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Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n


Politique humanitaire










Contribution des
premières dames à la
lutte contre le sida

  Hilaire de Prince Pokam *  
                                                                                         






* Hilaire de Prince Pokam, docteur en Science politique est enseignant à la faculté des Sciences juridiques et politiques, Université de Dschang au Cameroun.








  Au début de l’année 2001, le sida avait déjà causé la mort de 22 millions de personnes à travers le monde, et plus de 36 millions d’autres vivaient avec le virus responsable de la maladie. L’Afrique abrite plus des trois quarts des personnes infectées. Pour renforcer la lutte contre cette pandémie et développer les actions de prévention sur ce continent, les initiatives se multiplient. Les organisations internationales, les ONG et les chefs d’Etat individuellement ou collectivement sont des acteurs importants de ce combat. S’agissant plus précisément des dirigeants africains, chaque fois que certains interviennent publiquement ces derniers temps, on note une constance dans leurs discours, que ce soit sur le plan national ou international. D’autres vont plus loin en créant une association ou un ministère de lutte contre le sida ou encore en soutenant des manifestations contre la pandémie. Leurs épouses ne sont pas en reste, car la plupart d’entre elles qui sont parfois sur tous les fronts, apportent leur pierre à l’édifice et se situent de plus en plus en première ligne dans cette bataille. Elles sont des partenaires à part entière dans la lutte contre le sida à travers une activité caritative d’essence humaniste et apparemment apolitique (parfois énoncée comme telle), une activité qui se politise chemin faisant et se convertit dans certains cas en capital politique.


I – UNE ACTIVITE CARITATIVE D’ESSENCE HUMANISTE ET APPAREMMENT APOLITIQUE

          « Le désastre national », c’est ainsi que les pouvoirs publics qualifient le sida au Swaziland, ce pays d’un million d’habitants est le plus touché de l’Afrique australe. Et sa première dame de déclarer qu’elle a peur que « de là à ce que les chercheurs trouvent un médicament contre cette pandémie, les personnes vivant avec le sida aient disparu ». Mme OBIANG NGUEMA de la Guinée Equatoriale a également peur que le sida ne décime la population de son petit pays. Ce sentiment qui est d’ailleurs partagé par la plupart des premières dames africaines, les incite à engager des actions tant sur la plan national qu’international, en vue d’éradiquer la pandémie que Mme Winnie MANDELA qualifie d’« holocauste social », avec un zèle empreint d’un humanisme dénué en apparence d’a priori politique.

A – Une activité nationale débordante

          Sur le plan national, plusieurs premières dames ont créé des fondations ou mènent des actions qui portent non seulement sur l’éducation, l’économie, le social, les sports, mais aussi et surtout sur la santé avec pour point d’orgue la lutte contre le sida. Leur activité concerne surtout la prévention et l’assistance.

1 – La prévention

          Pour les premières dames africaines, la lutte contre le sida passe tout d’abord par la prévention à travers la sensibilisation, l’information et l’éducation de la population à risque. Ceci est perceptible tant au Niger, au Sénégal, au Cameroun, au Mali qu’en Côte-d’Ivoire. Au Niger, Mme Clémence Aïssatou BARE, ancienne première dame de 1996 à 1999, Docteur d’Etat en médecine, spécialiste des maladies sexuellement transmissibles et du sida, sensibilisait les femmes sur les problèmes du sida même avant que son mari n’accède au pouvoir. Au Sénégal également, Mme Viviane WADE organise des réunions de jeunes pour les informer sur le danger des comportements à risque. Elle a même crée une association à cet effet, dénommée « Education Santé », qui a pour mission de renforcer l’acquisition de valeurs essentielles, telles que la sauvegarde de sa santé, l’éthique, la citoyenneté… Au Cameroun, des conseils pour éviter le sida sont prodigués quotidiennement à la radio et à la télévision nationales, au nom de Mme Chantal BIYA, à travers la fondation (créée en 1994) qui porte son nom et le Cercle des Amis du Cameroun (CERAC) dont elle est la présidente fondatrice. Au Mali, deux ans après l’arrivée de son époux au pouvoir en 1992, Mme Adame Ba KONARE a créé la « Fondation Partage » dont l’un des volets appelé « Projet de solidarité culture sida » est initié pour lutter contre cette pandémie par la sensibilisation, la communication et l’éducation. En Côte-d’Ivoire, Mme GBAGBO, considérée comme chef de file des « durs » de l’entourage présidentiel, est également engagée dans la lutte contre le sida et demande constamment un dépistage systématique. Ce qui va même à l’encontre de la politique gouvernementale qui n’y est pas favorable.

