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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n


De l'Ethiopie vers
l'Occident










La migration...
  Tasse Abye*  
                                                                                         






* Tasse Abye est directeur général de l'Institut de développement social à Canteleur/Rouen. Cet article est issu de sa thèse de doctorat de sociologie, "De nouvelles formes de migration: analyse comparée de parcours d'Ethiopiens en France et aux Etats-Unis". Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, juin 2003.






  L’étude des phénomènes migratoires dans le monde, durant ces trente dernières années, montre que l’expérience des Éthiopiens ne constitue pas a priori une exception. A chaque grand déplacement de masse des populations à l’intérieur des pays du Tiers-monde, suite à des guerres, des changements de régime, des révolutions ou des famines, correspond l’arrivée d’une nouvelle population dans les pays industrialisés. Ce fut  le cas des Chiliens après 1973, des Vietnamiens à la fin des années soixante-dix, des Éthiopiens dès 1974, des Mozambicains à partir du milieu des années quatre-vingt, des Somaliens dans la décennie 1985- 1995 ou des Rwandais dans le milieu des années quatre-vingt-dix. Cependant, les problèmes qui ont provoqué l’émigration n’a pas produit les  mêmes effets selon que les migrations se dirigent vers l’Occident ou vers les pays voisins.


Des situations contrastées

 L’idée selon laquelle les situations à l’origine de l’émigration dans un pays seraient vécues de manière identique par l’ensemble des populations concernées doit être soumise à l'examen critique. Le lien de causalité qui attribue l’apparente simultanéité temporelle du début de l’émigration à  l’homogénéité structurelle des populations est contestable parce que les crises qui surgissent dans un pays affectent de manière différenciée ses habitants. Ainsi,  les vagues successives de famine en Éthiopie eurent des répercussions sur l’ensemble de la population, mais leurs  conséquences furent particulièrement dévastatrices sur le Nord du pays avec plus d’un million de morts, alors qu’elles n’ont concerné que de manière relativement marginale les zones du sud. La famine a provoqué le départ de plusieurs centaines de milliers de paysans de la région du Wello et du Tigray soit vers l’intérieur du pays, soit vers le Soudan. Par contre, si les habitants des grandes villes ont connu également les difficultés liées aux famines, peu ont dû les fuir en se réfugiant ailleurs. De la même manière, alors que la guerre contre les fronts de libération en Erythrée a contribué à ruiner l’économie éthiopienne, les effets sur la population vivant en Erythrée furent particulièrement dramatiques. Des milliers d'Erythréens, dont une majorité de paysans pauvres, furent obligés de chercher refuge au Soudan. Les jeunes des grandes villes ont dû quitter le pays par crainte d’être incorporés dans l’armée - aussi bien éthiopienne que celle des fronts de libération -, mais leurs conditions de nouveaux migrants ne ressemblent pas à celles des paysans. De même que la guerre entre l’Éthiopie et la Somalie n’a pas touché avec la même ampleur le Sud et l’Ouest de l'Éthiopie, la période connue sous le nom de “Terreur rouge” n’a pas affecté de la même manière les jeunes des grandes villes - qui furent emprisonnés, torturés et tués par milliers - et ceux des campagnes. 

Dans le cas de la migration des Ethiopiens, malgré la simultanéité temporelle des crises  traversées par le pays, le départ de la terre natale a  des raisons multiples, avec des projets migratoires et des destinations variés. La majorité des candidats au départ sont allés dans les pays voisins : le Soudan, la Somalie, le Kenya et Djibouti. Une fraction représentant environ 10 à 15 % seulement a émigré vers les pays occidentaux. “ Les théories des migrations internationales distinguent deux types de courants migratoires. Les grands courants de réfugiés sont provoqués par des effondrements politiques et sociaux majeurs ou des persécutions systématiques subies par des populations particulières pour des raisons diverses. Ils mettent en mouvement de vastes ensembles de populations et se concentrent sur de courtes périodes de temps ; le plus souvent, ils concernent des populations pauvres et s'effectuent, pour cette raison même, entre pays limitrophes; (…). Ainsi l'immense majorité des réfugiés africains (Nigérians, Éthiopiens, Rwandais, etc…) sont restés en Afrique”1.  En outre, le destin de 85 à 90 % de ces migrants 2 reste le plus souvent “figé”; ils connaissent des conditions de vie difficiles 3 et finissent par retourner vers leur pays d’origine après un séjour à l'étranger. Contrairement aux paysans pauvres qui se déplacent vers des pays du Tiers-monde, ceux qui s’installent en Occident sont majoritairement issus des grandes villes, possèdent un niveau de formation élevé, des relations sociales et familiales étendues ainsi que des ressources financières.

