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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n


Ethnie et politique










Les écueils de la paix
et de la réconciliation

  Paul Kadundu*  
                                                                                         






*Paul Kadundu, prêtre à Bukavu, est doctorant en sciences économiques et sociales à l'Institut catholique de Paris.






  La mondialisation a ouvert la porte, en Afrique1 plus qu’ailleurs, à des tensions multiples et permis l’expression de différences qui, combinant à la fois le régionalisme et le tribalisme, se sont souvent transformées en guerres civiles.

- En 1993, le Burundi, après une brève alternance démocratique, a sombré dans une violence aveugle dont les ressorts relèvent de l’ethnicité.
- En 1994, au Rwanda, environ un million d’êtres humains sont morts, victimes du fanatisme identitaire.
- En 1996, puis en 1998, la guerre, qui a ravagé la République Démocratique du Congo, a emporté plus de trois millions de personnes.

Comment en est-on arrivé à  ces massacres qui se poursuivent encore actuellement au Congo et au Burundi ?  Selon quels critères l’ennemi est-il défini ?   Le pardon est-il possible dans ces circonstances ?

Le poids de l’histoire

  L’histoire des pays des Grands Lacs (Rwanda, Burundi et République démocratique du Congo) a montré que les assassinats politiques ont été  un moyen ordinaire de régulation du pouvoir politique et que l’alternance des régimes politiques a consacré l’exclusion d’ordre ethnique, plus particulièrement au Rwanda.Quand les colons allemands arrivent dans ce pays, ils y rencontrent un royaume relativement stable et où le couple tutsi-hutu n’est pas une opposition politique majeure2. Les Belges leur succèdent et administrent la prospérité de ce royaume en composant une alliance avec le groupe ethnique politiquement dominant. Ainsi, la monarchie tutsi va-t-elle servir de repère à la politique de l’administration indirecte.

  Le problème du changement de pouvoir s’est posé, cependant, dans les années 1950, après que les missionnaires aient répandu une littérature d’exaltation présentant les Tutsis comme plus intelligents et politiquement plus habiles que les Hutus.Cette approche s’inscrit normalement dans le courant anthropologique de l’époque qui était «européocentriste». L’Occident se considère alors, comme le seul dépositaire de la civilisation et, à l’aune de la civilisation moderne, juge les autres peuples, barbares, sauvages ; d’où l’intérêt des théories diffusionniste et «développementaliste». Les Tutsis, qui d’après les défenseurs de l’anthropologie physique, apparaissent plus proches des Blancs, sont alors confortés dans des préjugés qu’ils n’avaient jamais clairement exprimés auparavant. Le bien qu’ils peuvent faire les rapprochent des Blancs et le mal les renvoient à la couleur des Nègres.

   D’après Monseigneur Léon Classe, « le plus grand tort que le gouvernement pourrait se faire à lui-même et au pays serait de supprimer la caste mututsi  ». Une révolution de ce genre conduira tout droit à l’anarchie et au communisme anti-européens. Selon Georges Balandier, « l’administration belge a eu les effets de déstructuration habituels: dénaturation des unités politiques traditionnelles, dégradation par dépolitisation, rupture des systèmes traditionnels de limitation du pouvoir, incompatibilité de deux systèmes de pouvoir et d’autorité, et enfin la désacralisation du pouvoir »3

   Dans les années 1930, le pouvoir politique revêt le cachet de la « tutsification » qui sera suivi d’un sursaut revendicatif entretenu par les idées de la décolonisation après la conférence de Bandoeng en 1955. En 1959, la radicalisation se lit à travers les formations politiques notamment le Parti du mouvement de l’émancipation des Bahutus (PARMEHUTU) et 1’Association pour la promotion sociale des masses (APROSOMA) pour les Hutus ; l’Union Nationale Rwandaise (UNAR) et le Rassemblement Démocratique Rwandais (RADER) pour les Tutsis.

