[./index_.html]
[./presentation.html]
[./archive_gal.html]
[./cahier_1.html]
[./cahier_2.html]
[./cahier_3.html]
[./cahier_4.html]
[./cahier_5.html]
[./cahier_6.html]
[./cahier_7_.html]
[./cartes.html]
[./livres.html]
[./livres.html]
[./nouveautes.html]
[./agenda.html]
[./opinion.html]
[./contact.html]
[./liens.html]
[./appel_contribution.html]
[./cahier_7_.html]
[./cahier_7_goma_93.html]
[] []
Actualités
01.07.2008
-  élections
Bienvenue
L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n





  

Commerce transfrontalier   






       « Une économie en panne »

                                                                             Cyril Musila*     




* Cyril Musila est professeur de géopolitique des conflits à l'Institut catholique de Paris et directeur du cabinet d'études Investissement et Stratégie Grands Lacs (ISGL).



Alors que le Nord kivu a replongé en octobre 2008 dans la guerre, après les espoirs générés en janvier par la conférence de Goma qui avait tenté  de baliser le retour à la sécurité, la question de la construction de la paix est placée ici sur le terrain de l’économie. En effet,  les conflits qui ont ensanglanté la région des Grands Lacs depuis plus d'une décennie, comportent une forte dimension économique, en raison des richesses naturelles et des enjeux fonciers, à l’origine de la violence endémique.    


Ouverture à l’est 

Le Kivu fait partie de l’entité transfrontalière qui se trouve entre le fleuve Congo et le Nil. Les lacs Albert, Edouard, Kivu et Tanganyika servent de frontières naturelles à la République Démocratique du Congo et ses voisins orientaux : l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tananie.        

Cette zone charnière a  subi l’onde de choc du génocide rwandais en 1994. Les fugitifs et les réfugiés qui se sont installés dans cette région, ont accentué des tensions internes déjà fortes dans le Bushi, le Masisi, Walikale et Rutshuru.    
 
La convoitise des  terres fertiles de cette région des Hauts-Plateaux et les migrations humaines à l’intérieur d’espaces de compétition restreints ont engendré une très forte pression foncière, qui est à l’origine des violences intercommunautaires. Le pillage des ressources naturelles minières  a ajouté une intensité supplémentaire. Les questions d’accès à la terre constituent un paramètre essentiel des crises dans les Grands Lacs.    
 
Le Kivu se retrouve au cœur des relations complexes que la  RDC entretient avec le bloc oriental de l’Afrique. L’ouverture sur l’Est  qui débouche sur les ports de Mombassa (Kenya) et  Dar-es-Salaam (Tanzanie) sur l’Océan Indien s’opère par deux grands axes : d’un côté le « Corridor Nord » via le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda, et de l’autre,  la route et le rail qui partent de Dar-es-Salaam et passent par la Tanzanie, le Lac Tanganyika ou le Burundi et le Rwanda.  
   
Cette ouverture orientale est visible dans les rues de Goma et Bukavu : les produits importés “made in  Dubaï” inondent actuellement le Kivu au point d’avoir permis un renouvellement spectaculaire du parc automobile dans les villes où les taxis, les minibus et les voitures de particuliers affichent un signe particulier: leur volant est à droite comme au Rwanda et au Burundi.Ces flux commerciaux illustrent la vocation du Kivu à s’intégrer à l’économie de l’Afrique Orientale malgré un environnement politique instable.


Un double handicap: enclavement et insécurité

Enclavement     
Le manque d’infrastructures de transport et de communication (routes,  ports) fait que le Kivu est mal relié aux autres provinces congolaises ainsi qu’aux pays voisins. Le trafic routier entre les villes et leur hinterland est tellement dérisoire, qu’on va plus vite  en passant par les pays voisins que par l’intérieur de la province. L’évacuation des produits agricoles est mal assurée voire impossible  alors que les produits miniers sont acheminés dans les centres urbains par voie aérienne.

 Insécurité    

L’insécurité, liée aux groupes armés et aux rebelles «coupeurs de routes » sur les axes routiers et dans les zones minières, est telle que certaines zones du Kivu sont aujourd’hui « surenclavées », inaccessibles. C’est le cas  dans les territoires de Masisi,  Rutshuru,  Walikale et dans une certaine mesure Lubero dans le Nord ainsi qu’autour des zones minières de Shabunda dans le Sud.        