2 – L’assistance

Outre la prévention, les premières dames assistent les malades du sida dans leurs pays respectifs que ce soit au Cameroun, au Congo, au Bénin ou au Gabon. Au Cameroun, de nombreuses actions de la « Fondation Chantal BIYA » sont menées en faveur des malades du sida : assistance matérielle et logistique, dons (alimentation quotidienne) et en médicaments, lingerie, produits d’entretien dans certains hôpitaux du pays. De plus, le nouveau programme du CERAC est spécialement conçu pour les femmes et enfants vivant avec le VIH/SIDA et un centre de lutte contre le sida rattaché à sa formation sanitaire est créé à la Présidence de la République en 2002. Au Congo, La « Fondation Congo- assistance », créée en 1984, à l’initiative de la première dame Antoinette SASSOU NGUESSOU, intervient également dans le domaine de la santé à travers la dotation de nombreux centres hospitaliers du pays en matériel médical, produits pharmaceutiques et moyens roulants, la création de maternités et l’installation de l’électricité dans des hospices pour personnes du troisième âge. Au Bénin, l’ancienne première dame Rosine SOGLO a créé en 1991, une association caritative et féminine « Vidolé » par laquelle elle aide dispensaires et CHU de Cotonou tant sur le plan financier que sur le plan matériel. Au Gabon, bien avant la création d’une fondation portant son nom, Edith BONGO, médecin de formation, s’est beaucoup investie dans les bonnes œuvres et est membre de plusieurs associations humanitaires qui interviennent dans divers domaines parmi lesquels le sida. Elle finance en plus, sur les fonds propres de ces associations, de nombreux projets comme des centres de santé. Les premières dames mènent également, dans l’arène internationale, des activités susceptibles de renforcer leurs actions contre le sida sur le plan national.


B – L’usage de l’arène internationale

          Les premières dames font usage de l’arène internationale comme espace pour intensifier leur lutte contre le sida dans leurs pays à travers la création de structures multilatérales et l’exploitation de certaines rencontres de leurs époux.

1 – La création de structures internationales multilatérales

          A côté des ONG nationales créées par la plupart des premières dames, celles-ci mettent sur pied, sur la scène internationale, d’autres ONG dont l’objectif affiché est toujours la lutte contre le sida. « Synergies africaines » de Chantal BIYA et l’Organisation des Premières Dames d’Afrique contre le VIH/SIDA (OPDAS) constituent deux cas exemplaires.

a – Synergies africaines contre le sida et les souffrances

Cette ONG regroupe les premières dames d’Afrique et d’autres qui consentent à adhérer à ses statuts. Ses buts sont : mobiliser les sociétés africaines et la communauté internationale pour la lutte contre le VIH/SIDA et les autres fléaux, favoriser l’émergence d’une société africaine plus harmonieuse et plus apte à faire face aux défis de la mondialisation, contribuer à la réalisation des objectifs du millénaire en Afrique. Sa première conférence a été organisée à Yaoundé au Cameroun par Chantal BIYA au mois de novembre 2002. Plusieurs premières dames y participaient ainsi que des experts et organismes divers impliqués dans la lutte contre le sida. Cette rencontre a permis aux participants de se rendre compte des difficultés qu'ont les pays africains à lever les barrières psychologiques, financières et traditionnelles qui favorisent l'expansion du virus. L’organisation a déjà mis sur pied un plan d’urgence que les premières dames ont prévu d’exécuter de 2003 à 2005. Cet ensemble de projets comporte trois axes : réduction de la transmission du VIH de la mère à l’enfant, réduction de la mortalité maternelle et infantile, atténuation des souffrances de l’enfant africain.

