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Actualités
01.07.2008
-  élections
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L E S   C A H I E R S   D E 
             L ' A F R I Q U E
            R e v u e   d'é t u d e   e t   d e   r é f l e x i o n   s u r   l e   m o n d e   a f r i c a i n
  

Violence et milices






Jeunesse et violence

Luca Jourdan*



* Luca Jourdan est docteur en anthropologie sociale, chercheur à l'université de Bologne (Italie)




Les deux provinces du Kivus sont surnommés « la poudrière africaine » ou « le Far-West » en raison des troubles de guerre qui ont  placé, depuis plus d’une décennie, cette région « hors contrôle ». Dans une situation de crise politique, sociale et économique, de nombreux jeunes désorientés sont à la recherche d’une identité; la violence leur fournit des modèles. L'une des caractéristiques de l'explosion de la guerre au Kivu est que le monopole de la violence est passé de l'Etat aux individus.  


La terre, facteur de violence

  Au début des années 1990, la région de Masisi, au nord de Goma, est le point de départ de la violence. En 1991, les premiers heurts ont lieu entre la population indigène et des immigrants en provenance du Rwanda, les Banyamulenge, En 1993, l’intervention de la « Division Spéciale Présidentielle » (DSP), la force d'élite de Mobutu, donne lieu à une trêve fragile; l'année suivante, l'arrivée par le Rwanda de plus d'un million de réfugiés Hutu déstabilise la province tout entière du Kivu. Sur fond de sentiments locaux anti-Tutsi, des milices congolaises locales en viennent à nouer des alliances avec les Interahamwe (milices hutu composées d’anciens génocidaires rwandais), et à persécuter les populations Tutsi vivant au Kivu.

   En mai 1997, l' « Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo » (AFDL), un mouvement armé soutenu par le Rwanda et l'Ouganda, prend le pouvoir à Kinshasa après une brève campagne qui est  partie du Kivu, l'année précédente. Laurent- Désira Kabila, le chef de l'AFDL, se proclame Président de la République Démocratique du Congo (RDC). Mais l'alliance entre Kabila et ses alliés rwandais se détériore rapidement et en juillet 1998, une nouvelle rébellion prend forme au Kivu, dirigée par le « Rassemblement Congolais pour la Démocratie » (RDC), soutenu par le Rwanda. Néanmoins, le RCD conquiert Goma et Bukavu et s'établit fermement dans les régions orientales, contrôlant Kisangani et ses mines de diamants. Depuis lors, l'histoire du Kivu coïncide avec celle du RCD et de ses fractures continuelles qui ont donné vie à de nombreux mouvements rebelles.

   De nombreux jeunes kivutiens se sont tourné vers les groupes armés. Frank Van Acker et Koen Vlassenroot attribuent ce phénomène à un processus de fragmentation sociale liée à la distribution de la terre. Pendant la période précoloniale, la terre était propriété collective, exploitée par des familles, des chefs traditionnels, en échange d’un tribut annuel payé en nature. L’administration coloniale belge introduisit la propriété privée ainsi qu’un système de cadastre.  Le système traditionnel ne fut pas supprimé, mais les terres vacantes déclarées propriété de l’état et transformées pour la plupart en plantations. En 1973, Mobutu fit voter une loi qui déclara toutes les terres propriété publique et le système traditionnel fut totalement abrogé ; avec la mise en place partielle de cette loi, la structure sociale du Kivu fut détruite et « le contrôle économique de la terre passa de plantations familiales coloniales à une nouvelle classe d’entrepreneurs congolais ; ces derniers en avaient le monopole». Le système Mobutu reposait sur le « clientélisme », une stratégie qui, afin de garantir la loyauté d’un petit groupe de politiciens et d’hommes d’affaires, leur permit de s’enrichir et de prendre possession de grands espaces. Le phénomène fut avéré, particulièrement dans le Masisi, où des représentants politiques de la communauté Banyamulenge – comme Bisengimana Rwena, le chef d’état major de Mobutu dans les années 1970 – prirent possession de grandes fermes.

   Ces changements eurent des effets intergénérationnels. Les transformations sociales générées par les nouvelles lois, combinées à l’augmentation de la pression démographique, créèrent une nouvelle classe sociale de jeunes gens sans terre. L’économie congolaise, manquant d’industries, n’était pas capable d’absorber cette main d’œuvre et de nombreux jeunes quittèrent leurs villages à la recherche de  travail dans l’économie informelle. Au début des années 1990, l’insécurité dans le Kivu était à son point culminant et un grand nombre de jeunes sans emploi vivaient dans des conditions économiques critiques. Le système scolaire était totalement effondré et l’administration publique était jugée responsable de cette situation. De nombreux jeunes hommes s’enrôlèrent alors dans les milices rurales, le seul moyen d’échapper à la marginalisation.