Mais le problème d’instabilité  est bien plus complexe. Le facteur essentiel, c’est la présence d’hommes armés et la circulation des armes légères. Les Interhamwe (FDLR) sont les principaux facteurs de troubles,  mais d’autres acteurs sont actifs : les rebelles mayi-mayi sévissent encore ici et là, une partie de l’ex-rebellion RCD-Goma, dont le général déchu Laurent Nkunda, ainsi que d’anciennes milices sous contrôle de chefs de guerre congolais échappent au contrôle des Forces Armées Congolaises (FARDC). De nombreuses zones minières sont exploitées par des groupes armés incontrôlés ou par les FARDC  elles-mêmes, parfois en liaison avec les Etats voisins.   Les zones de production sont alors désertées par les paysans, la production agricole baisse alors que se développe le trafic illégal des ressources naturelles (minerais, bois, etc.)  et le manque à gagner fiscal pour l’Etat.  

Pénurie d’électricité et d’eau courante        

L’accès à l’énergie et l’eau courante est un casse-tête récurrent pour la population et l’insuffisance de la production d’électricité et sa distribution cahotique  handicapent sérieusement l’activité économique. Le recours aux générateurs est généralisé,  les moulins de maïs, les décortiqueuses de riz, les petits ateliers de transformation d’huile de palme, de savonnerie ou de traitement de minerais fonctionnent cahin-caha, en dépit des lignes spéciales mises en place. La Société Nationale d’Electricité (SNEL), producteur et distributeur national, justifie sa piètre prestation par la vétusté de son matériel, les dettes et la baisse du niveau de la Ruzizi, rivière sur laquelle sont installées les turbines  qui fournissent le Kivu en électricité. Les kivutiens, au pouvoir d’achat très bas, sont confrontés aux difficultés de conservation de biens périssables parce que les équipements électroménagers ne fonctionnent pas. Des sources d’énergie alternatives existent dans la région: le gaz méthane du Lac Kivu, l’énergie éolienne, l’énergie solaire ou les déchets industriels (coques de noix palmiste, bagasse de la sucrerie, etc.; ce sont des pistes sérieuses , mais elles demandent de lourds investissements.        

La carence d’électricité affecte dangereusement l’utilisation de  l’eau courante que l’électricité permet normalement de traiter et de distribuer. Ainsi Goma, où l’eau manque, présente le spectacle permanent d’enfants et d’adultes  transportant des bidons d’eau depuis le Lac Kivu pour leur usage domestique; cette situation d’inconfort pose en plus un sérieux problème  de santé publique. 


L’absence de capital financier     

L’une des principales entraves à la sortie de l’économie de guerre est l’absence d’un système financier indispensable au tissu économique. Malgré la mise en place du Fonds pour la Promotion Industrielle (FPI) et d’institutions de microfinance ou de microcrédit (COOPEC), l’accès au crédit pour les entreprises reste très marginal. Quand le système de microcrédit existe, ce sont les fonds qui sont insuffisants ou les taux d’intérêt trop élevés. Les artisans, les commerçants et les hommes d’affaires  fonctionnent sur fonds propres, c’est-à-dire pas grand- chose (quelques dizaines ou centaines de dollars US). D’autres traversent la frontière et sollicitent les banques burundaises, rwandaises ou ougandaises. En l’absence d’un tissu bancaire fiable, les institutions de la microfinance sont des pistes qui doivent être explorées avec les entreprises et  l’Etat. 


La compétition « kivutienne »  

Des missions effectuées dans la région des Grands Lacs en 2004 et 2005, ont permis de constater deux phénomènes qui opposent le Nord Kivu (2.462.000 habitants) et le Sud Kivu (1.667.000 habitants)  :       

- Nord: un dynamisme de reconstruction  dans l’immobilier autour de Beni, Butembo et surtout Goma, malgré les destructions des guerres, les camps de réfugiés et  l’éruption du volcan Nyiragongo en 2002 ;        

- Sud: une stagnation  à Uvira et Bukavu qui, cependant depuis 2006, s’est  lancée dans la construction immobilière. Mais au Nord comme au Sud, on ne reconstruit toujours pas les routes .         