b - L’Organisation des Premières Dames d’Afrique contre le VIH/SIDA

          En juillet 2002 à Genève, les premières dames d’Afrique ont une fois de plus mis la lutte contre le VIH/SIDA au premier rang de leurs préoccupations en créant l’OPDAS dans le but de « plaider pour une plus grande conscience, une mobilisation des ressources et contribuer au développement de leadership, de stratégies et d’actions pour combattre le VIH/SIDA aux niveaux national, régional et international ». C’est une structure dont l’assemblée générale se réunit une fois par an en marge des sommets de l’Union Africaine. Mme Edith Lucie BONGO, première dame du Gabon, en est la présidente fondatrice. Ses activités sont multiples et diverses tant sur le plan continental, sous-régional que national.

Sur le plan continental, l’OPDAS a produit un film « Sida dans la Cité » qui est offert à tous les pays africains via l’ONG PSI basée en Côte-d’Ivoire, pour être diffusé gratuitement sur les médias nationaux. Ce film est une participation à la lutte contre la discrimination et la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH/SIDA. L’OPDAS réalise également des brochures d’informations sur le sida.

Les activités sous-régionales et nationales sont menées par les premières dames membres de l’OPDAS. Il s’agit entre autres, de la création de clubs anti- sida dans les milieux jeunes et la formation de pairs éducateurs dans les écoles au Congo ; du démarrage d’une campagne 2003-2004 en concertation avec la première dame du Mali portant sur la diminution du taux de transmission Mère Enfant et la lutte contre la discrimination ainsi que la promotion du dépistage volontaire au Sénégal ; de la prise en charge de plus de 100 personnes vivant avec le VIH/SIDA et une vaste campagne nationale de sensibilisation menées par la première dame de Guinée ; de l’organisation d’une collecte de fonds en faveur des groupes vulnérables et la participation à une émission mensuelle radiotélévisée pour la prévention du sida par la première dame du Rwanda ; de la mise en place par la première dame gabonaise d’une caravane de sensibilisation à laquelle elle participe et qui réunit les leaders locaux, la distribution des autocollants pour les véhicules, le projet de distributeurs de préservatifs ; de l’action au Cap Vert, de la première dame en faveur des droits des enfants via la « Fondation Infancia Deliz » créée en avril 2002, qui a intégré la lutte contre le sida et les cinq objectifs de l’OPDAS ; du soutien au Mali, de la première dame, par l’intermédiaire de sa « Fondation pour l’Enfance », aux personnes les plus démunies affectées par cette maladie ; de l’appui moral et financier permanent apporté par Mme Aude NDAYIZEYE première dame burundaise aux associations de lutte et aux séropositifs (pour les médicaments anti-rétroviraux) et de l’action de l’association de Mme BUYOYA, « Initiative Action contre le SIDA Plus » qui a contribué à la réduction de la propagation de la pandémie et à l’allègement de son impact sur les familles affectées, en particulier les familles rurales, les orphelins et dans le domaine de la prévention de la transmission Mère Enfant.

Ces actions sont décidées et réalisées sans concertation avec les structures interministériels de lutte contre le sida du pays, elles sont parfois en contradiction avec le programme national, ou elles sont techniquement inutiles (programme de réduction de la transmission mère enfant de 3 jours), par contre elles pourraient être très rentables quand elles s’adressent à des secteurs mal couverts par le programme national (distribution de préservatifs, droits et soutien des enfants, visites à domicile, etc..).

