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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
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Erythrée-Ethiopie










La frontière: un enjeu de
politique intérieure

  Cyril Abal Musila*  
                                                                                         






* Cyril Musila est docteur en sciences sociales à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris (EHESS) et professeur de géopolitique à l'Institut Catholique de Paris.








  C’est à Badmé, une petite localité de 5.000 habitants qu’un différend frontalier a engendré la guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée (1998-2000). C’est aussi à Badmé et à cause de ce village que la tension couve entre l’Ethiopie et l’Erythrée, bien qu’il soit hasardeux de prétendre qu’il y a des risques pour une reprise des affrontements.

  Ces risques s’expliquent par le fait de plusieurs facteurs combinés :
  • une lecture de la « solution internationale » proposée par  la Commission de la frontière mise en place par les Nations Unies après la signature des accords de paix à Alger (2000). Cette lecture culmine en un désaccord entre les deux Etats sur le tracé frontalier qui attribue Badmé à l’Erythrée.
  • une lecture politique « interne » des gouvernements et des oppositions de chacun de deux pays.
  • une surenchère verbale entre les différentes autorités des deux Etats.


Une lecture divergente de la solution de
la  « Communauté Internationale »

 Le fait que la Commission de la frontière a attribué Badmé à l’Erythrée est analysé différemment selon qu’on est Erythréen ou Ethiopien.  Pour l’Ethiopie, en effet, cela est vécu comme un affront. A quoi a-t-il servi de faire une guerre et de déployer sa massive puissance militaire si c’est pour perdre ce territoire que l’Ethiopie administrait et administre encore ou presque? Ainsi, la décision de la Commission de la Frontière est considérée comme un non sens, une solution prise par des personnes qui ignorent ou ne veulent tenir compte des réalités humaines de ce territoire, de la donne géopolitique et de l’histoire politique de cette région. D’où la décision éthiopienne de faire appel. Celle-ci a rencontré le refus des Nations Unies qui, à son tour, a provoqué les critiques les plus acerbes de l’Ethiopie à l’endroit de la Commission et des Nations Unies.

 Quant à l’Erythrée, avec un ton presque goguenard, elle exprime sa satisfaction envers cette décision qui lui attribue Badmé. C’est un peu, selon les Erythréens, comme la reconnaissance internationale de leur droit à ce territoire. L’argumentation développée voudrait d’une part montrer que le déploiement de la force militaire n’a pas réussi à donner raison à l’Ethiopie, mais qu’il y a eu triomphe de la justice. D’autre part, l’Erythrée présente la décision de la Commission comme la victoire de sa diplomatie prompte à rallier à sa cause la Communauté Internationale représentée par les Nations Unies. Des deux côtés – éthiopien et érythréen – les gouvernements ont logiquement récolté des résultats opposés, notamment vis-à-vis des enjeux politiques internes.


Les retombées politiques internes de la décision de la
décision de la « Commission »

 La décision de la Commission de la frontière d’attribuer Badmé à l’Erythrée a donné lieu à une lecture politique typiquement « nationale » de la part des opposants des deux Etats. Pour l’opposition éthiopienne, la guerre a été provoquée par les mauvaises relations du gouvernement du Premier Ministre Meles Zenawi avec son voisin du nord afin de cacher ses échecs à l’intérieur : économie, famine, démocratisation par les ethnies…

 Anciens alliés contre la junte militaire au pouvoir en Ethiopie, les deux fronts armés dirigés par les actuels Premiers Ministres éthiopien et érythréen avaient ouvert un processus de négociations pour l’indépendance de l’Erythrée qui avait abouti en 1994. C’est un peu à la surprise générale que les « deux frères » ennemis de la Corne, présentés à l’époque par l’administration américaine comme les « nouveaux dirigeants dont l’Afrique a besoin » sont entrés en conflit armé entre 1998 et 2000.