Dans le domaine des affaires, le dynamisme du Nord Kivu est lié aux joutes politico- économiques entre les acteurs Nande et Banyarwanda alors qu’au Sud, il concerne essentiellement les Bashi. La dynamique compétitive du Nord Kivu pousse les Nande à développer la bourgade de Butembo et la petite ville de Beni afin d’acquérir une certaine autonomie vis-à-vis de Goma. Des hommes d’affaires Nande ont doté Butembo d’une petite centrale hydroélectrique pour son alimentation en électricité. Des projets sont en cours pour une centrale hydroélectrique plus importante sur la rivière Semliki.    Quant à  Goma, chef lieu de province, c’est le fief des opérateurs Banyarwanda qui la considèrent comme la ville-phare de l’Est congolais où arrivent  les produtions des nombreuses fermes des territoires de Masisi ou de Rutshuru.      

Le Maniema (630.000 habitants) semble être  à l’écart de cette grande compétition « kivutienne ». Son territoire fournit des matières premières, des produits agricoles et forestiers (gibier surtout) et assure l’écoulement des produits manufacturés en provenance de l’Ouganda - motos, vêtements, chaussures, cosmétiques, savon et produits pharmaceutiques d’origine indienne sont apportés par des commerçants Nande et Indo-pakistanais - ou de Lubumbashi via le chemin de fer. Une fois par mois, le “Kalembelembe” vétuste train de marchandises d’une quinzaine de wagons relie Kindu à Lubumbashi pour approvisionner le Maniema en produits manufacturés et agricoles. En effet, les routes qui relient le Kivu au Katanga, au fleuve Congo, au Kasaï et à  la Province Orientale sont actuellement impraticables.  


Des axes de communication en panne  

Les connexions entre les zones de production et les zones de consommation, les campagnes et les villes, sont aujourd’hui en panne.Ces perturbations destabilisent le marché du Kivu qui repose principalement sur 3 axes d’approvionnement.   

L’axe Maniema-Nord Kivu - Province Orientale - Katanga        

Cette voie, très active entre les villes de Kindu, Goma, Butembo, Beni  et Bunia, est dominée par le trafic aérien des produits agricoles, miniers et  manufacturés importés, permettant ainsi le désenclavement du Maniema. Le dispositif est complété  par la route, à partir de Goma jusqu’à Beni et l’Ouganda en passant par Rutshuru, Kanyabayonga, Lubero et Butembo. Mais cet axe routier, qui est une partie de la route nationale qui relie le Katanga (au sud) et la Province Orientale (au nord),  n’est pas actuellement connecté au Maniema par une voie routière pratiquable. De plus, des poches d’insécurité chronique subsistent par endroits, en particulier sur les tronçons Rutshuru - Kanyabayonga - Lubero. 

Les liaisons Sud Kivu - Nord Kivu       

Le trafic se fait principalement sur le Lac Kivu entre Bukavu et Goma, et se prolonge au delà de ces deux villes par une route nationale jusqu’au Katanga via Uvira  et jusque dans la Province Orientale . Ce trafic concerne les produits alimentaires (haricots, bières et boissons de la BRALIMA) et les produits manufacturés importés qui transitent par le Kenya et l’Ouganda. En dehors de cette voie lacustre, la circulation par route et par avion est insignifiante, en raison du mauvais état des infrastructures  et des poches d’insécurité sur cette route nationale. 

Les liaisons Sud Kivu - Maniema        

La route reliant Bukavu à Kindu via Mwenga et Kasongo, que les Chinois réhabilitent, n’est pas pratiquable; coupée par endroits, elle traverse des zones réputées dangereuses parce qu’encore contrôlées par des “mayi-mayi” ou des “ex-interhamwe”. Quant au trafic aérien, il est insignifiant. L’absence de connexions  entre le Sud Kivu et le Maniema  explique que seules les deux villes principales, Bukavu et Kindu, sont capables d’évacuer la production agricole et minière vers le Burundi et la Tanzanie. 