La création et le fonctionnement de ces deux structures internationales de lutte contre le sida laisse percevoir une absence de concertation entre leurs dirigeantes et semble mettre plus en exergue une certaine concurrence entre les deux institutions dans la lutte contre la pandémie. D’abord à travers leurs présidentes (aucune ne participe jusqu’à présent à la réunion de l’autre même si une délégation camerounaise était présente la rencontre de l’OPDAS à Maputo en juillet 2003), ensuite leurs membres ou potentiels membres sont quasi identiques (les premières dames africaines surtout), enfin leur espace de jeu (continent africain) et leurs enjeux (lutte contre le sida et les souffrances) se recoupent. Une franche coopération entre les deux institutions serait salutaire dans la lutte que mènent les premières africaines contre la pandémie. Quelques épouses de chefs d’Etat africains exploitent aussi d’autres cadres de rencontres pour mener leur combat contre le sida.

2 – L’exploitation d’autres cadres de rencontres internationales

          Les premières dames exploitent les sommets organisés par leurs époux ou d’autres rencontres qu’elles organisent, pour mener leur lutte contre le sida. En effet, lors du 20e sommet franco-africain tenu à Yaoundé en janvier 2001 au cours duquel le sida a été le second sujet après la sécurité, les épouses des chefs d’Etat présents (quatorze) et la femme du Secrétaire général de l’ONU (Nana Annan qui avait déjà évoqué le sujet sur le sida avec Mme Chantal BIYA lors de sa visite au Cameroun en mai 2000), ont tenu en marge du sommet, une conférence sur la pandémie du sida. Elles ont même signé une déclaration commune pour la poursuite d’actions contre le fléau. Elles se sont engagées à poursuivre leurs propres actions de lutte contre le sida et à sensibiliser leurs époux présidents pour une meilleure prise en compte de la lutte contre cette pandémie dans la politique sanitaire des Etats africains. La déclaration des premières dames fait état de la nécessité de combiner toutes les forces pour faire face à la maladie. Et c’est dans ce sens que la première dame du Niger, Mme TANDJA, a proposé que soit créé « un réseau des premières dames pour soutenir l’action des chefs d’Etats africains ». Elle est rejointe par Viviane WADE qui penche « pour une guerre sans merci contre le VIH qui est un ennemi commun au monde entier. Et chaque Etat doit créer une cellule de suivi contre le fléau ». Aussi, lors de la réunion du Comité Directeur International en novembre 2000, créé à Genève en 1992 à l’initiative de la « Fondation du Roi Baudouin », comité dont le rôle est la défense de la cause des femmes rurales, Mme WADE avait inscrit le sida à l’ordre du jour et les premières dames présentes à cette rencontre avaient saisi cette occasion afin de lancer un appel en direction de la protection des femmes rurales en particulier. Ces diverses activités des premières dames laissent apparaître leur caractère politique à peine dissimulé.


II - UNE ACTIVITE POLITISEE ET PARFOIS CONVERTIE EN CAPITAL POLITIQUE

Les actions des premières dames africaines dans la lutte contre le sida leur confèrent des dispositions d’humanité qui confortent leur position et celle de leurs époux dans le champ politique. C’est ce qui explique la politisation et très souvent la conversion de cette œuvre caritative en capital politique.

A – Sa politisation

          La politisation des activités des premières dames dans la lutte contre le sida est perceptible d’abord à travers l’existence circonstancielle d’une congruence entre leur création ou leur intensification et les compétitions politiques. En effet, la genèse de certaines associations de lutte contre le sida ainsi que l’intensification de leurs activités par la plupart des épouses de chefs d’Etat africains, s’inscrivent dans des contextes de luttes politiques et constituent le plus souvent des stratégies de renforcement du camp présidentiel par rapport à celui de l’opposition. Ensuite, les activités des premières dames sont parfois prises en compte par certains acteurs politiques dominants, elles bénéficient enfin dans certains pays des structures de l’Etat et laissent percevoir une concurrence des acteurs dans l’espace politique.