   En 1960, le roi Mutara III décide que l’heure de l’indépendance du Rwanda a sonné. Le colonisateur belge décide alors de jouer la carte de la démocratie majoritaire. En septembre 1961, les partis hutus obtiennent 83% des voix, ce qui correspond à leur importance au sein de la population. Grégoire Kayibanda devient le premier président. Les Tutsis se réfugient dans les pays voisins, plus spécialement en Ouganda, et commencent une campagne d’incursions, portant l’insécurité à l’intérieur du Rwanda. Le mouvement d’exil se poursuit alors que le régime autoritaire, repose essentiellement sur la discrimination ethnique.
 
   Cette situation crée une vague de mécontentement, y compris dans les rangs hutus et conduit au coup d’Etat du Général Juvenal Habyarimana en 1973.  Dans un premier temps, les Tutsis ont jugé sa position plus conciliante que celle de son prédécesseur. « Son régime, note M. Poincaré, était moins raciste ».4 Par la suite, les Tutsis ne supportent pas le système de quota consistant en un équilibre ethnique dans les écoles, la fonction publique et autres secteurs. Trois ans après le coup de force, Habyarimana installe un parti unique, le Mouvement Républicain National pour le développement (MRND).
 
   Néanmoins, F. Rentyjens relève que sur le plan économique, « la vérité impose de rappeler les performances de la deuxième république dans de nombreux domaines. Celui du développement, d’abord. Mesuré en termes de  croissance du PNB par habitant, le Rwanda a connu un succès considérable, surtout si l’on tient compte de ses handicaps (enclavement géographique, pression démographique, absence de matières premières). En quinze ans, le Rwanda a amélioré sa position de douze places, alors que le Burundi est resté sur sa position initiale. Dans le domaine des infrastructures, les progrès étaient également considérables : un réseau routier comptant parmi les meilleurs d’Afrique, un service de postes et de télécommunication fiable, des adductions d’eau, l’extension du réseau électrique… L’administration était relativement performante et la gestion plus saine que la moyenne africaine4 ; ce qui explique un endettement raisonnable comparé à la plupart des autres pays du continent  »5

    Sur le plan ethnique, le système de quota est jugé insuffisant par les Tutsis afin d’aboutir à une cohabitation pacifique. Du côté des Hutus, les partisans du Président Habyarimana voient en lui un traître qui a trahi la révolution sociale de 1959. Ce clivage ethnique se superpose au clivage des régions du pays. Le 1er octobre 1990, le FPR - il s’agit des Tutsis qui ont rallié quelques Hutus mécontents, comme  Alexis Kanyarengwe, Faustin Twagiramungu et Pasteur Bizimungu - lance des attaques à partir de l’Ouganda. Il  reproche au président rwandais d’empêcher le retour des réfugiés tutsis, de baillonner la démocratie et de violer des droits de l’homme. Cette attaque survient quelques mois après le sommet de la Baule. La leçon de démocratisation de François Mitterrand conduira le Rwanda vers le multipartisme. Les Tutsis du FPR dont les objectifs réels étaient de mettre fin au régime hutu, ont joué la carte ethnique en opposant les ressortissants du Sud et du Nord. Cette politique de division, à l’avènement du multipartisme, a miné la classe politique, l’élite intellectuelle, les forces armées et les organes de presse.


La construction de l’ennemi en contexte ethnique.

   Bien qu’ils aient aussi des contenus religieux (comme au Nigeria et au Soudan), les conflits identitaires sont essentiellement des conflits ethniques avec des points d’ancrage politique.

Qu’est-ce qu’un conflit ethnique?

   L’étymologie du mot « ethnie «  vient du grec ethnos, avec le sens de peuple, de nation, qui apparaît dans la langue française en 1896 pour distinguer les sociétés dites sans histoire des sociétés à histoire. En 1969, l’anthropologue norvégien Fredrik Barth estime que le groupe ethnique sert à désigner dans la littérature anthropologique une population qui présente les caractéristiques suivantes :
1-  une grande autonomie de reproduction biologique ;
2-  un partage des valeurs culturelles fondamentales ;
3-  un champ de communication et d’interaction ;
4-  un mode d’appartenance qui le distingue lui-même et qui est reconnu par les autres comme une catégorie distincte. Pour Barth, c’est le quatrième point qui est fondamental.
             Les points communs d’une même ethnie sont : la langue, l’espace, les coutumes, les valeurs, le nom, une même ascendance et la conscience qu’ont les acteurs sociaux d’appartenir à un même groupe. Néanmoins, le concept reste teinté d’ethnocentrisme car il  correspond au concept de  nation. Selon Jean-Loup Amselle, le dénominateur commun de toutes les définitions correspond en définitive à un Etat-nation à caractère territorial au rabais6.

