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Actualités
01.07.2008
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Economie










Le nouveau régionalisme

  Makhtar Diouf*  
                                                                                         






*Makhtar Diouf est professeur d'économie à l'Université Cheikh Anta Diop, Dakar..





  Le rapport entre  régionalisme et  mondialisme a souvent été perçu comme conflictuel. Qu’en est- il  exactement ? Le problème a été d’abord posé par l’économiste américain  Jacob Viner dans une publication de 1950 , The Customs Unions Issue, (Le problème des unions douanières) 1 Selon Viner, les regroupements régionaux comme les unions douanières conduisent à une allocation non optimale des ressources à l’échelle de l’économie mondiale ; ce qu’on peut comprendre comme un plaidoyer pour le multilatéralisme, contre le régionalisme. Surtout lorsqu’on sait que ce travail a été financé par  l’organisation mondialiste « Carnegie Endowment for International Peace » (Fondation Carnegie pour la Paix Internationale).

Seulement, il se trouve que les partisans les plus connus de l’intégration régionale, notamment les pères de la construction européenne, les Français Jean Monnet, Maurice Schuman et Robert Marjolin, ont tous été des mondialistes. Guy Héraud, président du Parti Fédéraliste Européen, déclarait lors des Journées Mondialistes de Caen en  juin 1976 : «  le régionalisme  et  le mondialisme se situant à deux niveaux différents du fédéralisme, sont complémentaires et doivent agir ensemble » (cité par Moncomble, p. 88). Le groupe mondialiste Bilderberg a été le principal artisan du traité de Rome créant la Communauté économique européenne et du traité de Maastricht qui l’a transformée en Union européenne. Le rapport entre régionalisme et mondialisme devient ainsi plus facile à comprendre : pour eux, le rapport n’est pas d’opposition, d’exclusivisme, mais de complémentarité ; le régionalisme est une étape nécessaire, un tremplin pour le mondialisme.

 C’est cette conception qui est à l’honneur dans la période actuelle de mondialisation actuelle où les blocs commerciaux sont non seulement tolérés, mais encouragés. Ce « nouveau régionalisme »,  porté par la mondialisation, n’a épargné aucun continent dans les années 1990. L’intégration européenne se renforce en extension (en passant de six à neuf, puis à quinze membres) et en profondeur (en évoluant de l’intégration commerciale à l’intégration monétaire). Les Etats-Unis, longtemps hostiles aux blocs régionaux, forment avec le Canada et le Mexique l’Association Nord-Américaine  de Libre Echange (ALENA). En Amérique du Sud, le MERCOSUR (Marché Commun du Sud) dont la création est impulsée par le Forum Economique Mondial, vient en remplacement d’expériences antérieures avortées. Dans la région du Pacifique, est créée l’APEC (Asia Pacific Economic Cooperation).

 L’Afrique est particulièrement ciblée par les maîtres-d’œuvre de ce « nouveau régionalisme ». Tous les projets d’intégration économique en Afrique sont depuis une dizaine d’années inspirés de l’extérieur dans le contexte de la mondialisation et du néolibéralisme.


 Les nouveaux termes de référence de l’intégration africaine

 La stratégie d’intégration économique en Afrique n’a jamais été pensée de l’intérieur, par les Africains. Elle a d’abord été imposée par les autorités coloniales pour ensuite être confiée à des experts citoyens des anciennes métropoles 2. Cette extraversion s’est accentuée avec la mondialisation. De nouveaux termes de référence voient le jour dans les projets d’intégration africaine depuis l’initiative Cross Border Initiative.

 L’idée de projet Cross Border Initiative (Initiative Transfrontières) procède  d’une conférence sur l’Afrique organisée en 1990 à Maastricht par l’Union européenne, Le FMI, la Banque mondiale  et la Banque africaine de développement 3. Le CBI n’est pas une institution, mais un cadre d’harmonisation des politiques économiques des pays africains pour renforcer entre eux la stratégie d’intégration des marchés tout en les ouvrant davantage sur l’extérieur. Il ne s’agit rien d’autre que d’une stratégie de mondialisation. Il n’est donc pas étonnant que l’ajustement structurel, instrument de la mondialisation, soit utilisé à cet effet. 