Relations avec les pays des Grands Lacs      

Le Kivu qui entretient des relations complexes avec les pays voisins, tente d’établir des relations économiques transfrontalières de type «win-win» (gagnant-gagnant), où chacune des parties est gagnante. Actuellement, de nombreux commerçants et transporteurs du Kivu se plaignent que les pays  transitaires (Burundi, Kenya, Ouganda, Rwanda et Tanzanie) tirent une rente de situation grâce à leur position géographique d’intermédiaire (accès aux ports de l’Océan Indien), alors qu’ils n’apportent aucune  valeur ajoutée sauf des  tracasseries administratives et fiscales.      

Le domaine des infrastructures peut dynamiser les relations transfrontalières, en particulier dans la production énergétique. La distribution d’électricité est défaillante dans le Kivu comme au Burundi, au Rwanda et en Ouganda. Selon des ingénieurs de la Société Nationale d’Electricité (SNEL) opérant à Ruzizi II, la vallée des gorges de la rivière Ruzizi, exutoire du Lac Kivu, est capable de produire 500 MW d’électricité. A l’heure actuelle, elle n’en produit que 60 quand toutes les tribunes sont en état de marche (ce qui est rarement le cas).  Il est techniquement possible de multiplier dans cette vallée de petits barrages capables  de débiter chacun une cinquantaine de MW.  Une collaboration régionale avait été imaginée par la Banque Européenne d’Investissement (BEI) pour le barrage de Ruzizi II dans les années 1980 selon un schéma simple: l’électricité était produite par le Congo, distribuée par le Rwanda, et les facturations confiées au Burundi.   

La question de l’énergie est primordiale. Le prix galopant du pétrole la rend  indispensable ainsi que le recours aux moyens alternatifs de la produire (solaire, gaz, déchets d’usine, etc.). C‘est la condition préalable à toute relance économique.       

Autre secteur à développer, le tourisme devrait être une ressource partagée particulièrement importante.Outre l’aspect sécuritaire qu’il est urgent de traiter de façon transversale, les potentialités sont réellement immenses. Les curiosités (lacs, volcans, chaînes montagneuses, grottes, parcs, faune et flore de la forêt humide) du triangle Uvira-Kisangani-Bunia  peuvent prolonger la dynamique touristique portée aujourd’hui par  la Tanzanie et le Kenya, et dans une moindre mesure, l’Ouganda et le Rwanda (gorilles de montagnes).  

Des filières sacrifiées      

La RDC présente encore aujourd’hui les stigmates de la guerre et aussi les dégats provoqués par la gestion catastrophique de la politique de « zaïrianisation » des années 1970.  Les secteurs de  l’économie  agro-alimentaire et minière qui ont ainsi disparu en trois décennies sont nombreux:  les plantations d’huile de palme autour de Kamituga (Sud Kivu) et Walikale (Nord Kivu);  les transports lacustres et terrestres de la compagnie nationale des Chemins de Fer du Zaïre (SNCZ) dans les années 1980 ( elle même dissoute en 1995);  la production du café, du thé, de la viande et d’autres produits agricoles  dans le Masisi;   la sucrerie de Kiliba en 1995; la Cotonnerie du Lac à Uvira en 1996; la liquidation de la Société Minière et Industrielle du Kivu (SOMINKI)  en 1997;  la cimenterie de Katana,  l’usine textile Textivu, etc... La plupart des indicateurs économiques sont dans le rouge, cependant, la production ne s’est pas arrêtée. 

  •   L’huile de palme : exemple de la plantation de palmier à huile de Hombo-Chambuja, dans le Sud Kivu      

Cette plantation d’environ 200 hectares, au Nord-Ouest de Bukavu misait sur le marché de la consommation d’huile de cuisine. Elle avait été dotée d’une unité de production d’huile, dont la production était évacuée en fûts de 200 litres. Au début des années 1970, elle a été « zaïrianisée » mais le nouvel  acquéreur  n’ayant  pas la capacité de gestion nécessaire pour conduire l’activité, choisit de répartir les palmiers par petits groupes de 50 pieds et de les mettre en location auprès des villageois environnants. Une fois les régimes récoltés, les locataires les vendent à des villageoises qui en extraient l’huile selon le procédé artisanal du « munyonga » : il s’agit du malaxage, dans un fût métallique, des noix de palme cuites arrosées d’eau bouillante. Ce procédé artisanal entraine une perte de  15% d’huile qui est retenue dans les fibres. Les bidons d’huile  sont transportés à dos de femme jusqu’au marché rural distant parfois de plus de 20 km où ils sont transvasés dans des bouteilles de bière (bouteilles de 72 cl) et des petites boîtes de purée de tomates « koroboï ». Au terme de ce processus, les quantités d’huile mises sur le marché sont inférieures de 20 à 30% à la capacité normale de la plantation. Parallèlement, les prix à la consommation augmentent, des agents de l’Etat perçevant de petites taxes aux différentes étapes.

