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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n

République autoproclamée










Le clan: essence du
pouvoir politique

  Marleen Renders*  
                                                                                         






*Marleen Renders est chargée de recherches au centre d'études du Tiers Monde de l'université de Gand, en Belgique. L'auteur a travaillé sur le terrain et a assisté en qulité d'observateur international aux élections présidentielles d'avril 2003.





  Etant donné son unité culturelle et linguistique, la Somalie a longtemps été considérée comme le seul Etat-nation de tout le continent africain. Cependant, en 1991, le pays a volé en éclats à cause de la violente guerre civile provoquée par la chute de l’ancien dictateur Mohamed Siyyad Barre. La fin du régime militaire a également signifié la fin de la Somalie en tant qu’Etat, ses structures s’effondrant - il n’y a pas d’armée nationale, ni de gouvernement ou d’administration organisés pour remplacer ses composantes disparues. On ne peut cependant affirmer que le territoire tout entier de l’ancienne Somalie a sombré dans un état d’anarchie complète. Diverses formes « d’administration » ont surgi dans plusieurs régions et présentent toutes des degrés différents de succès ou de légitimité. Si l’on excepte ce que l’on appelle le gouvernement « Arta » depuis sa création en 2000, ces organisations ont toujours été basées sur ce qui focalise par excellence la société somalienne : le clan. Bien qu’elle ne soit pas le seul facteur politiquement et socialement déterminant, l’appartenance clanique constitue néanmoins un élément essentiel dans la vie de tous les Somaliens.

     
Les familles claniques

 Les Somaliens distinguent six grandes familles claniques, ayant chacune son propre territoire traditionnel. Elles sont constituées par des nébuleuses de groupes : par exemple, la famille clanique Isaaq qui vit dans le nord-ouest, comprend les Habr Awal, Arab, Habr Jallo etc., qui comprennent à leur tour plusieurs sous-clans : ainsi, les Habr Awal comprennent des Saad Mussa et Issa Mussa, qui se subdivisent à leur tour en de nombreux sous-sous-clans. Les clans, ainsi que certains sous-clans, sont dirigés par les anciens titrés. Le titre octroyé varie suivant les individus ; ainsi le chef d’un clan peut être appelé « suldaan » ou « garaad », ou encore « bokor » (roi). Néanmoins, le système social est assez égalitaire en théorie. L’identité clanique est fluctuante : les liens ascendants peuvent être regroupés, redécouverts ou déplacés à différents niveaux d’ascendance, selon la situation. De nouveaux sous-clans peuvent être ainsi créés et des clans existants disparaître. Les « chefs traditionnels » peuvent descendre d’une longue lignée de chefs, mais ils peuvent aussi provenir d’une création plus récente. On relève de nombreux cas où des politiciens, des hommes d’affaires ou d’anciens officiers de l’armée sont devenus des « chefs traditionnels ».

 A l’époque de Siyyad Barre (1969-1991), la politique officielle consistait à éradiquer le clanisme, également appelé « tribalisme », sous l’égide de la modernisation socialiste. En réalité, la politique clanique était devenue la pierre angulaire de la stratégie déployée par S. Barre pour se maintenir au pouvoir, en jouant un clan contre l’autre jusqu’à ce que la base clanique du cercle des dirigeants soit tellement restreinte que l’implosion devenait inévitable. Lorsque cela s’est produit, le clan est devenu le seul refuge possible et l’unique source de protection pour la population somalienne - des citoyens les plus humbles aux directeurs généraux des ministères, aux professeurs d’université ou à de puissants hommes d’affaires. Presque toutes les personnes qui ne se sont pas réfugiées à l’étranger sont retournées dans leur territoire clanique d’origine. L’émergence des différentes administrations régionales n’est que le reflet de cette évolution. Les administrations ont été constituées notamment par la Rahanweyn Resistance Army (RRA) en Somalie du Sud, et par le Somali Salvation Democratic Front (SSDF) d’Abdillahi Yusuf dans le Puntland. L’exemple le plus réussi est probablement la création de l’administration du Somaliland, dans le nord-ouest de la Somalie.

