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Actualités
01.07.2008
-  élections
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L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n


La Sénégambie méridionale










La coopération
transfrontalière

  Eric Hazard et Mohamadou Abdoul*  
                                                                                         






* Eric Hazard et Mohamadou Abdoul sont chargés de programme au sein d'ENDA Prospectives Dialogues Politiques, basée à Dakar, entité de l'ONG Enda Tiers Monde.





  A l’heure d’un intérêt accru et renouvelé pour les grands ensembles régionaux, l’intégration mobilise la plupart des acteurs impliqués, à un titre ou à un autre dans la bataille du développement de l’Afrique de l’Ouest.       

  Si l’intégration se mesure à l’aune de l’articulation entre les lieux, les hommes, les activités et les économies formelles, de différents pays, force est de reconnaître que le potentiel d’intégration de la sous région ouest africaine demeure encore peu valorisé. Certes, la Communauté Economique de Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) ont réalisé des avancées notables ces dernières années1*Ce texte est une version légèrement remaniée du résumé de l’étude « La Sénégambie méridionale : dynamiques d’un espace d’intégration partagé entre trois Etats ». Cette étude a été réalisée par une équipe pluridisciplinaire de Enda Prospectives Dialogues Politiques (Diapol). Aussi, ce texte se veut-il une œuvre collective. Ses signataires en assument cependant personnellement toutes les limites et les imperfections.1 A travers notamment la mise en place d’un Tarif Extérieur Commun au sein de l’UEMOA, d’une Politique Agricole Commune…., mais elles demeurent encore trop souvent déconnectées de la multitude de dynamiques locales à l’œuvre, notamment dans les espaces transfrontaliers.           Ces dynamiques épousent très souvent les contours d’échanges informels, ou frauduleux. Pour autant, elles participent d’une coopération transfrontalière et d’une gestion partagée de l’espace entre différents acteurs situés de part et d’autre des frontières. Au-delà des tensions réelles qui découlent des « informalités », les complémentarités diverses dessinent l’épure d’une articulation entre différentes échelles qui, toutes, concourent à relier et souder les initiatives locales de coopération transfrontalière - et autres dispositifs de gestion de proximité - aux processus d’intégration dits par « cercles concentriques » associant deux ou plusieurs Etats voisins et aux politiques promues et mise en œuvre par les Organisations Intergouvernementales Régionales (OIR).

 De nombreux acteurs, institutionnels ou non 2 font preuve d’une synergie des efforts en vue de fonder sur des bases solides et durables une réflexion et des actions propres à poser les conditions d’un meilleur agencement entre les différentes échelles d’intervention.

 La Sénégambie méridionale, le sous espace que forment la Gambie, la Guinée Bissau et la partie sud du Sénégal, est un « espace de solidarité » qui illustre parfaitement ce potentiel d’intégration. Partant, il semble intéressant de voir dans quelles mesures cette région pourrait développer une coopération transfrontalière, et renforcer une approche de l’intégration par « cercles concentriques » en s’adossant sur les politiques communautaires régionales en cours. En somme, il s’agit de mettre un accent particulier sur la dimension spatiale du développement qui promeut une gestion du territoire dépassant les cadres nationaux devenus très étriqués à un moment où les politiques d’intégration régionale cherchent des points de jonction avec les grands enjeux de l’heure (Document Stratégique de Réduction de la Pauvreté, Accord de Partenariat Economique Régionaux, Nouveaux Partenariat pour l’Afrique etc.)



t de plusieurs publicationscesdernières années qui abordent la question de l’intégration régionale  sous divers angles. 3
De l’échelle locale à celle régionale, les agendas politiques et économiques sont élaborés et conduits en lien avec les opportunités qu’offrent ces enjeux nouveaux. Et c’est dans ce sens qu’ils constituent des opportunités de renforcement des politiques d’intégration régionale.