  •    La filière haricot : approvisionnement du Sud Kivu     

Il y a longtemps que le Bushi, l’hinterland de Bukavu, ne produit plus assez de haricots et qu’il faut donc  importer  depuis le Nord-Kivu.  Autrefois, les commerçants, indiens ou pakistanais, achetaient plusieurs dizaines de tonnes à la fois qu’ils transportaient sur le Lac Kivu jusqu’à Bukavu, où il vendait au prix de gros. Depuis quelques années, des centaines de femmes  se rendent chaque semaine par bateau à Goma,  pour négocier l’achat de quelques sacs seulement, qu’elles vendent à leur retour, en petites quantités, sur les marchés de Bukavu. La part des coûts fixes du transport dans le prix de vente rendent le prix à l’arrivée plus élevé, mais cela permet à des centaines de femmes de faire survivre leur famille. Ce commerce témoigne d’un glissement du secteur formel vers  l’informel, du salariat vers l’activité indépendante : cette évolution inclut dans le processus de production et de commercialisation non plus des salariés mais de nombreuses personnes indépendantes, assurant chacune une petite partie de la valeur ajoutée et dont le revenu permet juste la survie.     

•   La filière industrielle : la Bralima, Pharmakina et Saibu    

Ce  groupe d’entreprises a la particularité de ne pas avoir connu de fermeture et de s’être adapté  au contexte local.      

 - La Bralima, qui appartient au groupe brasseur international Heineken , a travaillé à 125% de sa capacité de production de juillet 1994 à octobre 1996 alors qu’un million de réfugiés rwandais étaient présents au Kivu. Mais après  la dispersion des réfugiés, cette entreprise a réduit son personnel de 75% et diminué sa production de 80% à cause de la difficulté d’écouler sa production  sur des routes souvent coupées, et de récupérer les bouteilles vides. Aujourd’hui , les activités du groupe, très présent dans la région (Kitega et Bujumbura au Burundi, Gisenyi et Kigali au Rwanda et Bukavu et Kisangani au Congo), sont florissantes.

 - Le cas de la Pharmakina est différent. Cette société appartenait depuis une trentaine d’années à la firme pharmaceutique allemande Boehringer-Mannheim, qui avait racheté l’usine de traitement de Bukavu et plusieurs dizaines de plantations au Sud et au Nord Kivu. En Allemagne, cette firme produisait divers médicaments, sa filiale Pharmakina de Bukavu était spécialisée dans l’exploitation de la quinine, un puissant alcaloïde antipaludéen. Dès lors que les plantations et l’usine ont été reprises par  deux cadres de l’entreprise, ils ont immédiatement supprimé le détour  par l’Allemagne, ont traité l’ensemble de leur production d’alcaloïdes jusqu’au produit fini avant la mise sur le marché africain et mondial.  

- La Savonnerie Industrielle de Butembo (Saibu) est une usine de fabrication de savon lancée en 1990 par un commerçant Nande du Nord Kivu. Situé à une vingtaine de kilomètres de Butembo, le projet a démarré par la construction d’un petit barrage avec l’aide d’ingénieurs italiens en 1992 afin d’alimenter l’usine en électricité. C’est une chaîne de saponification qui emploie  200 personnes . Elle est reliée à Butembo – son marché direct – par une route construite et entretenue par le propriétaire de l’usine. L’usine a démarré en 1998, quelques mois avant la rébellion du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD). Son activité n’a jamais cessé, même au plus fort des conflits.  Elle est approvisionnée depuis le Nord Kivu (Beni), le Maniema (Kindu), l’Equateur (Bumba) et la Province Orientale (Bunia).   