Le Somaliland proclame son indépendance

 Depuis le début des années quatre-vingt, la Somalie du nord-ouest - l’ancien protectorat britannique du Somaliland - a été le bastion du Somali National Movement (SNM), le mouvement de guérilla du nord, qui combattait Siyyad Barre. Bien que quelques individualités venues d’autres clans y aient détenu des postes importants, le SNM fut très largement un mouvement Isaaq, la famille clanique dominante dans la région. Le  retour  à des réorganisations politiques ouvertement basées sur le clan repose à la fois sur des considérations de sécurité physique et, selon les déclarations du SNM, sur l’idéologie. Alors que le régime socialiste de Siyyad Barre n’avait jamais ouvert le jeu politique et avait exercé une discrimination envers certains groupes de la population, le nouveau système politique devait inclure tous les éléments de la société. Le SNM, profondément moderniste et même parfois marxiste dans son histoire, désirait rétablir un lien de légitimité entre le pouvoir politique et la population, en intégrant dans son organisation les structures claniques traditionnelles, jugées nécessaires pour atteindre des objectifs militaires.

 La lutte contre Siyyad Barre exigeait des ressources et beaucoup d’effectifs. Comme le SNM n’a jamais reçu d’aide financière extérieure importante, les chefs traditionnels furent paradoxalement appelés à jouer un rôle dans les luttes politiciennes, fournissant les combattants et  collectant les ressources pour soutenir la guérilla. En fin de compte, le pouvoir politique fut contraint de les institutionnaliser au sein du SNM. L’une des idées expérimentales avait été d’accorder un rôle plus important aux anciens des clans dans la prise de décision au sein de la pyramide clanique, en interaction avec les différents niveaux de l’organisation formelle du mouvement. Tout ceci était formalisé dans le « guurti », un corps d’anciens choisis pour représenter les différents clans. Le « guurti » était l’égal du comité central, l’organe législatif du SNM. L’attribution des postes de direction aux différents sous-clans devint une question de plus en plus cruciale.

 L’influence croissante des anciens changea le mouvement. Les pouvoirs « traditionnels » se transformèrent presque insensiblement en pouvoir réel. Après la chute de Siyyad Barre en 1991, le SNM prit le contrôle des terres des Isaaq. Les chefs du SNM et les anciens de tous les clans (y compris les non Isaaq) habitant dans l’ancien protectorat, déclarèrent leur indépendance à Burco le 18 mai 1991, à la « Grand Conference of the Northern People ». Le président du SNM, Abdirahman Tuur, devint président de la République du Somaliland. Il était prévu que le SNM gouvernerait le pays pendant une période transitoire de deux ans, mais l’organisation se désintégra rapidement. Le pays fut déchiré par des combats acharnés dans lesquels les chefs des anciennes bandes de la guérilla encourageaient les membres de leur clan à piller et à s’emparer de tout vestige de pouvoir. En fait, le «  gouvernement » du Somaliland avait perdu le contrôle de la majeure partie du territoire et il n’existait plus de structures administratives. Le Président Tuur négligeait l’organisation politique du SNM et se reposait de plus en plus sur le guurti - qui avait été élargi aux représentants des clans non Isaaq. A l’extérieur du SNM, il avait une plus grande liberté de manœuvre. Le SNM se divisa en une faction présidentielle et une faction d’opposition. A. Tuur comptait sur le guurti pour s’attaquer au problème. L’opposition fit de même. Le guurti prit conscience de la vacance du pouvoir et se l’arrogea, en se débarrassant du SNM et en organisant la conférence de Boorama en 1993. Il est intéressant de noter que ce fut le clan Gadabuursi, un clan non Isaaq, qui négocia la paix entre les factions Isaaq.