   Le contenu de ce concept demeure flou pour ce qui concerne les violences ethniques. Les données empiriques montrent que les conflits ethniques ne portent pas, dans la plupart des cas, sur les éléments évoqués par F.Barth et conduisent les chercheurs à conclure que si rien n’explique l’ethnie, rien ne saurait s’expliquer sans elle. Filip Reyntjens écrivait dans ce sens : « Et même si l’on acceptait que la conscience est une fausse conscience, artificiellement imposée, le fait de l’ethnicité demeure, et il a induit des souffrances humaines indescriptibles »7.
                    
   Cette approche introduit une perspective constructiviste : les travaux des anthropologues Paul Mercier et Fredrik Barth. P.Mercier, s’inscrivant dans la tradition anglo-saxonne, ont mis l’accent sur l’historicité de l’ethnie par la mise au jour d’une différence radicale entre l’ethnicité de la période précoloniale et celle de la période coloniale. Le démontage de ce concept comme signifiant d’une réalité naturelle constitue la problématique de l’étude de Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo dans « Au Coeur de lethnie. Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique ». Dans la préface à cette étude, ils écrivent :
« Au moment même où nous nous sommes lancés dans un travail visant à déconstruire l’ethnie, nous disposions des travaux de deux précurseurs, P. Mercier et F. Barth dont les analyses allaient à l’encontre d’un certain nombre d’idées reçues de l’anthropologie. »8.

   Pour sa part, l’anthropologue camerounais Séverin Abega, dans un article publié dans la revue burundaise,  Au coeur de l‘Afrique, n° 3 en 1997, affirmait le caractère construit de l’ethnie pour rendre compte de sa pertinence lorsque les acteurs l’utilisent pour la conquête du pouvoir. Ainsi, selon une enquête effectuée au Cameroun sur le rapport des médias au tribalisme, l’animosité identitaire résultant de l’ethnicité s’accentue dans ce pays pendant la période électorale quand il faut procéder au changement des animateurs des institutions politiques. En tant que catégories historiques, les notions d’ethnie et de tribu demeurent très mouvantes et évoluent en fonction du contexte politique.

   Si l’ethnie n’existe pas comme signifiant d’une réalité sociale, elle apparaît comme un outil au service de stratégies de conquête et de conservation du pouvoir.  « La perception de la pertinence du fait ethnique est donc manipulée par des élites des deux ethnies, qui donnent à ce terme des significations différentes »9. A ce sujet, Claudine Vidal relevait que des comportements abstraits et unifiés se constituaient en personnalités pseudo-historiques à travers des concepts hutus- tutsis et que cette dichotomie reposait sur des entités falsifiées10. Ces entités, politiquement pertinentes, servaient de stratégie de mobilisation aux cadres peu méritants qui, pour obtenir ou conserver  certaines fonctions, ont besoin de recourir à des artifices et font de la division ethnique, une arme efficace.

  La division ethnique participe ainsi à ce que Richard Banégas et Jean-Pierre Warnier appellent l’économie morale de la ruse et de la débrouille 11 et dans le cas rwandais plus particulièrement, ce que Jean-François Bayart appelle la « privatisation de l’Etat » 12 .
Elle peut à juste titre être considérée comme une forme de corruption qui invente des voies nouvelles par lesquelles la mobilité sociale est détournée de son but initial, c’est-à-dire l’ascension sociale. Cette stratégie est d’autant plus efficace que la société connaît un taux d’analphabétisme très élevé. Les couches sociales, pauvres et incapables de décrypter les enjeux politiques véhiculés par le discours de la haine ethnique, se laissent entraîner par le fanatisme qui se nourrit d’une «   fraternité sur mesure » imaginaire.


Comment élabore-t-on ce discours ?

   Dans la région des Grands Lacs et au Rwanda en particulier, le clivage ethnique n’a fait l’objet d’aucune attention pendant des décennies. Les Tutsis acceptaient l’existence de l’opposition hutue-tutsie. Et pourtant, constate Reyntjens, l’élite tutsie a régulièrement recouru au système du quota ethnique pour montrer qu’elle était lésée dans la répartition des avantages sociaux.