Pendant l’occupation de l’armée ougandaise, la Saibu a connu des difficultés pour assurer un approvisionnement régulier. Pour faire face à l’insécurité causée par les groupuscules incontrôlés de May-May, elle conclut un accord avec les Forces Armées Congolaises (FAC) afin qu’elles lui fournissent contre rémunération (1$ par soldat par jour) des militaires chargés de la sécurité. Ce renforcement de la sécurité autour de l’usine a eu un impact sur  la production et l’écoulement du savon; aujourd’hui, la Saibu ne parvient pas à honorer son carnet de commande et a dû installer une chaîne de plus grande capacité à Lubumbashi.    

Pour pallier l’insuffisance du réseau national de distribution d’électricité, la société produit sa propre énergie. Le manque de route praticables l’oblige, à importer son huile de palme par la coûteuse voie aérienne. Pour alléger ces différents coûts, elle utilise des coques concassées de noix palmistes comme source complémentaire d’énergie (ces coques sont aussi vendues aux paysans qui manquent de bois de chauffe). C’est une réponse à la la pénurie foncière  dans cette région de grandes fermes.        

La Saibu symbolise le dynamisme économique du Nord Kivu. Alors que le  contexte politique est tendu, son impact socio-économique sur les villages environnants est très positif. La société prend en charge les enfants mal nourris (« kwashiorkorés »)  dans un centre installé dans l’enceinte de l’usine; la création d’emplois profite à la population locale; l'activité de l’usine a permis l’ouverture d’un marché qui accueille  les paysans des villages voisins qui viennent vendre leurs produits ; pendant la guerre, en 2001, la SAIBU a orchestré la médiation  qui a conduit à la libération des otages Norvégiens et Thaïlandais tombés entre les mains de rebelles mayi-mayi.


Dynamique transfrontalière

Visas  pour le commerce       

Dans la Communauté économique des Pays des Grands Lacs (Burundi, Rwanda et République Démocratique du Congo), un ensemble d’accords  permettent la circulation des personnes. Le visa est gratuit entre la  RDC et  le Rwanda  mais payant avec le Burundi. La province  du Sud Kivu a mis en place une formule qui, moyennant 200 Francs congolais (0,45 US$ ) permet aux Congolais résidant à Bukavu d’obtenir un laissez-passer  valable 7 jours pour se rendre à Cyangugu, la ville rwandaise “collée” à Bukavu. Ce document qui  fait également office de passeport et permet plusieurs franchissements de frontières dans la semaine, est utilisé par la majorité des commerçants impliqués dans le petit commerce transfrontalier quotidien . La formule varie pour un Congolais qui va plus loin que Cyangugu. Entre les villes frontalières Goma(RDC) et Gisenyi (Rwanda), le laissez-passer congolais est remplacé par une facturette appelée « jeton » qui permet d’aller plus loin que Gisenyi à condition de rester sur le territoire rwandais. De son côté, le Rwanda octroie pour ses ressortissants un laissez-passer de 3.000 Francs rwandais (6 US$  environ) et valable 1 an pour circuler dans ce même espace régional de proximité. Ce “passeport” suffit pour rentrer au Burundi et en RDC avec un visa gratuit.       

La situation est un peu plus complexe avec le Burundi. L’accord de proximité fonctionne seulement entre les villes d’Uvira et de Bujumbra.    Ces dispositions de passage de frontières divergentes doivent être harmonisées pour une meilleure circulation des hommes et un meilleur dynamisme régional. Les facilités de proximité observées entre le Burundi, la RDC et le Rwanda – acceptation des laissez-passer nationaux aux frontières, gratuité de visa pour certains, carte de circulation CEPGL - entrent dans le cadre des accords de la CEPGL et n’ont jamais été mises en cause, même pendant les pires moments du conflit entre les États concernés.       

Les mouvements de populations sont facilités par un réseau routier acceptable entre le Burundi, l’Ouganda et le Rwanda, et grâce à des compagnies de transport qui ont mis en service des bus et minibus dans toute la région. Les sociétés  New Yahoo et Yahoo (Rwanda-Bujumbura), Vulcano (Kigali-Butare), Okapi (Rwanda¬Burundi-les 2 Kivu), Jaguar et le bus « Régional » (Bujumbura-Kigali-Kampala-Nairobi) ou Onatracom (Office Rwandais de Transport en Commun) assurent les liaisons inter-urbaines au Rwanda. Ce réseau de transport régional s’arrête en cul-de-sac à trois endroits de la périphérie orientale de la RDC à Uvira, Bukavu et Goma en raison du mauvais état des routes et de l’insécurité persistante dans les deux Kivu.