La conférence de Booroma

 La conférence clanique adopta une « charte transitoire ». Ce document pré-constitutionnel établissait une structure gouvernementale basée sur un système bicaméral et un pouvoir exécutif de type présidentiel fort. Le parlement devait être composé d’une  Chambre des Représentants  et d’une  Chambre des Anciens  ressemblant au « guurti » SNM. Les membres de chacune de ces institutions étaient sélectionnés selon leur allégeance clanique et en tenant compte du poids démographique estimé et agréé par les clans. Dans cette structure de partage des pouvoirs basée sur le clan, les partis politiques n’étaient pas autorisés. Mohamed Ibrahim Egal, un homme d’Etat expérimenté et ancien premier ministre de la Somalie, fut élu par les anciens en tant que Président de la République. Avec une habileté politique consommée, le président Egal allait utiliser le système de représentation clanique à ses propres fins. La conférence de Boorama institutionnalisa le rôle des clans et de leurs chefs dans le système de gouvernement de la Somalie, avec un mélange des formes occidentales et du fond traditionnel.

 La formule de partage des pouvoirs décidée à Boorama ne répondait cependant pas aux aspirations de chacun. Le pays se trouvait une fois de plus au bord de la guerre civile, de nouveau entre les Isaaq. Mais cette fois, les structures étatiques étaient plus solides. Le président garda le contrôle de la situation, avec l’appui de puissants intérêts économiques et fermement soutenu par l’appareil étatique, y compris par le « guurti », qui était passé de facto sous le contrôle du pouvoir exécutif. En tant que chef politique d’une coalition regroupant différents clans, le président était en mesure de revendiquer le statut de chef d’un état légitime, face à une  opposition qu’il réduisit au rang de sous-clan récalcitrant et menaçant pour la paix. La coalition gouvernementale remporta une victoire militaire.

 La paix fut signée entre les clans « gouvernementaux » et les clans « d’opposition » et consolidée par une série de conférences claniques, dont les conclusions semblent avoir été imposées par le président et non par les chefs traditionnels. Ils furent concrétisés dans les résolutions prises par la conférence nationale de réconciliation clanique, qui se tint à Hargeysa en 1997. La conférence prolongea le mandat du président pour un autre terme de cinq ans et réélut le président Egal. Elle augmenta le nombre de sièges parlementaires des groupes d’opposition et rédigea un avant-projet de constitution destinée à conduire le pays vers un système multipartite. Le président se complut ensuite à octroyer des postes gouvernementaux aux hommes politiques de l’opposition et à leur faire d’autres promesses.

Le problème des régions orientales

 Depuis 1997, la Somalie n’a plus enregistré d’actes de violence significatifs. Le pouvoir politique a été consolidé dans le triangle Hargeysa-Berbera-Boorama. La situation est cependant moins claire à l’est de Berbera. Les régions orientales se sont senties abandonnées et ont renoncé à participer au processus politique ; le gouvernement de Hargeysa n’a pas semblé vouloir s’y intéresser. L’Est se sent aussi floué dans le domaine économique et il est souvent reproché au gouvernement de ne pas envoyer d’Organisations Non Gouvernementales (ONG) internationales pour travailler au développement de la région. Les habitants de la partie orientale se plaignent également de se voir attribuer peu d’emplois dans l’administration par rapport aux populations de l’Ouest. Quelques ONG internationales ont récemment commencé à travailler à Burco, mais plus loin à l’Est, seules sont présentes le Norwegian PeoplHargueysae’s Aid (NPA) à Sool et l’organisation américano-somalienne Horn Relief à Samaag. Il semble que le gouvernement de Hargeysa essaie maintenant de promouvoir l’implantation d’autres ONG à l’Est, surtout depuis la crise survenue fin 2001 dans l’administration du Puntland.