Ces actions, malgré leur politisation, posent un problème crucial, celui de la contradiction entre l’intérêt poursuivi par les épouses des chefs d’Etat et l’intérêt général défendu par l’Etat. D’une part, les premières dames même si elles bénéficient des structures de l’Etat au cours de leur activité, agissent en tant que individus ou mieux en tant que citoyennes poursuivant des intérêts privés. Ce qui conduit à la « privatisation » de ces structures étatiques. D’autre part, ces intérêts menacent parfois l’intérêt public, intérêt public qui donne la priorité au bien commun et par conséquent, a priorité sur les intérêts des individus.


B – Sa conversion en capital politique

          Dans le cadre de la lutte contre le sida, les premières dames convertissent leurs œuvres en ressource politique pour leurs époux et pour elles-mêmes.

1 – La construction de l’activité comme ressource politique en faveur de l’époux

          Les actions des premières dames dans la lutte contre le sida constituent une ressource politique pour leurs époux dans la mesure où elles mettent en œuvre un des aspects de leur politique sociale et participent par ricochet à la conquête de l’électorat en faveur de leurs conjoints étant donné que « les dirigeants atteignent et maintiennent leurs positions en attirant l’attention sur des problèmes à la mode ou redoutés … ». Les activités des premières dames ne sont en fait que la continuation de la politique de leurs époux par d’autres moyens. Même l’engagement international des premières dames s’inscrit toujours dans le cadre des actions engagées par les chefs d’Etat comme le souhaite la présidente de l’OPDAS : « nous devons situer chacune de nos actions dans la logique des actions que nos époux et chefs d’Etats conduisent ». Cette idée est partagée par certains acteurs politiques. Les activités caritatives des premières dames peuvent également constituer des formes nouvelles et spectaculaires du travail politique, redéfinissant une autre manière de faire de la politique, ceci d’autant plus qu’elles contribuent à la conquête par ricochet de l’électorat en faveur de leurs époux.

          Les épouses de certains chefs d’Etat africains en effet, par leurs actions dans la lutte contre le sida, vendent une image sur le marché électoral, politique. Leurs actions sont aussi un travail de proximité à forte coloration politique, ce que Pierre BOURDIEU appelle « les stratégies de condescendance ». Car comme pour tout acteur politique, la logique est d’adopter une stratégie de séduction tous azimuts à l’échelle du pays tout entier. Pour y parvenir, elles tentent de devenir des femmes ordinaires pour plaire. C’est dans ce sens par exemple que Elisabeth DIOUF trouve des affinités entre elle et les femmes rurales du Sénégal. Les premières dames se livrent à un travail d’entrepreneur politique en jouant le jeu et en se conformant aux règles du jeu pour continuer à jouer. C’est ainsi qu’elles se montrent « proches des gens », demeurent leurs égales. Elles aiment également à rappeler leur qualité de mère et d’épouse, des qualités toujours valorisantes et valorisées dans les sociétés africaines. Le choix d’une telle stratégie politique est mûrement réfléchi. Gagner la confiance des personnes assistées peut se révéler très payant à terme surtout parce que la population démunie est plus nombreuse et a la réputation d’être moins politisée dans certains pays. Celui ou celle qui parvient à s’attirer leurs faveurs politiques puise dans un potentiel électoral fort mal utilisé jusqu’ici. C’est bien en usant de cette stratégie que les actions des premières dames comme Elisabeth DIOUF et Chantal BIYA ont été récompensées. Dans le premier cas, M. Abdou DIOUF a pu conserver une position dominante grâce au vote des plus démunis, surtout des femmes. Dans le deuxième cas, les actions de Mme Chantal BIYA ont été l’une des stratégies de reconquête des espaces politiques perdus depuis l’avènement du processus démocratique dans les années 1*90, principalement la province de l’Ouest considérée comme bastion de l’opposition par les acteurs dominants et les observateurs avertis du jeu politique camerounais.