  Pour comprendre la construction de ce discours, il faut faire appel à deux théories sociologiques, notamment la prédiction créatrice de Merton13 et la typification de Schutz14.
La première théorie explique qu’une peur mutuelle habite toujours les deux ethnies15. Dans ce contexte, les rumeurs sont entretenues et fragilisent les esprits. Les uns, par peur, attaquent les autres pour prévenir une éventuelle attaque. La deuxième théorie permet de  comprendre la mise en place du « nominalisme »  pour l’identification de l’ennemi. A ses débuts, l’anthropologie occidentale, fortement raciste, effectue un rapprochement entre les Blancs et les populations dites hamites, renforçant ainsi, dans les consciences collectives, la supériorité des uns et l’infériorité des autres. Ces catégorisations ne sont pas définitives mais évoluent en fonction des intérêts et des nouvelles alliances mises en place. Ainsi, au Rwanda et au Burundi, des Tutsis sont opposés aux Hutus, des Rwandais (Banyamulenge et autres réfugiés rwando-burundais à l’est du Zaïre en 1994) sont opposés aux autochtones, dans des conflits à caractère foncier, ou encore aux Bantous-Nilotiques.

   Dans ces contextes précis, les déterminants linguistiques ont joué un rôle important dans l’identification de l’ennemi. Le kinyaruanda est une langue classée dans la zone D52 par Malcom Guthri dans The Classification of The Bantu Languages. Les locuteurs de cette langue réalisent difficilement les sons  ( l )   et  ( r )   qui sont considérés comme des allophones libres en kinyaruanda, c’est-à-dire non pertinents sur le plan morpho-phonologique. Pour dire « loger », ils prononcent « Roger » et vice-versa. Cette marque linguistique a permis, sous Laurent Désiré Kabila, d’identifier des individus et de les livrer à la vindicte populaire à Kinshasa.

Le Langage du pardon.

   Le pardon exige l’aveu de ses fautes car, comme le révèlent les Saintes Ecritures : « Il n’y a pas de pardon sans un coeur qui le cherche ». Or, sur le plan politique, le pardon et la réconciliation expriment une volonté de continuer à vivre ensemble, une disposition au partage équitable du pouvoir. Cette condition est indispensable pour que la communauté retrouve sa cohésion. Les régimes politiques ont souvent été dirigés, dans  la région des Grands lacs, par des extrémistes de tous bords qui ont appris à conserver la totalité du pouvoir et à éviter à tout prix l’alternance.

   Sandrine Lefranc16 met en garde les acteurs en quête d’une véritable réconciliation nationale : « L’indétermination de la notion de pardon peut expliquer que la notion soit mise au service de desseins divergents : si la figure théologique et philosophique du pardon ne vise pas la restauration dans son état antérieur à l’offense, mais un recommencement - à neuf - de la relation, sur des bases autres que la violence perpétrée et subie, elle peut toujours être interprétée comme le moyen de la simple restauration d’une relation préexistante »
                     
  La situation politique des pays de la région des Grands Lacs n’est pas de nature à favoriser la réconciliation et l’unité entre les diverses communautés :
  
  • Au Burundi, après les élections démocratiques de 1993 qui ont conduit le président Melchior Ndadaye au pouvoir, le président Buyoya a été félicité par la communauté internationale pour avoir permis cette alternance démocratique. Quelques mois après, le président nouvellement élu, est assassiné et le pays entre dans une situation d’instabilité, sciemment orchestrée par l’armée mono-ethnique tutsie. En 1996, l’ancien président Pierre Buyoya reprend le pouvoir, mettant ainsi fin au processus démocratique. Cette période d’anarchie politique repose sur plusieurs années d’impunité. Les massacres de 1972, malgré leur ampleur, n’ont fait l’objet d’aucune investigation pour déterminer la responsabilité des uns et des autres. En 1994, le président Cyprien Ntaryamira est assassiné avec son homologue rwandais Habyarimana sans que la lumière soit faite sur l’explosion de leur avion. En 2000, un accord de paix et de réconciliation est signé à Arusha (Tanzanie), grâce à la médiation de Nelson Mandela. Il prévoit le partage du pouvoir entre Tutsis et Hutus devant permettre un retour à la paix et à la démocratie au terme d’une transition de trois ans. Mais, la guerre civile ne cesse pas et les accords signés, piétinent. En septembre 2003, cependant, un nouvel accord de paix crée un nouvel espoir.
  