 Jusqu’à une période récente (2002), les régions à l’est de Berbera, notamment Burco, n’étaient pas complètement intégrées dans l’Etat qui était en cours de formation à Hargeysa.  Les « mécontents de l’Est » rallièrent aussi bien les hommes politiques des Isaaq que d’autres sous-clans. Des secteurs importants de régions situées plus à l’est de Burco, ne sont pas encore entièrement contrôlés par le gouvernement du Somaliland. De plus, les transactions se font en shillings (ou dollars) somali, alors que les shillings du Somaliland ne sont pas acceptés. Les échanges commerciaux paraissent se faire davantage avec Bossano qu’avec Berbera et Hargeysa. A l’est de Cainabo, à la frontière  entre les régions des clans traditionnels Isaaq et Dulbahante, sur la route de Las Caanood, les villages et les agglomérations peuvent défendre aussi bien les couleurs du Somaliland que celles du Puntland et le territoire est réclamé par les deux administrations. La région serait plus justement définie comme étant un « Dulbahanteland » sans gouvernement et sans administration. Les ministres de Sool ou de Sanaag qui font partie des gouvernements du Somaliland, du Puntland ou d’Arta ne disposent d’aucune légitimité dans leur région d’origine et sont considérés comme ayant accepté ces fonctions pour des raisons purement économiques. Ils n’ont pas été choisis par un corps représentatif, un clan ou un autre organe, mais ont été sélectionnés par le président.

 La population de la ville orientale de Las Canood semble pour le moment plus attachée au Puntland/à l’ex-Somalie qu’au Somaliland, en raison de son allégeance au clan Darood au Puntland. Les deux administrations qui revendiquent une autorité sur le territoire et la population, ont mis en place des structures administratives embryonnaires (police, municipalité, gouvernorat) mais aucune de celles-ci ne semble très efficace. Le pouvoir traditionnel est divisé sur la question de l’allégeance et sur de nombreux autres problèmes, ce qui conduit à la non-administration de fait de la région. Des tentatives de constitution d’une administration régionale au milieu des années 1990 ont échoué et les personnes concernées ont préféré partir pour les administrations nouvellement créées par le Somaliland ou le Puntland et, plus tard, par le Gouvernement National de Transition constitué lors de la Conférence d’Arta à Djibouti (2000).

Des milices non contrôlées alimentent l’insécurité

 Sur le plan de la sécurité, la situation est loin d’être idéale. Alors qu’une partie de la milice du Somaliland a été démobilisée ou intégrée dans l’armée nationale, il existe toujours une milice errante libre qui n’est sous le contrôle d’aucune autorité « traditionnelle » ou « moderne ». Le Puntland et le Somaliland ont exprimé leur intention de renforcer le contrôle et l’administration de la région. Les milices du Puntland perturbent régulièrement toutes les initiatives traditionnelles de paix ou les règlements politiques qui pourraient stabiliser la région. De nombreux dirigeants et hommes d’affaires régionaux ne semblent pas avoir d’intérêt dans l’institution de structures étatiques de part et d’autre et sont soupçonnés d’entretenir le conflit en armant les milices rivales. Les chefs traditionnels, paraît-il, sont achetés par Abdillahi Yusuf du Puntland ainsi que par l’administration du Somaliland.