 Les deux sous-régions  d’Afrique Orientale et Australe sont identifiées pour expérimenter la dimension régionale qui manquait encore aux programmes d’ajustement. Le Common Market for East and Southern Africa (COMESA), nouvelle appellation de la Zone d’Echanges Préférentiels est particulièrement ciblée parce qu’elle est la communauté économique qui compte le plus grand nombre de membres. Il s’agit de poursuivre la libéralisation, non pas au niveau des Etats, mais au niveau de l’ensemble des deux sous-régions. 

 Une étude effectuée en 1991 identifie comme contraintes à l’intégration régionale dans la zone l’état défectueux des moyens de transport et de communication, les réglementations commerciales et financières. La concrétisation du CBI commence en 1992 pour « créer de meilleures conditions pour l’intégration ». Afin d’accélérer le processus d’intégration, la stratégie « géométrie variable » est utilisée : à l’intérieur d’une communauté économique, il est recommandé qu’un sous-groupe constitué par les partenaires les plus dynamiques mettent en place une zone de libre échange en abolissant dans leurs échanges toutes restrictions commerciales, sans attendre les autres.

Lors d’une réunion tenue à Maurice en 1995, les mesures suivantes sont prescrites :

  • abolition de toutes barrières douanières à partir de 1998 ;

  • abolition immédiate de toutes barrières non douanières ;

  • harmonisation des tarifs extérieurs à l’égard des pays tiers : le nombre de taux ne doit pas dépasser 4 ;

  • le taux maximum doit se situer entre 20% et 25% ;

  • le taux moyen ne doit pas dépasser 15%.

 En Mai 2000, lors d’une réunion tenue à Maurice, le CBI est transformé en Regional Integration Facilitation Forum, Forum (RIFF : facilitation de l’intégration régionale) qui met en place de façon formelle les structures de fonctionnement  comme les groupes techniques de travail nationaux supervisés par un Comité Directeur dans lequel on trouve l’Union européenne, le FMI, la Banque mondiale et la BAD.

 L’initiative CBI-RIFF couvre des pays des deux sous-régions de l’Afrique Australe et de l’Afrique de l’Est, répartis entre quatre communautés économiques : COMESA, SADC, Commission de l’Océan Indien et Communauté de l’Afrique de l’Est. Il ya lieu de se demander pourquoi la République Sud- africaine, le Botswana et le Leotho n’en sont pas membres.

 L’idée à la base est tout simplement d’amener un groupe de pays africains à se familiariser avec la libéralisation et la dérégulation dans leurs rapports mutuels, de façon à se sentir davantage à l’aise dans leurs rapports avec d’autres partenaires au niveau mondial. L’intégration sous-régionale  est ainsi appelée à servir de banc d’essai pour la réussite de l’intégration mondiale.


La stratégie d’intégration-balkanisation

 Ce que nous appelons « intégration-balkanisation » est la tendance actuelle à entreprendre l’intégration régionale entre des groupes de plus en plus réduits de pays, même s’il faut pour cela casser de grands ensembles préalablement constitués. L’Afrique de l’Est a été le champ d’expérimentation de cette stratégie. 

 En janvier 2001, neuf membres de COMESA (Egypte, Soudan,  Kenya, Madagascar, Maurice, Zambie, Zimbabwe, Malawi, Djibouti) ayant aboli leurs droits de douane dans une proportion de près de 90% en moyenne, se constituent en  zone de libre échange. 

 L’Intergovernmental Authority on Drought and Development (IGADD,Autorité intergouvernementale pour la sécheresse et le développement) 4 créée en 1986 comme structure de coopération à objectif limité devient en 1996 l’Intergovernmental Authority on Development (IGAD, Autorité intergouvernementale pour le développement). Un des objectifs assignés à la nouvelle organisation est de « créer un environnement favorable pour le commerce et l’investissement étranger, transfrontières et domestique ».

 La Communauté de l’Afrique de l’Est, créée par les Britanniques en 1917, reconduite par les gouvernements du Kenya, d’Ouganda et de Tanzanie en 1967, puis dissoute dix ans après, est reconstituée en janvier 1999. Pourtant, les trois pays sont membres de COMESA depuis sa création en 1981. Le traité prévoit la formation d’une union douanière suivie d’un marché commun et d’une union monétaire, et assigne un rôle moteur au secteur privé. La dissolution de la communauté en 1977 avait résulté du partage inégal des gains de l’intégration entre le Kenya et ses partenaires dans un ensemble dont le fonctionnement était régi par les mécanismes du marché. Les mêmes causes qui avaient conduit à cette situation n’ont pas disparu.