 Témoignage

   Manguredjipa est un village difficilement accessible, situé à environ 60 km à l’ouest de Butembo et contrôlé par les Mayi Mayi sous le commandement de Modohu. Un jeune prêtre qui habite au village a donné son point de vue :
« A Manguredjipa, il y a des Mayi Mayi de Modohu. Ils sont nombreux, volent et pillent. Quelquefois, lorsqu’ils viennent en ville, ils apportent une jerricane de kindingi [une bière locale] puis ils forcent quelqu’un à la vendre. Lorsqu’ils reviennent, s’il n’y a pas d’argent, on a des ennuis. Au camp, il y a environ 60 enfants et une centaine d’adultes. Les jours de marché, les gens doivent payer aux Mayi Mayi des taxes en nourriture. Ils imposent aussi une taxe aux barrages routiers. Une mobylette doit payer un dollar et une bicyclette vingt cents. (…). Etre membre d’un groupe Mayi Mayi est un prestige, cela signifie que l’on est fort. Quelquefois, les Mayi Mayi recrutent par la force, ils kidnappent aussi les enfants, les tatouent et les éclaboussent d’eau avant de les envoyer au combat. Ils les trompent en leur disant qu’ils ne peuvent pas mourir. Il y a quelques jours ils sont entrés dans une maison et ont violé une fille. La famille a honte car les gens la regardent et disent : « regardez-la, elle est devenue une femme des Mayi Mayi ». Beaucoup d’enfants voudraient quitter les Mayi Mayi mais ne savent pas où aller. Au petit cinéma dans le village, les Mayi Mayi imposent leurs films : ils passent des vidéos pornographiques, ils détruisent la société. Ils ont toujours leurs films de Kung Fu, Ninja et ce genre de choses. J’ai vu un petit Mayi Mayi, il était grand comme ça [il lève la main à une hauteur d’un mètre vingt], il a forcé un père [un adulte] à se mettre à genoux, lui a noué les mains derrière le dos et l’a traîné avec lui. Nous n’avions jamais vu pareille chose ! ».


Violence, imaginaire et Identité


   La thèse de Van Acker et Vlassenroot défend l’idée selon laquelle, dans le Kivu, « la violence est utilisée pour réorganiser l’espace économique et contrôler la mobilité au sein de et entre les espaces ». Il s’agit de contrôler l’espace signifie contrôler des réseaux informels de commerce des minéraux et imposer de nouvelles formes de taxation sur la population. Les paysans sont forcés de passer aux péages routiers et de payer une taxe en nourriture. A Bunyatenge par exemple – un village contrôlé par les Mayi Mayi de La Fontaine – chaque famille doit payer une taxe de manioc ; ailleurs, c’est l’huile et le sel.

   Le jeune combattant est devenu un modèle fort dans l’imaginaire de la jeunesse, une figure qui impose ses propres règles et adhère à la modernité. Cette image ressemble à celle du « sapeur » étudiée par Didier Gondola. C’est un jeune homme qui adhère à la « Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes » (SAPE). Le terme se réfère aux jeunes Congolais de Kinshasa, Brazzaville, Bruxelles et Paris, qui fondent leur identité sur la mode. Ils portent des vêtements de luxe qui ne correspondent pas à leur classe sociale, afin de s’affirmer par l’exaltation de leur différence. Selon Gondola, le « sapeur » est un jeune homme cherchant une nouvelle identité sociale et politique et le SAPE, un mouvement de protestation contre toutes les formes d’autorité (état africain, monde occidental et anciens colonisateurs). L’expression des jeunes combattants, comme les « sapeurs », est liée au corps : tatouages chez les Mayi Mayi, amulettes autour des chevilles et poignets, uniformes extravagants, chapeaux de cow-boys et bandanas, lunettes de soleil et postures qui rappellent des films d’action hollywoodiens et bien sûr la kalachnikov – l’arme rebelle par excellence.