Processus de décentralisation 

 Depuis le milieu des années 1980, il a souvent été fait cas des bienfaits de la décentralisation qui prônent les bienfaits de la démocratie locale. De nouvelles compétences et responsabilités ont ainsi été transférées aux collectivités locales, sur de nombreux secteurs (santé, éducation…). Si de nombreuses questions demeurent 4 sur les enjeux et les capacités réelles liés à ces transferts, on peut néanmoins émettre l’hypothèse que les responsables des collectivités locales seront amenés à jouer un rôle de plus en plus important dans la définition des règles nationales et communautaires. Les collectivités locales constituent effectivement la première échelle de constructions des ajustements entre les politiques communautaires régionales et l’intégration par cercle concentrique. En ce sens, la décentralisation apparaît comme le cadre idéal d’exécution de programmes, projets concrets de coopération transfrontalière.

 Partant, il convient de voir comment rendre opérationnelle la participation des pouvoirs locaux dans la réflexion, l’élaboration, le suivi et la mise en œuvre de politiques communautaires qui vont déterminer, dans une large mesure, leur environnement.

Documents stratégiques de réduction de la pauvreté et infrastructures régionales

 A l’échelle nationale, les cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSRP) se sont développés et sont les instruments de référence des politiques économiques et de développement de la quasi-totalité des pays de la sous-région, pour les 15 années à venir. La plupart des bailleurs de fonds, dont l’UE et plusieurs coopérations bilatérales, ont progressivement adhéré à ce processus. La majeure partie des fonds de développement est mobilisée autour de ces stratégies nationales.

 Ces ressources, fournies sous la forme d’une aide budgétaire en appui aux facilités d’ajustement structurel, vont permettre de desserrer la contrainte budgétaire qui pèse sur de nombreux Etats. In fine, elles devraient faciliter l’investissement des nécessaires et attendus projets d’infrastructures et d’aménagement de l’espace.

 Pour autant, le cadre étroitement national dans lequel les CSRP sont prévus, risque d’atténuer les effets de levier possibles pour les économies de la sous région. Il semble évident que de nombreuses infrastructures (routières, hydrauliques, énergétiques, communicationnelles…) seraient plus utilement (et plus efficacement) réalisées sur une base transnationale. La régionalisation des CSRP devient un nouvel enjeu, auquel semblent s’intéresser certaines institutions sous-régionales, telle que la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Cette orientation ouvre alors des perspectives non seulement à une internationalisation d’une partie au moins du dispositif des CSRP, mais aussi à une politique régionale d’infrastructures basée sur une meilleure intégration des filières de production et d’échanges.

Les nouveaux accords UE-ACP et les « blocs régionaux »


 A l’heure des Accords de Partenariat Economique Régionaux (APER), les négociations ayant trait à l’élaboration d’un accord de libre échange entre l’Union Européenne et la CEDEAO, à laquelle a été adjointe la Mauritanie, sont en cours. Si l’Afrique de l’Ouest dispose de capacités d’absorption institutionnelles limitées qui diminuent d’autant les effets de levier potentiels de ces accords, elle n’en demeure pas moins relativement avancée dans ce processus.

 Les systèmes d’appui aux filières ont été organisés sur des bases nationales, faisant la part belle aux exportations de produits de base hors de la sous-région. De fait, les échanges intra-régionaux relèvent de pratiques largement informelles, que les administrations centrales perçoivent peu ou prou. Partant, il semble nécessaire de  mieux identifier les complémentarités productives existantes, afin que la région en tire le meilleur parti possible. Prévus pour début 2008, l’application de ces APER pourrait avoir un impact limité s’ils ne participaient pas à développer les échanges régionaux de produits vivriers basés sur les complémentarités productives des différents sous-espaces.

Le nouveau partenariat

 Last but not least, l’organisation actuelle du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) divise le continent en cinq régions, dont l’Afrique de l’Ouest, dans le but notamment de fonder les politiques d’infrastructures sur des dynamiques géographiques, démographiques, économiques et sociales suffisamment homogènes pour maximiser leur effet multiplicateur. Cette perspective offre donc une nouvelle fenêtre d’opportunité pour l’ajustement des processus d’intégration en cours dans la sous région.