Enchevêtrement des flux  

Les flux de marchandises de cette région rendent interdépendantes les économies nationales: Le Rwanda reçoit de la RDC, l’huile de palme, le maïs, le manioc ou la banane. Une bonne partie de ces produits provient de l’Ile d’Idjwi sur le Lac Kivu et transite par la ville de Kibuye au Rwanda avant d’atteindre les marchés de Kigali.       

A l’inverse, la RDC reçoit du Rwanda des produits manufacturés moins taxés que ceux du Congo. En raison  de l’insécurité des zones agricoles du Kivu (Masisi, Walikale, etc.), le haricot et la viande de boeuf consommés  proviennent du Rwanda alors que le sucre est ougandais. Entre le Rwanda et l’Ouganda, le commerce des produits laitiers  devance les transactions de mil, de sorgho et de maïs. Pays de transit des importations du port kenyan de Mombasa, l’Ouganda s’approvisionne en légumes, en lait, en peau de vache et en cuir à partir du Rwanda. Le marché de Bujumbura où l’on retrouve un grand nombre de femmes commercantes congolaises, pratique un troc intense avec la province du Sud Kivu sur la base d’échange de produits manufacturés locaux (bière, textiles, savons) contre des minerais et des pierres précieuses.    

La production agricole  de cette sous-région  (café, thé et tabac) fait  l’objet de nombreuses transactions transfrontalières. L’huile de palme du Congo est  commercialisée au Rwanda et en Ouganda où elle est transformée en savon puis commercialisée, à son tour, au Burundi et au Congo.      

Concernant les biens manufacturés, la gamme des produits locaux échangés est assez limitée : ciment, sucre, boissons, tissus, savons. Le Rwanda a pris option sur certains produits dont le rayon de diffusion ne dépasse cependant pas le Kivu et le Burundi. C’est le cas du ciment, des tabacs et quelques boissons gazeuses. Le Burundi vend principalement à ses voisins du sucre, des boissons, notamment de la bière. La majorité de ces échanges qui reposent sur l’informel n’apparait pas dans les statistiques des administrations. Le commerce informel est une réalité incontournable, à la base de l’intégration économique entre ces quatre pays, sans oublier  la contrebande du sucre, du café et du carburant .       

Ces fluxs de personnes et les échanges de biens montrent qu’une intégration régionale à la base est possible, en dépit des méfiances affichées.   


Dynamiques transfrontalières et structuration de l’espace     

Plusieurs espaces frontaliers sont le cadre d’ échanges commerciaux intenses, et se définissent par plusieurs caractéristiques :

  • Les villes jumelles situées de chaque côté de la  frontière. Trois corridors reflètent cette dynamique d’échanges commerciaux de proximité qui contrastent singulièrement avec les autres espaces frontaliers. Il s’agit de Goma (Congo) - Gisenyi (Rwanda) ; Cyangugu (Rwanda) - Bukavu (Congo) ; Bujumbura (Burundi)- Uvira (Congo).     

  • Les infrastructures portuaires de transport avec des liaisons régulières ;    

  • Cadre d’échanges de haut niveau (Banques, bureaux de change, entrepôts) ;      

  • Flux intenses de population entre les villes jumelles ; .   

  •  Émergence d’initiatives locales, concertation entre les acteurs économiques et les pouvoirs publics ; promotion d’ instruments de financement. Les autres espaces fonctionnent comme de simples couloirs de passage ou de transit; Byumba au Rwanda, est située à 30 km de la frontière Rwanda-Ouganda. Son homologue ougandaise, Kabale, se trouve à plus de 50 km de la frontière.


Le nouvel axe  Butembo - Dubaï    

Les ports kenyan de Mombasa et tanzanien de Dar-es-Salaam demeurent les principales portes d’entrée et de sortie des produits importés et exportés de cette sous-région via Nairobi et Kampala (Corridor Nord) et la Tanzanie (voie ferrée Dar-es-Salaam – Kigoma) et concourent au renforcement des relations commerciales avec le Moyen orient. De nombreux produits manufacturés, notamment les appareils électroniques et les véhicules d’occasion, proviennent aujourd’hui des Émirats Arabes Unis. Dubaï,  nouvel Eldorado commercial, est devenu en quelques années la plus importante plate-forme commerciale desservant le Bassin Est.    