 Les informations à propos de la région du Sanaag semblent s’orienter dans la même direction que celles sur Sool. Depuis trois ou quatre ans, Ceerigavo est officiellement sous le contrôle du gouvernement du Somaliland avec des ministères, des tribunaux, une police et une armée. Toutefois, en raison de l’isolement relatif du Somaliland  continental  - la seule route en tarmac vers Ceerigavo part de Bosasso -, la relation avec sa capitale n’est pas directe. Les liaisons avec l’Est sont nettement meilleures et en conséquence, les relations commerciales sont principalement entretenues avec Bossasso. Quelque trente kilomètres à l’Est de Ceerigavo dans la région orientale de Sanaag, le gouvernement du Somaliland ne contrôle pas le territoire et les villages peuvent passer dans l’autre camp à tout moment. Le pouvoir n’a pas les moyens financiers et la logistique nécessaires pour accomplir quoi que ce soit pour la région et cette dernière a l’impression d’être négligée. Le Sanaag oriental souffre également d’une division chronique du commandement. En 1993 et 1994, une tentative a été entreprise pour mettre sur pied une administration régionale pour le Sanaag oriental. Ce « comité d’administration centrale » se voulait être un organe exécutif, sous la houlette des chefs et des sultans, qui allait mettre en place une politique générale sans s’associer aux administrations du Somaliland ou du Puntland. Mais le fonctionnement de cette administration, faute de moyens financiers s’est vite révélé impraticable. Selon la rumeur, Abdillahi Yusuf aurait acheté certains des membres du comité avec les revenus du port de Bossasso et le Président Egal aurait fait de même en utilisant les revenus de son port de Berbera. La plupart des chefs et sultans sont réputés recevoir des fonds des deux sources. L’administration a périclité peu après son institution.

Du consensus clanique
au système multipartite

 La situation dans l’Est compliquait les prétentions de longue date du Somaliland d’accéder à l’indépendance et sa reconnaissance comme membre de la communauté internationale. Pourtant, le Président Egal décida de se concentrer sur un autre aspect de la reconnaissance, écartant le problème des régions orientales. En 1997, le président associa le problème de la reconnaissance internationale à l’approbation du projet de constitution proposé lors de la conférence de 1997 à Hargeysa et qui prévoyait d’introduire un système multipartite. En effet, la communauté internationale ne reconnaîtrait pas le Somaliland comme un Etat indépendant à moins qu’elle n’adopte un système démocratique. La nouvelle constitution fut mise au référendum le 31 mai 2001. Dans les régions orientales, c’est à dire au-delà des territoires inhabités d’Isaaq, des élections furent organisées mais leur impact resta très faible.

 Néanmoins, la constitution fut approuvée à une large majorité - bien que l’on puisse supposer que le peuple était plus conscient de voter en faveur de l’indépendance qu’en faveur de l’introduction du pluralisme. Le nouveau système allait introduire une nouvelle donnée dans la politique du Somaliland. Dans le système de représentation en clans tel qu’il existait depuis le début de la république, la représentation était négociée et basée sur le consensus. Or, le nouveau système allait faire des gagnants et des perdants. En réalité, le principe lui-même n’était pas contesté, mais l’opposition estima que la transition vers un système multipartite allait surtout servir les ambitions politiques du président en exercice.

 Avec le contrôle musclé du président et la machine parfaitement opérationnelle du nouveau parti politique du gouvernement, appelé le Parti Populaire Démocratique Uni (UDUB), les autres concurrents n’avaient pas la moindre chance. En août 2001, le mécontentement prit de l’ampleur. Le président Egal fit voter avec peine une motion de confiance au Parlement. Presque simultanément, un groupe d’anciens « traditionnels » s’allia avec des politiciens au sein de l’opposition et, ensemble, défièrent ouvertement Egal, prétendant qu’ils ne respecteraient pas la constitution dans ces circonstances et appelant  une nouvelle fois  une conférence de clans, plutôt qu’une élection pour décider de l’avenir du pays. Ils demandèrent également que l’UDUB soit immédiatement démantelé. La médiation de plusieurs chefs politiques, religieux, hommes d’affaires et autres représentants de la société civile permit d’enrayer l’escalade du conflit. Mais les tensions persistèrent jusqu’au décès subit du Président Egal le 5 mai 2002. La situation s’apaisa ensuite.