          En effet, la tournée des membres du CERAC dans cette province en 2000 et l’inauguration d’une école par la première dame en 2002, ont constitué une grande entreprise de mobilisation politique en faveur du chef de l’Etat et de sa politique à travers son épouse. Lors de la tournée des femmes du CERAC, certains fils du terroir ont fini par convaincre leurs parents que la seule bonne voie, la moins dangereuse, celle qui comportait moins de risques, c’était celle de Paul BIYA. Ce qui a permis à la population de cette province de négocier un nouveau contrat avec le chef de l’Etat. Ceci s’est traduit dans les faits lors des élections législatives de 2002 au cours desquelles sur les 25 sièges à pourvoir dans la province, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), parti au pouvoir, en a raflé 24. L’inauguration d’une des réalisations de la « Fondation Chantal BIYA », fait également office de mobilisation politique et de mise en scène de l’attachement des populations de la localité concernée aux idéaux du chef de l’Etat et à sa personne comme en témoigne celle de l’école des Champions le 31 octobre 2002 à Bagangté. Un comité d’organisation  avait été mis sur pied et avait pour consigne de rassembler autour de cet événement tout ce que l’Ouest compte de cadres, d’hommes d’affaires, de commerçants, de planteurs… Dans chacun des cinq départements de la province, députés et magistrats municipaux appartenant au RDPC, ont été mis à contribution pour expliquer la générosité de la première dame aux populations. Dans cette grande campagne de sensibilisation, les chefs traditionnels sont sortis de leur réserve habituelle. Ils ont officiellement invité leurs sujets à honorer de leur présence massive cette manifestation, y compris en assurant à ces derniers que « le bon choix -pour le développement de la province- était celui du Président de la République et de son épouse ». Il n’est donc pas étonnant que l’événement soit perçu par le porte-parole des élites de l’Ouest, Ministre des Relations extérieures, comme « la réaffirmation de l’adhésion de toutes les populations de la province de l’Ouest aux orientations définies par la politique du Renouveau »3232 - Ibid., p. 79.. La venue de la première dame dans cette province peut également être interprétée comme un acte de reconnaissance du pouvoir à cette localité car elle a lieu après son basculement dans le camp du pouvoir à l’issue des élections législatives de juin 2002. L’engagement politique des premières dames en faveur de leurs époux à travers leurs associations et fondations consacrées à la lutte contre le sida et autres, est renforcé par la forte affinité de leurs membres avec le pouvoir.

2 – La construction symbolique et sociopolitique d’une position pour soi

          Tout en se consacrant à la lutte contre le sida, les premières dames se construisent une position (qui n’est codifiée dans aucun pays), tant sur le plan symbolique, social que politique car les apparences les servent et elles se servent des apparences. La construction symbolique de la position de première dame est inhérente aux profits multiples que génère cette position. Les actions des épouses de chefs d’Etat africains dans la lutte contre le sida participent d’un travail de présentation d’elles-mêmes tout à leur avantage. Car elles leur permettent de se faire connaître et se faire reconnaître par l’obtention des titres honorifiques et de se faire aimer dans la mesure où « rien de plus normal que d’aimer son bienfaiteur ou, à tout le moins, celui que l’on espère voir jouer un tel rôle ». Tout ceci contribue à la construction d’une image. Car les opérations symboliques d’intronisation des premières dames sont d’une extraordinaire efficacité sociale si l’on veut bien reconnaître qu’elles transforment la représentation que s’en font les autres agents et donc les comportements que ceux-ci adoptent (le plus immédiat de ces changements étant justement qu’on accorde à la personne investie les titres de respect et le respect réellement associé à cette dénomination) avant de transformer du même coup la représentation que la personne investie se fait d’elle-même et donc les comportements qu’elle se sent tenue d’adopter pour se conformer à cette représentation. Dotées d’attributs distinctifs couronnes, titres…, les premières dames établissent un ensemble de comportements à observer en leur présence, lesquels tendent à produire leur importance. En modifiant ainsi les conditions objectives d’existence, la construction de la position de première dame finit par générer un ensemble de dispositions, un habitus3636 - L’habitus « est un mécanisme structurant qui opère de l’intérieur des agents, bien qu’il ne soit à proprement parler ni strictement individuel ni à soi seul complètement déterminant des conduites. L’habitus est, selon Pierre BOURDIEU, le principe générateur des stratégies qui permet aux agents d’affronter des situations très diverses », BOURDIEU Pierre avec LOÏC J.D WACQUANT, Réponses, Paris, Seuil, 1992, p. 25. presque partagé ou imité par d’autres épouses de chefs d’Etat africains en vue de faire, de maintenir ou de conserver cette position.