 Si l’opposition éthiopienne ne précise pas la nature de ces « mauvaises » relations avec le voisin du nord motifs de la guerre, celle-ci est en tout cas pour ces acteurs politiques la manifestation de l’incapacité de Meles de mettre en place un régime démocratique et de provoquer un développement économique. Selon ces opposants, il n’aurait pas non plus les capacités de conduire une diplomatie de paix avec ses voisins. Cette lecture s’appuie sur le fait que, selon l’opposition, la guerre n’a pas provoqué une coalition d’envergure ni l’unanimité chez les politiciens (gouvernement et oppositions, armées et non armées). C’est ainsi que certains groupes armés ayant des représentants dans la coalition de l’opposition éthiopienne ont été invités à déposer les armes et à ne pas « entrer dans la brouille » de Meles et d’Afeworki, le Premier ministre érythréen.

 Une telle lecture relayée et diversifiée par les agendas politiques des uns et des autres est source de pression intense sur le Premier Ministre éthiopien. D’où le sentiment d’une  fuite en avant  dans ses déclarations  « de ne pas céder Badmé » aussi bien pour ne pas donner l’impression de perdre la face vis-à-vis de son rival érythréen que d’être ferme au regard des Ethiopiens.

 Pour certains opposants Erythréens, notamment ceux qui sont soutenus par le pouvoir éthiopien, cette guerre était la preuve de l’arrogance et de l’ingratitude du gouvernement d’Isayas Afeworki vis-à-vis de son voisin du sud. La guerre était alors pour cette opposition l’occasion de provoquer le renversement du Premier Ministre érythréen à son avantage. Par conséquent, aussi bien la solution de la paix (Accords d’Alger) que la décision de céder Badmé ne fait pas leur affaire. Mais les déclarations et les controverses provoquées par cette décision raniment pour eux l’éventualité d’un conflit armée par lequel ils espèrent renverser Afeworki.


Pressions en Ethiopie et surenchère en Erythrée

 En tout cas, la décision de céder Badmé à l’Erythrée a provoqué des pressions de la part des Ethiopiens sur leur Premier Ministre. Pour évacuer ces pressions, l’une des stratégies de ce dernier a été le développement d’un discours de « fermeté », pour ne pas donner l’impression de céder une partie du territoire national.
Ainsi s’explique cette opposition à la décision de la Commission, la remise en cause de la légitimité de la décision ou le fait qu’il ait fait appel.
Quant aux autorités locales du Tigray (bourgmestres, etc.), elles n’hésitent pas à affirmer que les populations éthiopiennes elles-mêmes se battront pour ne pas céder Badmé à l’Erythrée.

 De son côté, ragaillardi et ayant l’impression d’être internationalement soutenu à cause d’une décision qui lui donne gain de cause, le gouvernement érythréen développe une attitude qui ne semble pas donner de l’espace politique à son opposition. Muselée à l’intérieur, celle-ci ne s’est pas paradoxalement montrée « ouverte » à l’invitation implicite de l’Ethiopie à renverser le gouvernement. Sans doute par manque de moyen politique dans une région où – comme la plupart de régions africaines d’ailleurs – les enjeux politiques se règlent par les moyens armés. Et ce n’est pas nécessairement l’opposition qui en dispose.

 Quoi qu’il en soit, Badmé est un autre cas révélateur du problème de nombreuses frontières africaines. Souvent invisibles, immatérielles, imaginaires (et donc facilement contestables), héritières des enjeux liés à la colonisation-décolonisation ou aux ressources naturelles (eau, pétrole, minerais, etc.) ou encore à la recherche d’hégémonie régionale et génitrices de flou administratif ou des tensions politiques entre des Etats africains, les frontières africaines ont placé plusieurs territoires sur des lignes à haut potentiel de conflictualité.

 Pour Badmé, il est sans doute utile de relire la formation du territoire national éthiopien à la fin de la brève occupation italienne pendant la deuxième guerre mondiale lorsque les forces de Mussolini se sont appuyées sur l’Erythrée et les régions du Tigray. Peut-être faut-il encore remonter plus loin dans l’histoire de la Corne de l’Afrique.

 
C. A. M.