 Dans les autres sous-régions, la situation antérieure de prolifération des communautés économiques est maintenu, voire encouragé. En Afrique de l’Ouest, le traité de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) révisé en 1992 stipule que « la CEDEAO sera dorénavant la seule communauté économique de la sous-région ». Mais en 1994, l’Union européenne encourage  la création de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) en remplacement de la CEAO en léthargie. Le même scénario se déroule en Afrique Centrale où la Communauté économique et monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC) créée en remplacement de l’Union Douanière et Economique d’Afrique Centrale (UDEAC) va coexister avec la Communauté Economique des Etats d’Afrique Centrale (CEEAC)  et la Communauté Economique des Pays des Grands Lacs (CEPGL).

 On assiste ainsi à un véritable renversement de perspective, eu égard aux efforts déployés dans les années 1980 par la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) pour rationaliser l’intégration africaine : mettre fin à la prolifération des communautés économiques en réduisant leur nombre pour n’avoir qu’une seule communauté par sous-région. Le résultat est que l’Afrique compte actuellement une quinzaine de communautés économiques. Une situation unique au monde et qui constitue un handicap sérieux pour la réussite de l’intégration économique. L’Europe dans son ensemble ne compte qu’une seule communauté économique, l’Union européenne 5.


   L’intégration horizontale entre pays africains

 Dans le contexte actuel de mondialisation, le modèle d’intégration recommandé aux pays africains ne peut être que l’intégration des marchés. En fait, les premières expériences africaines d’intégration économique étaient inspirées du modèle européen. Mais cette démarche avait fait l’objet de vives critiques de la part de certains économistes africains qui l’estimait inappropriée à la situation de l’Afrique où l’intégration physique des pays (infrastructures de communication) n’était pas réalisée ; ce qui revenait à mettre la charrue avant les bœufs. Aujourd’hui, cette objection, pourtant tout à fait fondée, est piétinée ; on encourage la poursuite-renforcement d’une stratégie qui jusqu’ici n’a conduit qu’à l’échec.

 C’est ainsi qu’en 1992, la structure d’intégration économique des pays d’Afrique Australe, SADCC, subit une mutation profonde : le changement de sigle, de SADCC (Southern African Development Coordination Conferenc), en SADC (Southern African Development Community) traduit le passage d’un dispositif d’intégration par projets, ce qui faisait jusqu’ici son originalité, au  dispositif classique d’intégration des marchés. C’était aussi une manière de préparer l’adhésion de la République Sud-Africaine  post-apartheid, deux ans  après. 

 En 1993, le Preferential Trade Area (Zone d’Echanges Préférentiels) de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique Australe s’appuie sur son traité de 1981 (qui prévoyait le marché commun au bout de dix ans), pour changer d’appellation et devenir le Common Market for East and Southern Africa (COMESA, Marché Commun pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique Australe), alors que l’étape zone de libre échange n’est pas encore atteinte. L’action du groupe mondialiste Forum économique mondial (groupe Davos) a été déterminante dans ces initiatives. 

 Au moment du lancement de l’Initiative Transfrontières (CBI) une étude sur les contraintes de l’intégration africaine avait ciblé en premier lieu l’absence de voies de communication avant les réglementations commerciales. Mais c’est au niveau des dispositions commerciales qu’ont porté pour l’essentiel les efforts entrepris pour dynamiser l’intégration africaine. C’est ainsi que dans les années 1990, le système informatisé de traitement des opérations douanières, ASYCUDA (Automated System for Customs Data and Management) est inroduit dans quelques communautés africaines. Le système qui gère les déclarations douanières, les procédures comptables, les licences d’imporation et d’exportation et les statistiques commerciales a été mis au point par la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED). Il est conçu comme un réseau mondial d’harmonisatioin des procédures douanières appelé aussi à constituer un lien commercial entre pays industrialisés et pays en développement. En Afrique, il est installé à Lomé pour  la CEDEAO et à Lusaka pour  le COMESA 6. Le fonctionnement du système est assuré par des équipes d’experts internationaux supervisés par des groupes de travail dans lesquels on trouve des représentants de la CNUCED, mais aussi de la Banque mondiale. ASYCUDA fonctionne avec le logiciel Eurotrace mis au point par le bureau de Statistiques de l’Union européenne.