La distinction entre ceux qui émigrent dans les pays limitrophes  et ceux qui partent vers l’Occident indique les grandes tendances mais reste une catégorisation trop généralisante. Ceux qui s’installent dans les pays voisins ne constituent pas une catégorie sociale homogène mais connaissent des différences internes. En effet, à côté des paysans pauvres qui vivent le plus souvent dans des camps de réfugiés, se sont exilées aussi des personnes issues des villes d’Éthiopie, qui étaient des petits commerçants, des petits fonctionnaires ou des étudiants. Ces derniers s’installent, le plus souvent, dans les grandes villes des pays d’immigration proches  comme Khartoum, Djibouti et Nairobi..

L’Occident: une destination  sélective

  L’émigration vers les pays occidentaux, à partir des années soixante-dix, est un processus très sélectif et seuls ceux qui sont les plus ambitieux et les mieux dotés de ressources multiples y arrivent. “ La migration contemporaine tend à être positivement sélective aussi bien en termes de motivation que de capital humain ” 4.

  L’analyse de l’émigration des Éthiopiens vers l’Occident confirme ce constat global. Premier indicateur relatif : le coût du voyage. Le prix d’un billet d’avion à partir de l’Éthiopie, du Soudan ou de Djibouti vers les capitales de l’Europe de l’Ouest ou les Etats-Unis, varie en 2003 entre 1 000 et 1 500 euros, alors que le revenu moyen d’un Éthiopien ne dépasse pas 100 euros par an. Cependant,  malgré leur manque  de ressources financières, certaines personnes arrivent quand même à émigrer en Occident, en raison de leurs liens ou de leur appartenance à des mouvements politiques ou religieux qui leur permet de bénéficier d’informations sur les conditions et les possibilités d’émigration. Elles ont pu, par ce biais, savoir comment faciliter leur départ dans le cadre de programmes de réinstallation, programmes prenant en charge l’ensemble des dépenses liées au voyage. La migration de la fin du 20ème siècle vers les pays riches est un phénomène dépendant largement des réseaux sociaux et du capital culturel mis au service des émigrés, notamment sous forme d’information.

Contrairement aux émigrés issus des pays du Tiers-monde des années 1950 et 1960 qui partaient massivement vers la nation avec laquelle leur pays avait connu des relations de type colonial  - c’est le cas des Indiens et des Pakistanais vers la Grande-Bretagne, des Algériens vers la France, des Surinamiens vers les Pays- Bas -, la destination des migrants, à partir des années 1970, devient multidirectionnelle. “ Les "couples migratoires” hérités de l'histoire coloniale et de relations privilégiées entre pays de départ et d'accueil ont perdu de leur force " 5. Ainsi  aujourd’hui, des Somaliens sont en Finlande, en Autriche, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède, aux États-Unis et en Australie ; des Soudanais en France, aux États-Unis, au Canada et au Danemark ;  des Éthiopiens en Suède, en Allemagne, en France, en Grèce, aux États-Unis, au Canada, en Belgique et en Suisse. La logique des relations antérieures de colonisation entre pays d’origine et d’immigration joue encore un rôle important mais elle n’est plus en mesure d’expliquer le fait que les émigrés s’aventurent dans des contrées qu’ils ne connaissaient pas il y a peu.