La ville de Butembo, reliée à Goma et à l’Ouganda, est devenu le principal centre de gravité du marché financier et monétaire régional. Le cours du franc congolais vis-à-vis du dollar, dans l’Est du pays, est déterminé non plus par les annonces de la commission interbancaire de la Banque Centrale du Congo, mais par un réseau d’hommes d’affaires (nande et indo- pakistanais) installés dans cette localité. Il en résulte parfois une différence de parité  Franc congolais / dollar entre le Kivu et le reste de la RDC.         

Les autorités rwandaises développent  des activités de service en mettant l’accent sur la promotion des nouvelles technologies et sur la modernisation de ses infrastructures de communication et de transport. Le matériel informatique et de télécommunication sont exemptés de taxes à l’importation et sont moins chers à Kigali qu’à Bujumbura, Bukavu, Goma ou Kampala. Outre la quasi totalité des routes inter États qui bénéficient d’un plan de réhabilitation, le Rwanda se propose de viabiliser des zones franches à Kigal, à côté de l’aéroport de Kanombe, et à Cyangugu, aux portes du Sud Kivu. Ainsi, la normalisation en cours des relations politiques entre le Rwanda et la RDC pourrait faire des relations aériennes entre Kigali et Goma un axe commercial régional de premier plan.      

Le commerce avec Dubaï a complètement révolutionné le système des transports dans l’ensemble des quatre pays en permettant l’acquisition de moyens de transport à bas prix. Ainsi, le parc des minibus servant au transport urbain, interurbain et inter-États, qui a été entièrement renouvelé,  provient de Dubaï. Mais ce commerce avec Dubaï, qui est en train de transformer profondément les orientations économiques de la région des Grands Lacs, risque de freiner l’émergence d’un véritable secteur industriel et manufacturier local, embryonnaire depuis l’indépendance. Certes, c’est une réponse immédiate aux effets des crises économiques et sociales de la région enrendant finacièrement accessibles les produits de première nécessité. Depuis que le Kivu a perdu, au début des années 1990, sa capacité de production en viande et n’approvisionne plus les grandes villes comme Kinshasa ou Lubumbashi , le marché a été, en partie, récupéré par l’Afrique du Sud. Ce contexte de forte dépendance économique est aggravé par l’arrivée de la Chine dans le secteur minier; ses  productions textiles bon marché, arrivées via Dubaï, concurrencent très fortement celles des industries de la région. Dans cette compétition,  le marché transfrontalier peut servir d’appui à la relance économique.

De nombreuses contraintes  

Ce sont d’abord  les barrières non tarifaires qui limitent la fluidité des échanges dans les quatre pays observés, particulièrement  en RDC. Le contexte sociopolitique et économique de congolais autorise des pratiques anormales. Dans une correspondance adressée au Gouverneur du Sud Kivu, les responsables de la Fédération des Entreprises du Congo (FEC) de cette région identifient quatre entraves majeures :

• la multiplicité des services aux postes frontaliers;

• l’institution des frontières à l’intérieur du pays et entre les provinces Kivu;

• le non respect par l’administion décentralisée de la nomenclature des taxes;

• la multiplicité de postes de police en ville et sur les routes intérieures.         

Selon ces responsables, à la place de quatre services officiellement reconnus par la loi sur les postes frontaliers, on en dénombre actuellement 20 qui perçoivent des sommes d’argent chacun à son compte et une multiplicité de personnes indépendantes des autres dans chacun de ces services. Ces taxes sauvages entraînent des affrontements inter- services et alourdissent les coûts de transaction.      

A ces obstacles au commerce, s’ajoutent les difficultés de financement des activités; les taux d’intérêt  pratiqués par les structures de micro finance. Dans certains pays comme la RDC, la capacité d’intervention des banques commerciales  très limitée, laisse  la place à des institutions de micro finance dont les pratiques sont souvent dissuasives à l’égard des emprunteurs potentiels.                                                                                             


C. M.