 L’Afrique de l’Ouest est caractérisée par une certaine homogénéité culturelle, principalement issue de son peuplement, qui est à l’origine de mouvements transversaux qui échappent régulièrement aux tentatives de catégorisation (entre Etats Nations, zones francophones et anglophones, territoires de forêt et espaces sahéliens…) ; davantage quand les institutions ou la géographie paraissent cloisonner les territoires, les réseaux s’arrangent généralement pour les intégrer même en dépit des obstacles normatifs ou infrastructurels. Ainsi, dans ce cadre la plus- value résultant d’un meilleur ajustement des politiques publiques aux dynamiques spontanées (migratoires, productives, commerciales…) serait-elle à coup sûr considérable.


La Sénégambie méridionale
comme espace d’intégration

 Aussi intéressant qu’il soit ce « retour » de l’intégration régionale dans l’agenda international ne peut être bénéfique que s’il repose sur des dynamiques existantes. Dans ce sens, les espaces transfrontaliers sont propices à la mise en œuvre de ces politiques. A cheval sur trois pays frontaliers, l’espace Sénégambie méridionale permet de poser de façon pertinente la question des espaces d’intégration en Afrique de l’Ouest.

Entre continuité géographico-sociale
et émiettement politique

 Marquée par une certaine continuité paysagique créée par les divers cours d’eau qui parcourent la zone, et qui transparaît dans l’appellation « pays des rivières du sud », cette région a vu se succéder des constructions socio-politiques très diverses renvoyant à des logiques de territorialisation concurrentes.

 Le réseau hydrographique de la Sénégambie méridionale se conjugue avec un zonage latitudinal, un climat pluvieux et des conditions pédologiques qui forment un ensemble régional doté d’importantes potentialités agricoles et de nombreuses ressources forestières et halieutiques. Hormis quelques variantes mineures, liées essentiellement aux amplitudes de la pluviométrie, les paysages de cet espace régional sont relativement proches.

 Par ailleurs, la Sénégambie méridionale se caractérise par une grande mobilité des populations qui la constituent et a toujours été fortement disputée par plusieurs ethnies organisées en systèmes politiques spécifiques, eux-mêmes intégrés à des formations plus larges. L’implantation des Baïnouks, Diolas, Mandingues, Peuls, Toucouleurs, Balantes, Mandjacks, Mancagnes, Pepels, a parfois pris la forme d’un continuum de peuplement ou de foyers séparés, en fonction de migrations anciennes et récentes, liées à des événements particuliers (guerre de Moussa Molo dans le Fouladou, lutte de libération nationale en Guinée Bissau, séparatisme casamançais) ou à des processus de longue durée.

 L’empire du Gabou 5 qui a structuré les migrations de peuplement en Moyenne et Haute Casamance – est la principale formation politique antérieure à la colonisation de la région. Mais les relations entre les différentes ethnies, faites de métissage et de conflits, de rejets et d’échanges, se sont également traduites par la formation de sous-territoires comme le Balantacounda, le Cabada, le Blouf, le Fogny, le Kombo, etc. De cette période précoloniale, les différentes ethnies ont souvent hérité des croyances religieuses communes, des traditions culturales et des techniques de mise en valeur similaires. Les périodes coloniale et post- coloniale se sont, quant à elles, traduites par le rattachement de la Casamance au Sénégal, ainsi que par la mise en place des États bissau-guinéen et gambien.

 Cette nouvelle configuration politico-territoriale a induit l’usage de « haut langages » différents et la coexistence de plusieurs systèmes d’administration. Mais la colonisation a également légué à cette région certaines ambiguïtés qui nourrissent les interdépendances entre ses parties. La Casamance était portugaise jusqu’en 1886, avant d’être rattachée à la colonie du Sénégal, tandis que le séparatisme casamançais actuel se nourrit pour partie d’une situation d’enclavement.

 En dépit de similitudes humaines, géographiques, et des complémentarités de leurs systèmes de production, la continuité des ressources naturelles à préserver (forêts et parcs nationaux, ressources halieutiques) ainsi que les gisements de ressources chevauchantes (le pétrole entre le Sénégal et la Guinée Bissau), les économies gambienne, sénégalaise et bissau-guinéenne demeurent insuffisamment articulées. L’important potentiel d’intégration de cette région éprouve de nombreuses difficultés à être valorisé et les bénéfices attendus tardent à venir.

