citoyens, des hommes responsables ? C’est pourquoi le rôle de la communauté internationale est capitale ; il doit être cohérent et s’inscrire dans la durée, contrairement aux expériences du passé.

  En 1959-1960, l’ONU avait encadré, lors du renversement de la monarchie, des camps de réfugiés Tutsi qui venaient de fuir le Rwanda vers le Kivu; en 1962, cette organisation a abandonné cette population dont le retour à posé un problème au Kivu. La malchance pour le Congo est d’avoir été colonisé par la Belgique, puissance moyenne et sans influence sur l’ONU. Il est clair que la Belgique n’est pas en mesure de maintenir un financement de 100 millions d’euros pour soutenir une action pendant 10 ans.

C.A. : L’Eglise en tant que composante importante de la société civile congolaise, peut- elle contribuer à calmer le jeu ?

J.O.T. : Il faut d’abord parler les églises classiques : l’église catholique romaine et l’église protestante qui ont accompagné le Congo dans son histoire. Léopold II a développé les missions catholiques ou Congo et au Rwanda où elles ont été accusées d’encourager ces histoires d’ethnie supérieures dans leurs prédications.

  Ensuite, l’église protestante a dénoncé la gestion de Léopold II, responsable de la mort de 10 millions de congolais. Pendant l’époque coloniale, la scolarisation au Zaïre était assurée par les catholiques et les écoles publiques ne sont apparues qu’en 1954. Depuis l’indépendance, en 1960, l’église a toujours été associée à la gestion de l’État mais après la chute de l’État zaïrois, le conflit entre eux a éclaté au grand jour, le maréchal Mobutu et Mgr Malula se battant autour de  l’authenticité.

  À l’heure de la transition, l’église protestante revient en force pour un laps de temps avec le pasteur Mutanbai nommé à la présidence de la Conférence nationale souveraine. L’église catholique est mise à l’écart, car en mars 1990, les évêques ont adressé un mémorandum à Mobutu dans lequel ils critiquaient violemment le régime. L’expérience protestante ne marche pas et l’église catholique reprend avec Mgr Mossengoa la direction de cette conférence. Après l’arrivée de Kabila, d’origine marxiste, c’est l’église protestante qui va renaître et dominer la transition.

  Dans la situation actuelle, toutes les églises ont des contradictions qu’elles affichent en public. D’ailleurs, d’autres églises indépendantes attirent plus de fidèles que les deux églises classiques ; elles appartiennent à des individus qui, soudainement, ont reçu une révélation divine. À Kinshasa, plus de huit chaînes de télévision et de radio leur appartiennent, alors que les catholiques ne disposent que d’une petite chaîne. Kabila père va ruser en nommant Koffi Kafuta, chef spirituel d’une de ces églises, aumônier général des forces armées congolaises. La société civile ainsi que les églises sont autant l’une que les autres traversées par ces mêmes contradictions. Non seulement elles ne sont pas unies, mais en plus elles jouent le jeu des acteurs politiques. Ce qui n’est pas de nature à calmer les esprits.


Propos recueillis par Jean Jacques Mallemanche, le 25 septembre 2003