Les limites de l’émigration

L’appellation “émigration vers l’Occident”, que nous avons utilisée jusque là pour rendre compte de la distinction entre, d’une part, ceux qui partent vers l’Europe de l’Ouest, les États-Unis, le Canada ou l’Australie et, de l’autre, ceux qui restent dans les pays limitrophes, cache en réalité des disparités entre les émigrés selon leur pays de destination. Non seulement, il existe des différences entre ceux qui émigrent vers la France, la Grande-Bretagne ou encore les États- Unis mais, au sein d’un même sous-ensemble, des distinctions importantes existent selon les périodes au cours desquelles ils ont quitté leur pays. En effet, la possibilité d’émigrer dans la direction de son choix n’est pas accessible à tous. 6 Le départ vers une  destination ciblée nécessite, à chaque fois, des combinaisons spécifiques de facteurs personnels et relationnels mais aussi structurels. Ce sont les politiques d’accueil, les conditions d’obtention des visas, les règles de contrôle aux frontières, la capacité à mobiliser des ressources et les compétences personnelles qui déterminent pour une large part la possibilité de s’installer dans un pays.

Les politiques d’accueil des pays d’immigration occidentaux et la sélection dans l’accès d’immigrés revêtent une importance majeure: conditions d’obtention de visa, même pour un court séjour, politiques de contrôle aux frontières, présence ou absence de réseaux de passeurs clandestins peuvent élargir ou réduire le choix des possibles. Il en va de même de la densité, de la qualité et de la texture du réseau social de l’émigré 7 aussi bien dans le pays d’origine qu’à l’extérieur de ce dernier. Le réseau social peut être défini par la quantité de personnes que connaît l’émigré, par le degré et le type de relations qu’il entretient avec celles-ci, par la capacité de ces personnes à mobiliser des ressources pour subvenir aux besoins de l’arrivant (les moyens économiques dont elles disposent, les positions sociales qu’elles occupent), par la localisation de ces relations (se situent-elles plutôt dans le pays d’origine ou à l’extérieur ? Vivent- elles dans des pays riches ou dans des pays pauvres ?). Par ailleurs, ces données sont à combiner avec des qualités personnelles, telles que la capacité de convaincre, d’établir des relations, d’entreprendre, etc. Enfin, l’état des relations entre le pays d’origine et le pays de destination augmente ou diminue les possibilités d’émigration.

Parmi les facteurs de développement de la migration, le rôle des réseaux est aujourd'hui peu contesté 8. L'intérêt de la dynamique migratoire est à mettre en lien avec les modes de structuration de ces formes d’organisation sociale dans l'immigration. Plusieurs études sur la migration de main d'œuvre avant les années 1970 ont montré les interactions unissant les causes et conditions d'émigration avec les modes d'organisation des immigrés dans les pays d'accueil. Utilisant des notions telles que la “noria” - les chaînes migratoires - plusieurs chercheurs ont tenté de rendre compte des relations entre les immigrés installés dans le même pays d'accueil, ainsi que des relations des immigrés avec leur village et leurs familles restées dans les pays d'origine. Certaines études ont mis en lumière l'existence de "niches d'emploi" occupées par des immigrés issus d'une même région, voire d’un même village et le rôle joué par des réseaux dans l'attraction de nouveaux migrants. Ces structurations réticulaires expliquent  en partie le développement et la perpétuation des migrations. En effet, avant l'existence de ces réseaux à l'étranger, un certain nombre de personnes ont du quitter leur patrie.

Certains chercheurs affirment que les réseaux dans l'immigration ont non seulement un rôle d'entraide sur le plan de l'intégration professionnelle et économique mais qu’ils favorisent au delà le maintien des pratiques culturelles du pays d'origine. Ces formes d’organisation permettent, selon les chercheurs de l'école de Chicago, une intégration ou une assimilation culturelle plus progressive dans les sociétés d'accueil et selon d'autres, une intégration différenciée sans assimilation culturelle. L'hypothèse sous-jacente dans les deux analyses est fondée sur la distance supposée entre cultures respectives des pôles d'origine et d'accueil. Ces analyses ont été élaborées dans des contextes historiques particuliers où on pouvait observer des différences nettes dans les pratiques culturelles entre les pays pourvoyeurs d'immigrés et les aires d'accueil. Ces deux pôles sont souvent représentés sous forme stylisée entre paradigmes culturels “traditionnel” et “moderne”.