   L’intégration verticale : la coopération avec l’Europe

 Le traité de Maastricht (1992) qui se substitue au traité de Rome et transforme la Communauté économique européenne en Union européenne, donne une idée de ce que sera la coopération avec les ACP dans le futur, eu égard aux exigences de la mondialisation :«... intégration douce et graduelle des pays en développement dans l’économie mondiale » (article 130 U du titre XVII : Coopération pour le Développement ).

 La quatrième convention CEE-ACP signée en 1989 (Lomé IV)  est prévue pour une durée de dix ans au lieu de cinq, ce qui constitue une première ; elle fait l’objet de révision en 1995 ; une révision appelée à intégrer les nouvelles exigences de l’économie mondiale : introduction de la clause du respect des droits de l’homme comme aspect fondamental de la coopération (article 5) avec de nouveaux termes  tels que : principes démocratiques, Etat de droit, bonne gestion des affaires publiques ...  et prévoit comme sanction la suspension de la coopération en cas de violation grave. La convention prévoit aussi la concertation entre la CEE et les institutions de Bretton-Woods sur les programmes d’ajustement structurel dans les ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) : ce qui conduit dans chaque Etat ACP à la conception d’un Programme Indicatif National à négocier avec la CEE.

 La révision opérée sur le traité de  Lomé IV présente la particularité d’introduire explicitement l’exigence de politique d’ajustement structurel sur huit articles (articles 243 à 250) dans ses dispositions.  Jusque là, les ACP s’étaient pliés aux exigences de la Banque mondiale et du FMI pour mettre en place des programmes d’ajustement. Cette fois, l’initiative vient de partenaires européens qui semblent bien plus raisonnables : les gouvernements des pays ACP sont invités à élaborer eux-mêmes leurs programmes d’ajustement (au lieu qu’ils leur soient imposés) pour tenir compte de leurs particularités, et reçoivent à cet effet des dons de l’Union européenne (et non des prêts), de même qu’ils bénéficient de mesures d’allégement de dette par la transformation de certains prêts en dons. Ces nouvelles dispositions contribuent à vaincre la résistance chez certains pour adopter des programmes d’ajustement, et surtout à les considérer comme incontournables. Alors que l’ajustement structurel tel que mis en pratique jusqu’à présent n’est rien d’autre qu’une politique de libéralisation-mondialisation. 

 Un Accord de Partenariat  entre les quinze (15) pays de l’UE et les  soixante dix-sept (77) pays ACP est  signé en juin 2000 à Cotonou. Toutes les dispositions de l’accord portent la marque de la démarche de libéralisation-mondialisation.

Elles se traduisent par :

  • la libéralisation du commerce telle que dictée par l’OMC ;

  • la promotion du secteur privé ;

  • le dépérissement progressif de l’Etat africai ;,

  • l’exigence d’intégration des marchés.

 L’accord stipule que « la coopération économique et commerciale vise à promouvoir l’intégration progressive et harmonieuse des Etats ACP dans l’économie mondiale...  » (art. 34, alinéa 1), même si par simple clause de style il est ajouté « ... dans le respect de leurs choix politiques et de leurs priorités de développement ». Le système de tarifs préférentiels non réciproques de Lomé est maintenu jusqu’en 31 décembre 2007. A partir de septembre 2002 débutent les négociations pour la mise en place des Accords de Partenariat Economique.

 Il est prévu  une période préparatoire de 8 ans, de 2000 à 2007, au cours de laquelle des accords de partenariat sont négociés, pour ensuite arriver à des accords de libre échange entre  l'Europe et des zones d'union douanières sous- régionales  à créer dans le cadre des pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.  Cela suppose que les structures d'intégration économique dans les pays ACP soient opérationnelles ; ce qui n'est pas encore le cas. Bien entendu, il ne sera plus question de préférences commerciales unilatérales, de libre accès de produits ACP sur le marché européen. Ces zones de libre échange vont tout simplement ouvrir les marchés des ACP aux pays de l'UE. Ils vont subir la concurrence des pays UE et perdre des recettes douanières. 

 L’UE encourage les ACP à signer avec elle des accords de libre échange, non pas individuellement, mais collectivement, en tant que groupes régionaux. Pour signer un accord de libre échange avec l’UE, l’organisation africaine doit être une zone de libre échange effective ou bien une union douanière comme l’Union douanière Sud-africaine : c’est cette exigence qui a amené 9 des 21  membres de COMESA à mettre en place la première zone de libre échange d’Afrique, en octobre 2000.  