          La construction sociopolitique de la position de première dame est perceptible à travers le rôle de courroie de transmission et de conseillère que jouent la plupart des épouses de chefs d’Etat africains suite à leurs actions dans la lutte contre le sida. En effet, la plupart des premières dames engagées dans la lutte contre le sida exercent une influence auprès de leurs époux en devenant leurs conseillères privées (en matière de lutte contre le sida en particulier) et des courroies de transmission sûres entre le chef de l’Etat et la population qu’elles rencontrent aux cours de leurs activités. La proximité auprès du chef d’Etat permet également aux premières dames de sensibiliser leurs époux afin qu’ils comprennent l’urgence de la situation. La conséquence de cette influence des premières dames sur leurs époux est non seulement leur adulation par une bonne partie de la population surtout la plus démunie et souffrant de la pandémie du sida, mais aussi et surtout leur diabolisation par l’opposition.

          En définitive, nous nous apercevons que la plupart des premières dames africaines sont effectivement des acteurs dans la lutte contre le sida sur leur continent. Même si aucune norme ne définit leur position ainsi que leurs modalités de prise de position et d’action, elles demeurent très actives dans certains pays. Elles se consacrent à la lutte contre le sida dans leurs pays surtout à travers la création des fondations et s’associent à leurs homologues sur le plan international au sein de plusieurs structures. Ces actions semblent vouées à plus de succès (même si elles sont souvent en contradiction avec la politique des autorités dirigeantes) dans la mesure où elles sont menées par les premières dames car « la première dame est un point focal qui attire l’attention ; elle est un leader d’opinion ». Elles revêtent une dimension politique dans la mesure où les activités engagent un point de vue politique neutralisé et conduisent finalement, par-delà leur dimension sociale avérée, à faire correspondre la posture du bienfaiteur à celle du politique étant donné que faire de la politique, c’est évidemment être bienfaiteur et humaniste, surtout en Afrique. Ceci d’autant plus que les actions menées contre le sida sont inscrites dans des contextes de luttes politiques dans lesquelles sont engagés les époux. Ces premières dames profitent de l’occasion pour défendre leurs enjeux propres (la construction pratique de leur position ou de leur propre carrière politique, l’exercice de l’influence auprès de l’époux en tant que conseillère ou courroie de transmission par exemple), à tel enseigne que certaines prennent position sur toutes les questions de la vie politique de leur pays au point de paraître comme celles qui dirigent le pays par époux interposés. Il convient de signaler que dans l’ensemble, les actions des premières dames sont dans la lutte contre le sida (qui ne constituent qu’un des aspects de leurs activités humanitaires) des ressources pour des conquêtes politiques : l’efficacité de la ressource qu’est la lutte contre le sida résulte de la dissimulation des intérêts qui y sont investis. En s’abritant derrière la misère des peuples, les premières dames tendent à camoufler les enjeux de politique interne liés à leurs actions. Le masque tombe finalement lorsque certaines de ces premières dames deviennent des acteurs politiques confirmés, partenaires de leurs époux dans la conquête et/ou la conservation des positions de pouvoir dans leurs pays à travers des activités proprement politiques.



P. H. de P.