Des filières de production entre intégration et extraversion


 La Sénégambie méridionale demeure principalement agricole et forestière. Le secteur agricole emploie près de 80 % de la main d’œuvre gambienne et bissau- guinéenne, soit un pourcentage de la population active sensiblement plus élevé qu’au Sénégal – 60 % – mais néanmoins comparable à celui de la Casamance.
Historiquement partagée entre une zone de mangroves sur la bande côtière et un hinterland à dominante pastorale, la région des rivières du Sud disposait d’une économie de subsistance principalement adossée aux activités halieutiques et à l’élevage. Elle s’est progressivement dégagée de ce modèle pour se connecter aux marchés extérieurs. L'extraversion accusée de sa production primaire, résultant de l'introduction des cultures de rente et de l'exportation croissante des ressources halieutiques, a modifié ses structures socio-économiques. L'apparition et le développement de la sédentarisation et de nouvelles pratiques culturales, telle la culture attelée, ont contribué pour leur part à remodeler les activités agricoles. L'urbanisation, de son côté, a favorisé la mutation de l’agriculture régionale vers des productions plus diversifiées comprenant non seulement des cultures de rente, mais aussi des spéculations vivrières et maraîchères. Les filières de production se sont ainsi développées en jouant constamment sur les opportunités et les complémentarités extra-régionales, intra-régionales et inter- régionales en vue de répondre, soit à la demande externe, soit à celle des pôles urbains et des zones déficitaires.

 Si elles ont généralement fait preuve de capacités d’adaptation assez remarquables, les filières de production régionales présentent néanmoins des caractéristiques différentes quant à leur potentiel d’intégration régionale. Les cultures de rente, en particulier, sont caractérisées par une extraversion importante. Cette dernière se traduit notamment par la spécialisation régionale dans la production primaire, tandis que les segments conditionnement, transformation et commercialisation demeurent l’apanage du marché international. Ces filières se caractérisent également par un cloisonnement des réseaux de commerce régionaux et internationaux. Tel est notamment le cas de l’arachide ou du coton ainsi que, dans une moindre mesure, de la pêche.
De nouvelles spéculations destinées à l’exportation, comme l’anacarde ou le sésame, ont par ailleurs été développées. Si, comme la pêche, elles sont nettement moins encadrées que les productions de l’agriculture de rente, elles ne font pas l’objet, pour autant, d’une plus importante valorisation régionale. Elles traduisent également un important cloisonnement des réseaux de commerce régionaux et internationaux. Les filières de la grande distribution (produits de base, matériaux de construction, etc.) expriment de leur côté la relation entre États et commerçants nationaux ou étrangers.

 Plus ou moins libéralisées selon les produits et les pays, elles reflètent la concurrence des politiques douanières, fiscales et industrielles, en même temps que la concurrence entre groupes rivaux. Les spéculations vivrières ont su davantage tirer parti des différentiels physique, infrastructurel, de prix et d’offre de produit afin d’intégrer les divers maillons de l’espace régional et des filières de production. Elles acquièrent progressivement une position dominante et dépassent souvent les volumes de production des cultures de rente. Certaines spéculations sont parvenues à se développer en s’appuyant sur d’anciens réseaux de commercialisation.


L’organisation réticulaire du commerce régional

 Les acteurs du commerce régional appartiennent effectivement à différentes communautés dont le partage en zones d’influence est loin d’être figé. Les populations de Sénégambie méridionale sont de fait imbriquées dans plusieurs réseaux de distribution. Les biens manufacturés, par exemple, peuvent être importés par les Mourides, puis rétrocédés aux commerçants peuls qui approvisionnent les confins Sud de la région. Ces derniers maîtrisent les échanges transfrontaliers grâce à leurs relations d’alliance transversales avec les populations des différents pays. Ils sont davantage spécialisés dans les échanges de produits agricoles et forestiers, même si certains s’approvisionnent directement sur le marché international en produits de base.