 En outre, l’UE en tant qu’entité unique, cherche à avoir comme interlocuteurs des partenaires dispersés. Logiquement, le partenariat devrait opérer sur une base de monopole bilatéral, c’est à dire une entité unique de chaque côté. Or l’accord de Cotonou ne fait cas nulle part de la perspective de regroupement plus large comme le projet d’Union africaine. Pourtant,  la matérialisation de l’Union africaine est prévue dans un horizon pas éloigné de celui du nouvel accord de partenariat (20 ans)


  Intégration économique ou ajustement structurel ? l’UEMOA en eexemple

 Durant les années de guerre froide, la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique est pratiquement la seule institution internationale qui œuvre pour l’intégration des économies africaines, avant et après le Plan d’Action de Lagos de 1980. A partir de 1988, la Banque mondiale commence à marquer un certain intérêt pour l’intégration économique en Afrique par l’organisation de séminaires sur la question. Des institutions nationales d’aide comme l’Agence Canadienne de Coopération et de Développement, les fondations allemandes Konrad Adenauer et Friedricht Ebert, lui emboîtent le pas. La Banque africaine de développement, à la suite de l’élargissement de son capital à des partenaires non africains, tente de s’impliquer davantage dans les problèmes d’intégration au- delà du financement de projets sous-régionaux.

 C’est sous la pression de l’Union européenne que les institutions de Bretton- Woods s’impliquent de façon concrète dans l’intégration africaine. L’Initiative Transfrontières (CBI) est conçue au départ pour la zone Afrique de l‘Est et du Sud, Mais c’est dans l’UEMOA que ses dispositions sont expérimentées, avec comme maître-d’œuvre le FMI 7

 C’est le FMI 8 qui en 1996 introduit dans l’UEMOA le dispositif de Surveillance Macro-économique Multilatérale, suivi en 1999 du Pacte de Convergence, de Stabilité, de Croissance et de Solidarité  « en vue d’assurer l’insertion harmonieuse des économies de l’UEMOA dans l’économie mondiale » (Acte Additionnel N° 04/99). Il s’agit de maintenir l’évolution de  certains indicateurs de conjoncture (croissance du PIB, inflation, solde budgétaire, solde extérieur) de même que les recettes fiscales, la masse salariale, le service de la dette, les dépenses publiques dans des limites préfixées 9. Il est stipulé que « les objectifs de convergence doivent être compatibles avec les objectifs de la politique monétaire et tenir compte des engagements souscrits, notamment dans le cadre des programmes d’ajustement structurel » (Acte Additionnel N°04/99, article 6). 

 Le nouveau rôle de l’UEMOA dans la régionalisation de l’ajustement structurel apparaît clairement dans l’exposé des motifs de la directive N°02/2001CM/UEMOA : « soucieux de garantir une meilleure prise en compte de la dimension régionale dans les programmes d’ajustement structurel … , édicte la directive dont la teneur suit : Article 1 : les Etats membres sont invités à associer la Commission (de l’UEMOA) aux consultations et négociations avec les institutions de Bretton-Woods ».

 Le 29 juillet 2000, le Conseil de Ministres de l’UEMOA adopte une directive donnant mandat à la Commission de l’UEMOA pour ouvrir et conduire des négociations d’un Accord de Partenariat avec l’Union européenne.

 C’est le FMI qui est à l’origine du tarif extérieur commun (TEC) 10 qui officiellement, a fait passer l’UEMOA à l’étape de l’union douanière. Le droit de douane, l’élément le plus important des droits de porte couvre quatre catégories de produits avec des taux variant d’un minimum de  0% à un maximum de 20% ; le taux de redevance statistique est établi à 1%. Ce qui fait que le taux maximum des droits de porte est ramené de 65% à 22%, et le taux moyen de taxation de 13.1% à 11.6%. Le Président de la Commission de l’UEMOA en fait ce commentaire lors d’une visite à Bruxelles : « Ce choix courageux qui rompt avec les stratégies d’import-substitution du Plan d’Action de Lagos procède de la conviction qu’une intégration par l’ouverture sur les marchés extérieurs est plus porteuse d’opportunités de croissance qu’une intégration par le repli sur soi »   (Bruxelles, 20 septembre 2001, Chambre de Commerce Bénélux/ACP).