Le développement des technologies de communication, notamment les infrastructures des transport, a permis l'accélération des échanges politiques, économiques et culturels dans le monde, affectant l'ensemble des pays, à des vitesses et des intensités variables. Les pratiques culturelles dans les pays aujourd'hui pourvoyeurs d'émigrés ont connu des mutations importantes. Ces transformations sont largement perceptibles dans les grandes villes de ces pays et de manière plus forte dans certains milieux sociaux. Le syncrétisme culturel analysé par R. Bastide 9 s'opère à l'intérieur des zones d'émigration sans qu'il existe un déplacement physique des personnes. L'émigration dans cette perspective ne serait qu'un prolongement de ce syncrétisme.


   Les approches théoriques centrées sur la problématique de l'assimilation ou de l'intégration culturelle des immigrés dans les sociétés d'accueil où le “choc culturel” entre le monde des immigrés et celui où ils arrivent serait central, ne sont pas satisfaisantes. En effet, ces approches élaborées dans des contextes historiques particuliers, ne rendent pas compte de la situation des Éthiopiens dans l'immigration.

  T.A.                                                                                                                                                      






Notes:


1   C.E.R.C. , Immigration, Emploi et Chômage: Un état des lieux empirique et théorique. Paris : les dossiers de CERC-Association n° 3.1999. p. 26.

2    M. AGIER, Aux bords du monde, les réfugiés. Paris : Flammarion, 2002.

3   Les conditions de vie dans des camps de réfugiés, construits rapidement, étaient marquées par la pauvreté et un taux de décès élevé (…) Wad Sherife, un camp bâti pour accueillir 5 000 réfugiés, devient rapidement la demeure de 128 000. A. BILLARD, “Eastern Sudan: Huge Efforts Paying Off”, Refugees. n°. 27. March 1986. p. 21.

4  A. PORTES, R.G. RUMBAUT, Immigrant America : A Portrait. Berkeley and Los Angeles, California: University of California Press, 1996. p.12 

5   C. WITHOL De WENDEN, “ Un essai de typologie des nouvelles mobilités ” Hommes et migrations, n°1 233, Septembre-Octobre, 2001. p. 9

6  Maria CUNHA, rapporte dans son article “ Parcours de migrants ”, les dires de Xiulan, une immigrée chinoise. Cette dernière raconte : “ Je me fiche du pays, tu choisis le pays pour lequel on peut obtenir un visa le plus rapidement. Je n’avais aucune idée de ce qu’était la France ”. M. CUNHA, Ville-Ecole-Intégration. Enjeux. Migrants- formation. “ Nouvelles migrations, nouvelles formes des migrations ”, n° 131, décembre 2002. p. 150.

7 H. WHITE, Chains of Opportunity: System Models of Mobility in Organizations ang2057 . Cambridge: Harvard University Press, 1970. ; J. BOISSEVAIN, Friends of Friends: Networks, manipulators and coalitions. New York: St. Martin's, 1974. M. S. GRANOVETTER,  Getting a job: A study of contacts and careers. Cambridge: Harvard University Press, 1974.


8 E. MA MUNG, “ Les mutations des migrations chinoises ”, Ville-Ecole-Intégration. Enjeux. Migrants- formation. “ Nouvelles migrations, nouvelles formes des migrations ”, n° 131, décembre 2002. pp. 129- 145.

9  R. BASTIDE, Eléments de sociologie religieuse. Paris : Stock, 1997. ; R. BASTIDE, Le prochain et le lointain. Paris, l’Harmattan, 2001.