 Grâce à leurs performances technologiques et à leur dynamisme commercial, les pêcheurs wolofs et nyominkas contrôlent pour leur part de nombreux flux d’échanges côtiers et intérieurs de produits halieutiques. Les spécialisations communautaires continuent ainsi d’opérer dans la région, relativement à de nombreuses spéculations. Elles s’appuient tout aussi bien sur des chaînes de solidarité que sur des avantages comparatifs ou des changements conjoncturels.
Les réseaux de commerce parviennent ainsi à intégrer, tant le nord sahélien au sud forestier, que l’intérieur aux côtes. Ils acheminent notamment des produits de base (riz, sucre, huile, farine…) vers les terroirs enclavés de Casamance et de Guinée Bissau, puis dirigent les productions vivrières de ces régions vers les marchés urbains du Nord (Kaolack, Diourbel, Touba, Thiès et Dakar).

 Pour l’heure, le commerce régional reste très largement structuré autour des entrepreneurs de « l’informel », y compris lorsqu’il porte sur de grosses quantités ou des produits manufacturés. Cette organisation s’illustre par la multiplication des loumos. Ces derniers 6 sont en passe de devenir incontournables pour l’approvisionnement des populations aussi bien urbaines que rurales. Ils constituent des points de rupture de charge pour des réseaux de commerce qui enjambent les frontières et polarisent le territoire sous-régional.

 Les complémentarités sur lesquelles repose le dynamisme de ces marchés sont multiples. La plus importante se rapporte à la relation ville-campagne. L’urbanisation de la région des rivières du sud  stimule le développement d’une agriculture vivrière de rapport destinée, via les loumos, à la demande urbaine. Un processus de polarisation des espaces ruraux par les villes secondaires et les métropoles côtières est ainsi à l’œuvre, en Sénégambie méridionale comme dans le reste de l’Afrique de l’Ouest. Les différentiels de prix et les complémentarités productives influencent aussi largement les stratégies commerciales développées sur les marchés frontaliers et expliquent la localisation des loumos le long des frontières entre États.


Les dynamiques commerciales en Sénégambie

 Les activités à vocation purement nationale demeurent donc rares en Sénégambie méridionale et les spéculations agricoles de la zone débordent toutes, peu ou prou, les cadres étroits circonscrits par les frontières. Entre intégration et extraversion, la Sénégambie méridionale joue une part de son avenir sur ses activités commerciales.

Complémentarités entre systèmes de production, centres urbains et espaces ruraux…

 Les complémentarités entre systèmes de production, résultant des différentiels climatiques et physiques, déterminent une circulation historique des flux de produits selon deux axes Nord-Sud et de l’intérieur vers les côtes. Ces complémentarités « réelles » entre systèmes productifs de la Sénégambie se doublent aujourd’hui de nouvelles opportunités d’intégration issues de la dynamique d’urbanisation dans laquelle est engagée la région. Les trois grandes villes de la zone – Banjul, Ziguinchor, Bissau – concentrent à peu près un million d’habitants, soit le quart environ de la population totale. Il y a là de quoi nuancer l’opinion courante selon laquelle la région des rivières du Sud circonscrirait un périmètre quasi exclusivement rural. L’urbanisation s’y développe assez rapidement non seulement sur les côtes, mais également dans l’intérieur comme l’indique la croissance de l’agglomération koldoise.

Flux monétaires et différentiel de change

 Les variations de change ont longtemps surdéterminé l’amplitude des transactions commerciales au sein d’une zone caractérisée par une forte disparité monétaire. Le Sénégal, la Gambie et la Guinée Bissau étaient en effet dotés de trois monnaies différentes. Le contexte est cependant différent depuis que la Guinée Bissau a rejoint le Sénégal au sein de l’UEMOA, adoptant ce faisant le Franc CFA. Ainsi le nombre de salariés agricoles venus de Guinée Bissau pour travailler au Sénégal a-t-il diminué à partir de cette époque. Il semble également que la disparition du risque de change ait relancé la commercialisation de plusieurs produits agricoles entre les deux pays.
Presque tous les États qui échangent avec la Gambie – ou auxquels elle destine son commerce de réexportation – appartiennent désormais à la zone CFA. L’îlot monétaire qu’elle constitue représente un sérieux frein aux échanges, même si certaines stimulations conjoncturelles des exportations gambiennes de produits agricoles – comme l’arachide actuellement – ou manufacturés peuvent en résulter.