 D’une manière assez surprenante, pour les observateurs nationaux et internationaux, la situation resta calme après l’annonce de la mort du président. Un vide politique fut adroitement évité par le Parlement et le guurti. Conformément à la constitution, le vice-président, Dahir Rayaale Kahin prêta serment comme président pour terminer le mandat d’Egal. Plus surprenant encore, le nouveau président était Gadabuursi, ce qui fit de lui le premier chef d’Etat non Isaaq. Les préparatifs du processus électoral se poursuivirent. Des élections locales furent fixées en décembre 2002, les élections présidentielles en avril 2003. Bien que la mort d’Egal eut calmé les violentes discussions à propos de l’ UDUB, le parti politique gouvernemental, de nombreux problèmes resteraient sans solution jusqu’à ce qu’une élection puisse se dérouler avec succès et dans le calme. L’UDUB était le seul parti politique à disposer d’une source de revenus (soi-disant des revenus de l’Etat), compromettant ainsi l’organisation d’élections équitables. Les frontières entre les districts restaient toujours obscures. L’enregistrement des électeurs était inexistant et aucun recensement n’avait eu lieu. La citoyenneté et l’éligibilité des électeurs devaient encore être définies - le niveau d’éducation des électeurs était nul. Les régions de Sool et Sanaag comptaient des populations faisant allégeance soit au Puntland , soit au Somaliland. Ces problèmes débouchèrent sur des discussions tendues entre les organisations politiques. La Commission Electorale Nationale (CEN), par une approche consensuelle, s’efforça autant que possible de résoudre ces questions à temps pour l’élection locale.

 La constitution de 2001 permit la formation de partis politiques qui entrèrent dans la compétition électorale pour les conseils locaux. Les trois partis politiques qui obtiendraient les pourcentages les plus élevés des votes seraient reconnus comme des partis politiques à part entière, autorisés à entrer en lice pour les élections présidentielles. Six partis contestèrent les élections locales. Comme l’a souligné l’International Crisis Group (ICG)11 Rapport ICG N66, 28 juillet 2003. « Somaliland: Democratisation and its discontents »., ces organisations représentaient pour la plupart l’élite politique urbaine du Somaliland , se distinguant peu les unes des autres, hormis par les personnalités de leurs chefs et l’attrait qu’elles représentaient pour les électeurs des différents clans. Le vote fut remporté par l’UDUB avec 41 % des voix, suivi par Kulmiy (Rassemblement), le principal parti concurrent présidé par Ahmed Mohamed Mahmoud  « Sillanyo » , un ancien président du SNM. La troisième organisation politique qui gagna le statut de parti politique fut le Parti de la Justice et du Bien-Etre (UCID) de Faisal Ali Waraabe, un ingénieur finlandais. La représentation au conseil communal est proportionnelle, avec une majorité tantôt pour l’UDUB, tantôt pour Kulmiye. Les conseils locaux élus devraient jouer un rôle crucial dans la gestion administrative, le développement et le règlement de conflits - notamment les conflits d’attribution des propriétés foncières. Le nouveau système devait corriger l’arbitraire qui prévalait auparavant de la part, par exemple, le maire qui était libre de désigner les personnes avec lesquelles il souhaitait travailler. Les fonctionnaires locaux étaient recrutés pour leur malléabilité ou leur appartenance à un clan plutôt que pour leurs aptitudes. La formation de conseils élus offrit une opportunité de limiter ces excès. Néanmoins, les conseils locaux sont toujours très inexpérimentés et leurs responsabilités et pouvoirs ne sont toujours pas clairement compris, voire simplement définis.

Les premières élections présidentielles libres depuis 40 ans

 Des élections présidentielles suivirent le 14 avril 2003. Elles tournèrent au thriller « façon Floride », avec un résultat très serré entre le candidat de l’UDUB, Dahir Rayaale, et le candidat de Kulmiye, Mohamed « Silaanyo ». Malgré les accusations selon lesquelles l’UDUB utilisait des fonds publics et Kulmiye - qui avait amassé des fonds dans la diaspora - distribuait de l’argent aux électeurs pour obtenir leur soutien, la campagne se déroula normalement et fut surveillée par la CEN. Les élections elles-mêmes se déroulèrent en présence d’observateurs nationaux et internationaux qui ne relevèrent pas d’infractions graves concernant les préparatifs, le suffrage et la logistique.