   Ces pratiques corporelles traduisent l’influence du cinéma assez clairement. Ce thème a été étudié par Rémy Bazenguissa-Ganga qui a analysé la relation entre le cinéma, la violence et les corps dans les cas des milices Ninja, Cobra et Zoulou à Brazzaville.  Son étude se concentre sur l’influence des films sur les formes de violence, d’argot, de gestes et de langage corporel de la jeunesse. Les observations sont similaires dans le  Nord-Kivu. Selon une enquête réalisée dans dix-neuf petites salles de cinémas à Butembo, les cinq films les plus regardés sont, dans l’ordre : Delta Force II, avec Chuck Norris ; My Father is a Hero, avec Jet Lee ; Rambo I et II avec Sylvester Stallone ; et Commando avec Arnold Schwartzenegger. Les jeunes combattants vont au cinéma de manière assidue puis reproduisent les mêmes gestes et comportements vus à l’écran.

   Parallèlement à la violence, les combattants veulent accéder à la modernité au travers de ses symboles : ils volent radios, lunettes de soleil ou argent et circulent sur les taxis-motos locale, sans payer. Il est important de noter que l’image du soldat est l’un des rares modèles de modernité pouvant être réalisée par les jeunes au Kivu.

   La quête d’avantages matériels est une motivation importante pour l’enrôlement dans un groupe armé. L’argent rapide et facile est une réaction à l’absence d’opportunités d’emploi. De plus, le système scolaire, abandonné par l’état central, s’est complètement effondré et les familles n’ont pas assez d’argent  pour payer les frais scolaires de leurs enfants. Une enquête de l’UNICEF Bukavu a trouvé que 25% des Kadogo ont rejoint l’AFDL de Kabila dans le but d’obtenir des avantages matériels, 28% ont déclaré avoir été contraints de s’enrôler par l’absence de travail, tandis que 15% considéraient l’enrôlement comme l’occasion de prendre une revanche sur les Forces Armées Zaïroises. Seulement 7% se sont référés à des motivations patriotiques. L’opportunisme généralisé qui semble dominer dans la société congolaise a été façonné par des années de dictature mobutiste.

Le déguisement du guerrier

   Il est important de noter que dans le contexte chaotique du Congo, le choix de s’enrôler reproduit à son tour violence et désordre. L’enrôlement représente une tentative de dominer une réalité qui n’est plus contrôlable et qui est devenue inintelligible. Cela s’exprime par certains rituels et codes guerriers, en particulier, les déguisements adoptés par certains jeunes soldats pour le combat.  

    En décembre 2002, une coalition, composée du MLC de Jean-Pierre Bemba et du RCD National de Roger Lumbala, attaque la zone contrôlée par Mbusa Nyamwizi, durant plusieurs semaines, forçant la population à abandonner leurs maisons. Les deux factions pillent systématiquement l’aire de combat. Les rebelles du MLC sont accusés - en particulier par Mgr Melkisedek, l’évêque de Butembo -d’actes de cannibalisme envers des pygmées qui habitent la région et d’actes de terreur contre la population civile. Certains des combattants de Bemba se battent déguisés en femmes : ils mettent du rouge à lèvres et portent des perruques et des pagnes.

   Des phénomènes similaires se retrouvent dans d’autres conflits africains. Dans son travail sur la guerre au Libéria, Stephen Ellis a expliqué ces pratiques de déguisement par  des rituels traditionnels : parmi les Goa, par exemple – une population vivant au nord de Monrovia – l’androgénie et l’ambiguïté sexuelle sont considérées comme des qualités potentielles de tout être vivant, et l’inversion des rôles – dans le cas d’un homme qui se déguise en femme – est commune à de nombreux rituels. Il y a d’autres interprétations aux déguisements: c’est une ruse utilisée pour déstabiliser l’ennemi et créer un sentiment de désorientation qui augmente la peur ; un groupe de croyances dans lequel le déguisement est censé rendre les guerriers invincibles. Les rituels de déguisement, mêlés à une consommation abondante de drogues (alcool, marijuana et barbituriques), ont un effet paradoxal : la fiction de la folie, ritualisée de cette manière, sert à éviter la folie réelle. Elle aide les combattants à affronter la réalité et à commettre des actes de terreur et des atrocités, sans trop souffrir des répercussions psychologiques. C’est un cercle vicieux, où des actes de violence semblent être -pour reprendre les mots de Roberto Beneduce - « sans limites, insensés, hors histoire », et où ils dégénèrent en massacres et mutilations, générant une « vie quotidienne incompréhensible et impénétrable ». Il faut aussi considérer que dans le conflit congolais, la terreur agit comme un substitut au manque d’armes modernes.