Pression sur les ressources naturelles et conflits sociaux


 S'il a généralement bénéficié à la région, le développement d’une agriculture vivrière de rapport a cependant accru la pression sur les ressources naturelles et fini par menacer certains équilibres socio-écologiques. La plupart des activités primaires, en Sénégambie méridionale, suscitent en effet des conflits liés non seulement à l’instabilité politique, mais également aux difficultés d'accès à la terre et aux ressources. D’importants problèmes fonciers y touchent tous les types d’espace, hypothéquant d’autant plus l’intensification des systèmes de production et d'échange. Dans les vallées, les terres font l'objet d'une appropriation lignagère, mais la responsabilité des femmes dans la riziculture de faaro favorise les compromis. L’acuité des enjeux fonciers s’est en revanche accrue sur les terres de plateaux, parallèlement à la pression migratoire, à l’intensification des échanges monétaires et aux conflits entre pasteurs et agriculteurs. Si la répartition des cultures a longtemps obéi aux logiques de l’élevage, l’afflux croissant de nouveaux migrants détermine une nouvelle donne qui bouleverse les répartitions traditionnelles entre les activités et les hommes sur le territoire.

 De fait, les stratégies et pratiques des populations sont désormais transfrontalières. Les plateaux sous-peuplés et peu encadrés de Haute Casamance sont devenus des zones pionnières tant pour les populations Saloum- Saloum et Baol-Baol du centre du Sénégal que pour les agriculteurs gambiens en mal de terres. Dans un contexte de dégradation des ressources naturelles – Pata, forêt classée de Haute Casamance, a été défrichée à plus de 50 % – les conflits entre agriculteurs et éleveurs se surajoutent donc aux problèmes politiques pour perpétuer la relative instabilité régionale. La dilatation des territoires de pêche suscite également des tensions qui empoisonnent régulièrement les relations entre États. Dans les régions côtières, qui accueillent de plus en plus de migrants de l'intérieur, le recul et l'assèchement des mangroves sont susceptibles de bouleverser les rapports sociaux.


Quelques éléments conclusifs

 La Sénégambie méridionale dispose d’un fort potentiel d’intégration qui demeure sous-utilisé. A l’instar d’autres sous-espaces ouest africains, il convient de tirer quelques enseignements des dynamiques de cette zone partagée entre les flux intégrateurs et les pesanteurs ou contraintes qui régissent son quotidien.

Diminution des prélèvements

 Les flux commerciaux font l'objet de multiples ponctions de la part des corps de contrôle. Ces barrières non légales constituent un manque à gagner pour les États. La simplification des procédures de contrôle et la limitation de leur nombre apparaissent donc souhaitables. L’atténuation des contraintes transfrontalières favoriserait à n’en pas douter une optimisation des potentiels  des systèmes de production, de ressources naturelles chevauchantes et de  gisements partagés de ressources extractives. In fine, elle participerait certainement à diminuer d’autant les stratégies de contournement des acteurs, que les Etats de la sous- région ne parviennent pas à maîtriser.

La nécessité de politiques et de règles transfrontalières participées

 Dans le même esprit, il apparaît opportun de favoriser des normes communément édictées. Même si des relations d’échanges d’information et de collaboration ponctuelle entre services nationaux existent entre les trois pays de l’espace sénégambien, la maîtrise de l’exploitation des ressources demeure un exercice difficile eu égard au cloisonnement des initiatives nationales en la matière et à la faible implication des acteurs à la base dans les processus de décision. Certaines démarches conjointes ont certes été entreprises, en matière d’harmonisation des mécanismes de contrôle et de régulation des flux transfrontaliers de produits forestiers, par exemple. Elles méritent d'être approfondies. Mais l’association des populations par le biais de la coopération décentralisée transfrontalière (qui reste à inventer) apparaît comme une nécessité, insuffisamment considérée.

Un aménagement transfrontalier et concerté du territoire

 Les échanges butent constamment sur de lourdes contraintes infrastructurelles. Elles affectent notamment les routes reliant les loumos22 Marchés hebdomadaires, et particulièrement le trafic maritime. Depuis l’interruption du trafic du Joola, nombre de commerçants ont cessé leur activité, surtout les semi- grossistes de marchandises alimentaires dont les faibles marges ne résistent pas aux prélèvements plus ou moins légaux. La plus-value liée au développement des infrastructures de communication (routes, ponts, ports, téléphonie…) dans cet espace serait immense, compte tenu de la densité des flux et du maillage des marchés intérieurs et littoraux. Face à de tels problèmes, l’augmentation du trafic maritime pourrait représenter une solution.