  • Au Rwanda, l’accord d’Arusha, en 1993, prévoyait le partage du pouvoir entre le gouvernement hutu et le FPR tutsi, mais le 6 avril 1994, l’explosion de l’avion présidentiel déclencha le massacre des Tutsis et Hutus modérés. Dans ce contexte de génocide, le FPR prend le pouvoir à Kigali en juillet 1994 alors que deux millions de civils, essentiellement hutus, fuient en Tanzanie et au Zaïre. Les  responsables politiques d’origine hutue, qui avaient mené le combat aux côtés du  FPR pour, officiellement, changer un pouvoir non démocratique, ont repris le chemin de l’exil en raison de l’exclusion ethnique pratiquée par le nouveau pouvoir tutsi à Kigali. Certains sont allés en prison comme l’ancien président Pasteur Bizimungu.
  
  • Au Congo, l’impunité sur les massacres des responsables politiques sont une constante depuis l’indépendance. Le procès relatif à l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961 n’a eu lieu qu’en 2001 ; il aura fallu attendre 40 ans pour que la Belgique reconnaisse sa part de responsabilité. Aucune enquête n’a révélé le sort des 3,5 millions de Congolais emportés par la guerre de 1998. L’assassinat de Laurent-Désiré Kabila n’a fait l’objet que d’une parodie de justice, lui-même n’ayant jamais répondu des massacres des 200 à 300.000 réfugiés rwandais hutus, disparus dans la forêt du Kivu, lors de la marche de l’AFDL sur Kinshasa.

  La prééminence des forces et des bandes armées dans les provinces frontalières ne favorisent pas la réconciliation et la cohabitation entre diverses communautés. Au Burundi, le véritable blocage de la scène politique est le fait d’extrémistes armés qui se trouvent dans les camps hutus et tutsis. Au Rwanda, on ne parle même pas de partage de pouvoir, sous peine d’être accusé de « divisionnisme ethnique ».

  Le lien familial et la méfiance de l’étranger sont des facteurs socioculturels qui gênent le dialogue d’ouverture. « La famille peut comprendre et tout excuser , tandis que l’étranger n’a aucune obligation d’excuser des maladresses. La vérité sert la famille, elle ne peut pas être utilisée contre elle ; (...). En famille, il y peu d’interdits pour les membres, ils peuvent commettre des fautes, il y aura toujours moyen de réparer. »17. La dévotion au chef pousse parfois les subalternes à commettre des actes moralement inacceptables. En 1992, le président de la conférence nationale souveraine au Congo-Kinshasa, l’Archevêque de Kisangani, a rappelé aux militaires que personne ne devait se sentir obligé d’obéir aux ordres moralement inacceptables, lorsqu’ils étaient enrôlés dans les escadrons de la mort.

  L’ethnie ne conduit pas automatiquement à la violence ; pour cela, il faut une manipulation d’ordre politique. Lorsque les institutions politiques déclinent, les acteurs politiques utilisent l’argument ethnique, « qui réduit l’identité à une seule appartenance ; installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, parfois suicidaire et les transforme bien souvent en tueurs ou en partisans des tueurs »18 , pour se positionner. Ils exploitent l’ignorance des populations et mettent en chantier un langage de typification afin d’accentuer la peur de l’autre contre lequel il faut se protéger.

  La réconciliation et la cohabitation pacifique ne sont possibles que si la lumière est faite sur tous les massacres restés obscurs et dont les principaux responsables n’ont pas été arrêtés. Ainsi, quelle réconciliation peut-on espérer en RDC quand tous les anciens chefs de guerre se retrouvent dans le gouvernement de transition alors que certains sont accusés de crimes contre l’humanité ?  Il faut aujourd’hui engager une campagne de lutte contre l’impunité dans l’ensemble de la région et mettre en place des responsables politiques modérés qui travaillent dans un cadre juridique d’alternance démocratique.
                   