   Ces déguisements engendrent une banalisation et une ridiculisation de l’horreur et donnent lieu à des pratiques pouvant être définies comme des actes de « carnavalisation » de la terreur. Les surnoms des combattants répondent à cette logique : ridiculiser l’horreur permet aux bourreaux de commettre des crimes inimaginables, sans angoisse excessive. Ces processus se retrouvent au sein même de la population civile, qui est la principale victime. Les rumeurs d’actes de terreur – passés ou à venir - sont pleines de sarcasme et souvent accompagnées par les rires des interlocuteurs. Du point de vue de la victime, ridiculiser l’horreur permet une prise de distance par rapport aux événements et un espoir de survie.

Analyse du Pillage

   Le pillage, systématique dans les conflits congolais, remplit souvent une fonction politique. Tout d’abord, il devient l’instrument indispensable au chef pour le contrôle de ses  troupes. Le butin est partagé selon la hiérarchie, le rang et l’âge. Les femmes et les enfants des combattants - qui vivent généralement en dehors de ou aux frontières des camps - suivent l’attaque et pillent également les maisons des villages conquis, emportant le butin à bicyclette.
   N’étant pas payés les combattants utilisent directement les biens volés ou les vendent. Mais le butin a aussi une valeur symbolique, il permet au jeune combattant d’accéder à la modernité et à ses symboles  (il serait, en effet, difficile d’expliquer pourquoi des combattants volent une télévision, une caméra ou un frigidaire et les emmènent dans des régions reculées, sans électricité, ou volent des livres alors qu’ils sont analphabètes).

   Sabakinu Kivilu a analysé les pillages au Zaïre au début des années 1990. A Goma, en décembre 1990, des soldats qui n’ont pas été payés depuis longtemps, quittent leurs casernes et pillent la ville. C’est la même chose à Kinshasa, la population se joint aux soldats pour piller et quelquefois détruire les magasins et les marchés. L’alliance entre la population et l’armée n’est pas une règle générale et  à Kisangani, en décembre 1992, les soldats ne permettent qu’à leurs parents de participer au pillage.

   Les guerres durent longtemps en Afrique,  contrairement aux conflits européens du 20ème siècle. Avec le temps, la guerre devient un aspect presque banal de la vie quotidienne et pénètre la réalité, perdant son caractère exceptionnel. La population est condamnée à vivre dans la peur et la terreur, dans une situation que Linda Green définit comme « la peur comme mode de vie ».

« L’article 15 »

   L'utilisation coercitive de la violence est une constante depuis la période coloniale. Dans le Zaïre de Mobutu, la «  la Division Spéciale Présidentielle » (DSP) - corps d'élite au sein de l'armée doté de privilèges spéciaux - a annihilé par la brutalité toute forme de protestation de la jeunesse. Les événements les plus connus sont les massacres d'étudiants à l'Université de Kinshasa lors d’une manifestation pacifique le 4 juin 1969, et à l'Université de Lubumbashi où, les 11 et 12 mai 1990, des dizaines d'étudiants sont tués. Dans ce contexte de peur et de violence, émerge la formule « article 15: débrouillez-vous ». Cet article, fruit de l'imaginaire populaire, a autant de valeur que les quatorze articles de la constitution. Selon René Devisch, « l'article 15 désigne socialement l'espace du petit prédateur, les ruses et la débrouillardise ».

   La « débrouillardise ou système D » se développe d’autant plus que l’état se désagrège ; l’économie informelle devient la norme, dictée par la loi du plus fort, mais permet la survie de millions de personnes. Comme le note Jean-François Bayart, « contrairement à ce que veut une imagerie ingénue, la corruption, la prédation ne sont donc pas l’apanage des puissants. Elles sont des conduites politiques et sociales que se partagent la pluralité des acteurs, sur une plus ou moins grande échelle ». Le « système D » est institutionnalisé et accepté par le pouvoir qui en fait un moyen de sa propre survie et permet à tout citoyen de se comporter comme un « petit Mobutu » au sein de sa communauté et de sa famille.



La Violence récompensée

   Avec la guerre congolaise, le monopole de la violence passe de l'état aux citoyens qui agissent en l'absence de normes, en échange d'une dévotion à l'autorité de Mobutu. La violence est devenue un instrument légitime pour affirmer des intérêts personnels et communautaires. Durant les difficiles négociations de paix de Lusaka en 1999, les différentes factions ont violé continuellement les termes des accords pour négocier une position prépondérante dans le nouvel ordre politique congolais. Ce comportement a payé puisque l'actuel gouvernement de transition –formule comprenant un président et quatre vice-présidents –, soutenu par la communauté internationale, récompense des dirigeants politiques qui ont prouvé sur le terrain être des plus violents. Au Congo, la violence a donc été politiquement  « rentable ».