 Une politique d’aménagement des marchés, en infrastructures de stockage et de conditionnement, faciliterait les transactions tout en permettant aux opérateurs d'exercer un contrôle stratégique sur les prix. D'autre part, dès lors que la plupart des échanges sur les marchés urbains, voire à l'exportation, portent sur des produits bruts, il s'agit de favoriser l’essor de micro-entreprises rurales susceptibles de les transformer.

 En réalité, il convient donc d’appréhender cet espace comme une zone qui dispose d’un fort potentiel et a un rôle important à jouer dans la perspective de la mise en œuvre des politiques d’intégration sous-régionales. Tout d’abord parce qu’elle souligne l’homogénéité éco-démo-géographique d’un espace sous régional au cœur de l’espace ouest africain. Ensuite parce qu’elle témoigne des difficultés et de la vitalité, c’est selon, des dynamiques productives ouest-africaines qui, aussi difficilement quantifiables soient-elles par le biais de statistiques, demeurent palpables. Mais aussi parce qu’elle est reliée aux sous-espaces formés par les pays du fleuve Mano (Guinée, Libéria, Sierra Léone)  ou encore la région SKBO (Sikasso, Korhogo, Bobo Dioulasso) Enfin, parce que, outre des dynamiques constructives, un certain nombre de tensions demeurent et se révèlent comme des enjeux à part entière auxquels pourrait être, dans certaines mesures, confrontée l’Afrique de l’Ouest dans la mise en œuvre de ses politiques d’intégration.

 En cela, la Sénégambie méridionale permet de visiter certaines des réformes nécessaires pour une meilleure adéquation entre les différentes dynamiques dans la sous région. A l’heure des Accords de Partenariats Economiques Régionaux, du NEPAD… il serait de bon ton de voir comment se faire rejoindre des dynamiques porteuses d’avenir et qui ne demandent qu’à être mieux articulées au bénéfice des populations locales concernées.


E. H. et M. A.






Notes:

1 A travers notamment la mise en place d’un Tarif Extérieur Commun au sein de l’UEMOA, d’une Politique Agricole Commune….

2 Parmi les productions intellectuelles on peut citer : Emmanuel Grégoire et Pascal Labazée (sous la dir.), (1993), Grands commerçants d’Afrique de l’Ouest, Logiques et pratiques d’un groupe d’hommes d’affaires contemporains, Paris, Karthala – ORSTOM ; l’ouvrage du GEMDEV (1999), l’Union Européenne et les pays ACP, Un espace de coopération à construire, publié à Paris chez Karthala sous la direction de Jean-Jacques Gabas ; Daniel C. Bach, (1999), Regionalisation in Africa, Integration & disintegration, Oxford, James Currey, Bloomington & Indianapolis, Indianapolis University Press ; Philippe Hugon (sous la dir.), (2003), Les économies en développement à l’heure de la régionalisation, Paris, Karthala ; Laurence Marfaing et Steffen Wippel (sous la Dir.), (2003), Les relations transsahariennes à l’époque contemporaine, un espace en constante mutation, Paris – Berlin, Karthala – ZMO ; Jacqueline Damon et John O. Igué (sous la Dir.), (2004), L’Afrique de l’Ouest dans la compétition mondiale, Quels atouts ?, Paris, Karthala – Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest – OCDE.

3 Se référer à l’ouvrage « La décentralisation en Afrique de l’Ouest, entre politique et développement », sous la direction de Marc Totté, Tarik Dahou et Réne Billaz, Editions Karthala avec Enda Graf et le COTA, Collection Hommes et Sociétés, novembre 2003, 403 p.

 4 Il s’étendait, entre autre, sur les territoires des trois États actuels entre le 13ème et le 19ème siècle.

 5 Dans le sud du Sénégal, la contribution au trésor des eaux et forêts est supérieure à celle des douanes, ce qui ne laisse de surprendre eu égard à la quantité de flux qui parcourent cette région.

 6 Marchés hebdomadaires