P. K.






NOTES

(1)           Pour fonder la pertinence de l’ethnicité, Jean-Pierre Chrétien écrit: « Les historiens de l’Afrique ne peuvent éviter de rencontrer cette question, qu’ils étudient l’histoire du peuplement, les traditions orales, les fondations étatiques anciennes ou modernes, les cultures et les idéologies, ou bien les réseaux économiques et, pour l’histoire des deux derniers siècles, le contexte des mutations coloniales, enfin les lectures étrangères des civilisations coloniales. Chaque fois, on est confronté à des classements ethniques qui semblent s’imposer comme le cadre même des recherches à entreprendre, comme le milieu producteur des sources orales et écrites », dans Les Ethnies ont une histoire, Paris, Karthala, 1989, p. 5.

(2)           Colette Braeckman note à ce sujet : « C’est de cette époque que date la « reconstruction » de l’histoire du Rwanda, suivant le mythe de l’origine « hamitique » des Tutsis, de l’appartenance « bantoue » des Hutus. De nombreux Rwandais assurent aujourd’hui que naguère les catégories hutues ou tutsies ne recouvraient pas une race déterminée mais plutôt une caste ou une catégorie morale »,  Histoire d’un génocide, Paris, Fayard, 1994 , p.34.

(3)           Balandier, Georges, Anthropologie politique, Paris, P.U.F., 3ème édition, 1978, pp.187-192.

(4)           Reynjens F., « La Deuxième République ruandaise : évolution, bilan et perspectives » in Africa- focus, 1986, n°3-4, p.289.

(5)           Id., L’Afrique des Grands Lacs en crise, Paris, Karthala, 1994, p.33.

(6)           Amselle Jean-Loup et Elikia Mbokolo, Au cœur de l’ethnie. Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique, Paris, La Découverte, 1985, p.19.

(7)           Reyntjens Filip,  Op.cit. p11.

(8)           Amselle jean-Loup, op.cit, Préface

       (9)   Reyntjens Filip, Op. cit., p. 10.
     
      (10)  Vidal Claudine, Sociologie des passions (Côte d’ivoire, Ruanda), Paris, Karthala, 1991, p. 24.

(11)         Warnier Jean-Pierre et Banégas Jean-Pierre «Nouvelles figures de la réussite et imaginaires politiques», dans Politique   Africaine, n°82, juin 2001, p.8.
(12)         Bayart Jean-François, L ‘Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Karthala, 1989. Le même Bayart dans une étude plus récente utilise le tenue de la « criminalisation de l’Etat » qui correspond plus ou moins à ce que l’Américain Zarteman appelle l’« effondrement de l’Etat ». Dans l’un comme dans l’autre cas, les Etats africains qui se sont constitués sur des bases ethniques ou régionales ont souvent combiné le privé et le public à l’instar de 1’ « akazu » au Rwanda. Les membres de la famille, placés au plus haut sommet de l’Etat échappent à tout contrôle et profitent de cette position pour organiser une économie familiale mafieuse au détriment de l’intérêt national. Cette économie peut être illicite comme la vente d’armes ou le traffic de la drogue.
(13)  Merton Robert, Eléments de théorie et de méthode sociologiques, Paris, P.U.F., 1965.

(14)          Schutz Alfred, Le Chercheur et le quotidien (Chap. IV L’Etranger), éd Librairies des méridiens ,Paris, 1986 .

(15)           Pour faire saisir davantage la peur mutuelle qui finit par créer une situation, Reyntjens écrit en ce qui concerne le cas du Burundi : «..., après l’indépendance : dans les termes de Lemarchand, le conflit hutu-tutsi au Burundi est mieux compris comme le produit d’une prophétie qui se réalise à force d’être annoncée (self-fulfilling prophecy) inspirée par la révolution ruandaise », (p. 12).

(16)          Lefranc S., Politiques du pardon, Paris, P.U.F., 2002, p.296.

(17)          Ntambaka Charles, « Vérité et opinion dans la société ruandaise traditionnelle », in Dialogues, n°221, mars-avril 2001, p.3.

(18)          Maalouf Amin, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, p.36.