 C’est le FMI qui en 1998 introduit dans l’UEMOA l’harmonisation du taux de la taxe à la valeur ajoutée (TVA) porté à 18% pour tous les produits et pour tous les pays membres. L’UEMOA se trouve ainsi dans une situation unique au monde. Dans l’Union européenne, on dénombre une quarantaine de taux de TVA différents selon les produits et les pays. La mesure d’harmonisation de la TVA a fait l’objet d’une directive du conseil des ministres (02/98/CM/1998) pour entrer en application au plus tard en 2002. Le Sénégal est le premier à l’appliquer, condition imposée par le FMI pour obtenir un financement au titre de la « facilité de croissance et de réduction de la pauvreté ». 

 Ces dispositions (surveillance multilatérale, tarif extérieur commun, harmonisation de la TVA …) fortement médiatisées, ont été officiellement présentées comme des avancées dans le processus d’intégration économique. En réalité ce sont des mesures d’ajustement structurel. Les programmes d’ajustement structurel, véhicules de pauvreté, ont été appliqués dans les pays africains individuellement au cours des vingt dernières années. La réprobation dont ils ont fait l’objet en Afrique et ailleurs a amené les institutions de Bretton- Woods, soutenues en cela par l’Union européenne, à changer de tactique : ces mesures d’ajustement structurel sont présentées comme des mesures d’intégration économique. 

 La surveillance multilatérale et le pacte de convergence servent tout simplement à disposer d’un tableau de bord groupé à partir duquel on déclenche les soi-disant politiques de rétablissement des grands équilibres qui ne sont rien d’autre que des mesures d’austérité et de régression économique et sociale. Le taux de TVA à 18% est supérieur aux taux antérieurs (il était de 10% au Sénégal pour les produits de grande consommation), ce qui se traduit par une hausse sensible des prix. L’augmentation des prix a toujours été une des mesures privilégiées du FMI dans ses programmes d’ajustement : selon le FMI, la forte consommation des Africains est une des causes des déséquilibres internes ; il convient donc de la réduire en augmentant périodiquement les prix. Avec un taux unique de TVA, il sera désormais possible d’intervenir sur les prix en une seule fois pour l’ensemble des produits et pour l’ensemble des partenaires communautaires.

 Le tarif extérieur commun de l’UEMOA est une création artificielle. D’abord, la mise en place du TEC qui marque le passage à l’union douanière doit être précédée par le désarmement douanier total entre pays membres et pour tous les types de produits ; autrement dit, par l’avènement préalable d’une zone de libre échange ; or, rien de tel dans l’UEMOA, où les produits industriels non agréés sont toujours soumis aux droits de douane. Ensuite, dans un ensemble économique, le TEC s’obtient en faisant la moyenne arithmétique des tarifs des pays membres 11 ; dans l’UEMOA, le FMI a procédé à une simple harmonisation tarifaire, chaque pays devant porter son taux maximum dans la fourchette 20% - 25%, conformément à la recommandation faite par le CBI en 1998. La forte baisse du taux de protection extérieure qui en résulte ne bénéficie qu’aux multinationales qui exportent sur le marché de l’UEMOA.


   Repenser l’intégration

 Dans le contexte actuel de mondialisation, l’impératif de l’intégration économique pour l’Afrique est présenté comme une piste de développement nouvellement découverte. Ce qui manifestement revient à prendre des libertés avec l’histoire. L’Afrique est le continent où sont apparues les premières expériences d’intégration régionale sur initiatives des autorités coloniales : en 1895 et 1906 respectivement avec les fédérations d’Afrique Occidentale Française et d’Afrique Equatoriale Française ; en 1910 avec l’Union douanière Sud-africaine ; en 1917 avec la Communauté de l’Afrique de l’Est. En Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale francophones, les expériences d’intégration économique post-indépendance sont presque contemporaines de la CEE.

 Personne ne doute que l’intégration économique puisse être un facteur efficace de développement. Mais à la condition qu’elle soit menée de façon appropriée. Ce qui n’a jamais encore été le cas en Afrique. D’où ce paradoxe d’une Afrique qui s’éternise dans le sous-développement tout en détenant le record mondial du nombre d’organisations sous-régionales chargées de promouvoir l’intégration économique. C’est cette situation qui avait été à l’origine des nombreuses réflexions (études, séminaires, conférences) menées dans la période des années 1980 sur les obstacles de l’intégration africaine et les voies et moyens de parvenir à l’efficacité. Les recommandations qui en sont sorties n’ont jamais reçu un début d’application. Elles s’articulaient pour l’essentiel autour de deux points :

  • réduire le nombre de communautés économiques ;

  • promouvoir l’intégration physique des pays africains avant de parler d’intégration des marchés. 