Mais les conflits couvaient.

 Tandis que la procédure de dépouillement dans les bureaux de vote avait été exceptionnellement transparente, le suivi suscita beaucoup de controverses et de méfiance. Cinq jours après l’élection, la CEN annonça que l’UDUB avait remporté les élections avec une marge de 80 voix à peine - sur un total de 488.543 votes. Etant donné que la Commission avait procédé au calcul des résultats finaux d’une manière beaucoup moins transparente, le PPDU et Kulmiye mirent en doute les résultats. Il s’avéra que la CEN avait commis des erreurs de calcul et écarté certaines urnes du dépouillement. Les deux parties portèrent l’affaire devant la Cour Suprême qui décida que l’UDUB avait gagné avec 217 voix d’avance, sans autre explication22 Voir aussi le NORDEM Rapport 08/2003 « Somaliland: Presidential Election 2003 » par Berit Nising Lindemann et Stig Jarle Hansen.. La décision fit l’objet de nombreuses critiques. Elle suscita la déception et réveilla les fantômes du passé dans l’esprit de nombreux habitants du Somaliland. Kulmiye décida finalement d’accepter la défaite dans l’intérêt de la paix. Les premières élections libres depuis plus de 40 ans débouchèrent sur une situation paradoxale. Avec le système du « winner takes all » (le vainqueur remporte tout) et la décision du parlement de reporter de deux ans le premier tour des élections parlementaires, le Somaliland était soumis de facto à la règle d’un parti unique (du moins, au niveau national).

 Contrairement à toutes les autres parties de l’ex-Somalie, le Somaliland a mis en place un régime qui prévaut sur les arrangements politiques à clan unique. Bien que les Isaaq restent manifestement le clan le plus influent, les Gadabuursi ont été « introduits » avec assez de succès. Ce n’est pas le cas, jusqu’à présent, des Dulbahante et des Warsangeli qui habitent dans les régions orientales. Le fait que le président actuel soit un Gadabuursi milite pour la légitimité du Somaliland aux yeux de nombreux habitants. Le rôle du Président Egal dans le développement du régime politique, tel qu’il existe aujourd’hui, est difficile à estimer. Il est parvenu - à son propre profit politique - à maîtriser la domination « traditionnelle » des clans et à les instrumentaliser. Si l’appareil d’Etat a une présence significative, les chefs traditionnels ont été dans une certaine mesure institutionnalisés. Leur fonction et leur influence ont profondément changé - non pas qu’elles aient disparu, mais elles fonctionnent d’une manière différente. L’introduction du système multipartite a diminué le pouvoir direct des chefs traditionnels puisque leur fonction de représentants du peuple a été reprise par des politiciens élus - du moins officiellement. Le clan garde toute son importance, aussi fluide et flexible qu’il puisse être. La dynamique du facteur clanique dans le jeu politique a changé : il ne semble plus être la « matière » sur laquelle l’Etat repose. Les familles de clans, les clans et les sous-clans sont devenus très fragmentés et les alliances entre eux sont plutôt ad hoc et pragmatiques. Les partis politiques comptent des adeptes de différents clans ; les chefs traditionnels ne soutiennent pas nécessairement  leurs  hommes politiques. Le clan reste néanmoins un « capital politique » important de tout acteur qui recherche une base de pouvoir au Somaliland.

              M.R.



                                                     

Notes:


11 Rapport ICG N66, 28 juillet 2003. « Somaliland: Democratisation and its discontents ».  Rapport ICG N66, 28 juillet 2003. « Somaliland: Democratisation and its discontents ».

22 Voir aussi le NORDEM Rapport 08/2003 « Somaliland: Presidential Election 2003 » par Berit Nising Lindemann et Stig Jarle Hansen.  Voir aussi le NORDEM Rapport 08/2003 « Somaliland: Presidential Election 2003 » par Berit Nising Lindemann et Stig Jarle Hansen.