   Les chefs miliciens du Nord-Kivu ont utilisé la sauvagerie, principalement pour promouvoir leur ascension sociale, se cachant derrière l’argument d'auto-défense et de la résistance anti- tutsi. C’est le cas du commandant Mudohu – à la tête d'un mouvement Mayi Mayi à Butembo – qui, après avoir « obtenu  une place » au Sénat à Kinshasa a abandonné ses jeunes soldats dans la forêt. Quelques semaines plus tard, Mudohu envoya une lettre à la radio locale de Beni et Butembo, demandant pardon à la population pour toutes les exactions commises par ses troupes Mayi Mayi. Cet exemple n’est pas une exception mais la règle qui a guidé l’ensemble du processus de paix. Aujourd’hui, de nombreux dirigeants politiques et des chefs militaires, responsables d'atrocités, occupent des postes importants dans le gouvernement de transition et dans la nouvelle armée nationale.

    C'est sans doute le côté sombre du processus de paix au Congo. Jusqu'à maintenant, le processus de réintégration sociale des combattants n’a pas rencontré de difficultés particulières parce que les Mayi Mayi, et dans une moindre mesure l' (APC) - aile militaire du RCD-ML, scission du RCD-Goma de MbusaArmée du Peuple Congolais Nyamwisi) -, ont bénéficié d’un soutien populaire, et parce que ces milices sont perçues comme des forces d'auto-défense et de résistance contre l'envahisseur rwandais. Néanmoins, ce consensus se lézarde peu à peu.

   En 1996, les groupes Mayi Mayi, au sommet de leur popularité, ont pris part à la campagne AFDL. Comme le suggère Emma Wild, la population leur attribuait la victoire contre le tyran Mobutu et les admirait pour leur courage qui, selon leurs croyances, dérivait de pouvoirs surnaturels. Ces pouvoirs étaient censés terrifier l'ennemi tout en leur permettant de faire face aux Forces Armées Zaïroises (FAZ) de Mobutu. Mais entre 2002 et 2004, leur image change et on commence à les considérer comme de simples bandits.

   La fin de la guerre n’a pas fait disparaître la criminalité. En fait, le terme « paix » se réfère simplement à une trêve entre les différentes factions, et les harcèlements contre les civils continuent. A Beni, par exemple, selon un rapport d'une ONG locale, des groupes armés (Mayi Mayi, APC, FAC) circulent en ville sans contrôle ni coordination. Les civils sont victimes d'abus systématiques: assassinats, tortures, arrestations arbitraires, pillages et viols. Par ailleurs, les jeunes soldats des groupes Mayi Mayi ont été littéralement abandonnés par leurs commandants, qui occupent maintenant des fonctions politiques. Le sentiment de trahison risque renforcer les frustrations et pousser combattants à aggraver leur comportement antisocial, freinant de ce fait le processus de réintégration. La transformation des formations militaires en groupes de bandits les rendrait définitivement incontrôlables.

« Innocent et Coupable »

   Etudier la guerre et la violence dans le Nord-Kivu consiste à tenter d'éclaircir les processus historiques qui ont mené à l'explosion du conflit. Pour reprendre les mots de Jewsiewicki, « la tâche urgente de l'anthropologie de la violence est d'analyser comment une personne  respectable  peut soudainement  se transformer en un meurtrier qui tue son voisin ou  l'un de ses proches ». En même temps, il est nécessaire de concentrer la recherche sur les jeunes qui dans ces contextes n'épousent pas la violence mais, au contraire, en souffrent.

Certaines ONG, impliquées dans les programmes, Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR),  mettent en place des projets suivant le modèle Food For Work qui consiste à donner du travail, payé en nourriture, aux jeunes qui décident de quitter les milices. Comme le note une jeune fille de Butembo, à propos d'un projet Food For Work: « hier, c’étaient des voleurs, aujourd'hui on leur donne à manger ».

La reconstruction post-conflit en RDC soulève une question de fond : ces programmes qui favorisent des jeunes ayant opté pour la violence dans leur passé, ne risquent-t-ils pas renforcer la culture de l'impunité ? En même temps, une attitude punitive risque d'augmenter le déséquilibre et la violence des combattants. La difficulté consiste à trouver un point d'équilibre dans la mise en place de ces projets dont le but est  de bloquer les mécanismes de sa reproduction.


L. J.