 L’intégration économique  régionale n’est plus pensée en fonction du développement de l’Afrique. Elle est au service de la mondialisation, laquelle au plan économique signifie intégration des économies nationales au niveau mondial. Une mondialisation qui loin d’être un processus historique naturel, inévitable, est une stratégie planifiée, élaborée dans des officines où aucun africain n’est convié, pour la promotion d’intérêts qui ne sont pas ceux de l’Afrique.


M. D.









Notes:

1 Il convient de rappeler que l’union douanière est une zone à l’intérieur de laquelle les pays membres suppriment tous droits de douane entre eux, tout en s’entourant d’une protection douanière commune à l’égard des pays tiers.

2  Le traité de la CEAO de 1973 par exemple avait été rédigé par le français Jacques David, ancien inspecteur des Douanes en Afrique Centrale où il avait été aussi été très actif dans l’UDEAC.

3  L'Initiative Transfrontalières trouve un complément dans la coalition mondiale pour l'Afrique (CMA) conçue lors d'une conférence sur l'Afrique tenue à Maastricht en 1990. La CMA a son siège à Washington, près de la banque mondiale et du FMI. C'est un forum Nord-Sud, où sont représentés les gouvernements africains, les bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux (BM et FMI surtout), et les autres partenaires du développement. Sa mission est de " forger le consensus entre gouvernements africains sur les priorités en matière de politique de développement". La décision de créer la CMA a été entérinée par les chefs d'état africains. La CMA a, en collaboration avec le gouvernement japonais, organisé les deux conférences internationales sur le Développement Africain (TICAD), tenues à Tokyo en 1993 et en 1998. Officiellement, la CMA cherche ainsi, à focaliser l'attention de la communauté des pays du nord sur l'Afrique, afin d'éviter ou d'atténuer la marginalisation du continent dans les relations commerciales et financières.


        4 Membres : Djibouti, Ethiopie, Kenya, Somalie, Soudan, Ouganda et Erythrée (depuis 1993)

    5 l’autre structure d’intégration économique en Europe est l’Association européenne de libre échange (AELE) créée en 1959 en opposition à la CEE. La plupart de ses membres fondateurs (Angleterre, Suède, Autriche, Portugal, Finlande) ont depuis lors fait défection et sont actuellement dans l’Union européenne. L’AELE réduite  à quatre membres (Suisse, Norvège, Islande, Liechtenstein) est insignifiante en Europe et dans le monde, d’autant plus que son objectif se limite au libre échange. L’AELE est d’ailleurs en train de se diluer du fait de sa coopération avec l’UE dans le cadre de l’Espace Economique européen (EEE).

6 Autres points d’implantation de ASYCUDA : Kuala Lumpur pour l’Asie, Bridgetown pour les Caraïbes, Guatemala City pour l’Amérique Centrale.

7 C’est le Département des Politiques Financières de l’UEMOA qui déclare : « le département a continué à bénéficier de la coopération développée avec les partenaires, notamment le FMI et la coopération française pour la mise au point du départ.

         8 Sous la plume de Poul Nielson, Commissaire au Développement de l’Union européenne, on peut lire : « Le FMI a installé la surveillance économique régulière au niveau régional avec l’UEMOA, la CEMAC et SADC (‘’Rediscovering the regional dimension in development cooperation today’’, conférence donnée à la London School of Economics, 7 février 2001)

         9 Egal ou supérieur à 0% pour le solde budgétaire rapporté au PIB ; 3% pour le taux annuel moyen d’inflation, ; moins de 70% du PIB pour l’encours de la dette intérieure et extérieure

        10 L’ensemble des droits de porte comprend : le droit de douane, la redevance statistique, la taxe conjoncturelle à l’importation, la taxe dégressive de protection (éventuellement).

          11 Dans la Communauté économique européenne, le TEC avait été obtenu en 1968 en faisant la moyenne entre le taux le plus élevé (celui de la France) et le taux le plus faible (celui de l’Allemagne). La France ainsi défavorisée, devait trouver compensation dans la politique agricole commune.