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Editorial

Richesses naturelles    

 

 

 

 

                      « Un scandale géologique »

 

                                                                                                          Emmanuelle Argenson*

 

 

 

 

 

* Emmanuelle Argenson est chercheur en sciences politiques à l'Institut catholique de Paris et est spécialiste  des questions des conflits dans la région des Grands Lacs.

 

 

 

En 1892, lors d’une expédition au Katanga, le géologue belge Jules Cornet lance la fameuse phrase: « le Katanga…ce scandale géologique ». Cette expression a ensuite été étendue à l’ensemble du Congo, et notamment aux Kivu, qui regorgent de ressources naturelles.   

 

 

Les richesses minières convoitées du Kivu  

 

« Alors qu’un peu partout dans le monde, les ressources minières ont été fortement entamées ou épuisées,  cette région,  longtemps “chasse gardée” des sociétés belges à l’époque de la colonisation, fermée aux investissements étrangers par la dictature, dispose de nombreux gisements  encore vierges ou mal exploités : diamants, cuivre, étain, charbon, fer, manganèse, mais aussi niobium, coltan, cobalt, uranium, germanium, méthane et pétrole; le Congo a de quoi susciter la convoitise  ».        

   

Selon ce rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur l’exploitation illégale des ressources naturelles en RDC, celles-ci ont joué un rôle crucial dans la prolongation du conflit.  Le pillage économique du Congo pendant la dernière décennie (1990-2000) concerne tous les secteurs économiques, l’agriculture, l’élevage, le bois et l’industrie. L’ONG congolaise “Anti-Bwaki “(lutte contre la malnutrition en swahili), affirmait à ce sujet : « Le Rwanda manque d’huile de palme  et ne peut certainement pas faire fonctionner une entreprise de savon à l’échelle africaine. L’huile provient de la RDC ». Il en va de même pour bon nombre d’entreprises démantelées et reconstruites ailleurs, ou de cheptels volés et retrouvés de l’autre côté de la frontière.     

 

Les ressources naturelles minières représentent le domaine le plus touché. L’ONG britannique Global Witness explique ainsi : « Le conflit en République Démocratique du Congo concerne principalement l’accès, le contrôle et le commerce de cinq ressources minérales principales : le coltan, le diamant, le cuivre, le cobalt et l’or (26)». Ces richesses  sont réparties au sud d’une diagonale menant de l’étroite bande côtière atlantique, au lac Albert dans le nord-est.  Au delà de cette ligne, le Katanga forme avec le Kasaï et les Kivu une des zones les plus riches puisqu’elle renferme du cuivre en grande quantité, mais aussi du cobalt, du zinc, du germanium, de l’uranium et des gisements d’or et de diamant. Néanmoins, c’est au Kasaï que l’on trouve les plus grands sites d’extraction de pierres précieuses, notamment autour de la ville de Mbuji-Mayi. Les Kivu recèlent, quant à eux, d’importants gisements  d’or, de Columbo-tantalite (Coltan) et de Cassitérite.

 

 

Le  « Coltan » : l’or gris du Kivu           

 

Le Coltan ou Columbium-Tantale est un minerai à partir duquel les métaux précieux, Tantale (Ta) et Columbium (Cb) ou Niobium (Nb), sont extraits. Il se présente sous forme d’une pierre grisâtre dont les deux composants sont séparés avant leur utilisation. La roche est exploitée de manière assez élémentaire car elle ne nécessite pas d’instruments d’extraction spécialisés.   Le tantale est un bon conducteur de courant, extrêmement résistant à la chaleur et à l’acidité. Il est employé dans la construction de platines conductrices de téléphones portables, ordinateurs portables,  jeux vidéos et lecteurs de CD, mais aussi dans l’aérospatiale, la chimie et l’armement. On le retrouve également dans les condensateurs des appareils électroniques. Quant au Colombium, il sert à renforcer l’acier et est utilisé dans la fabrication d’automobiles et de canalisations de gaz. A ce jour, il n’existe quasiment pas d’alternative au tantale, ce qui le rend d’autant plus indispensable. C’est donc l’élément le plus recherché dans la combinaison du coltan, d’autant que c’est un métal rare.    

 

Selon le Groupe de Recherche sur les Activités Minières en Afrique (GRAMA), le terme « coltan » est une expression populaire venant de RDC. Ce minerai a été découvert au début du XXe siècle au Congo, mais jusque dans les années 1990, il est extrait comme un dérivé de la cassitérite. Avec le développement des nouvelles technologiques, il est très recherché. L'Australie est aujourd’hui le premier producteur, cependant la RDC détient les plus grandes réserves mondiales. Le GRAMA estime que « 80% des réserves connues de coltan sont en Afrique, et que 80% de celles-ci sont situées en RDC. Ce pays deviendra le plus grand fournisseur de coltan du monde, lorsque la situation sécuritaire se sera améliorée ».        

   

La « coltan belt » couvre dans l’est du pays, les provinces du Kivu. Bukavu, la capitale du sud-Kivu sert de centre de négoce. Sous le régime Mobutu, l’exploitation de ce minerai avait été peu à peu abandonnée, mais son extraction artisanale a repris avec la guerre. A partir de 2000 et 2001, la demande accrue de nouveaux produits électroniques provoque une pénurie de tantale, ce qui entraîne mécaniquement une forte augmentation  des prix. Cette explosion de la demande de coltan profite particulièrement aux pays ayant envahi les deux Kivu, c’est-à-dire  l’Ouganda et surtout le Rwanda qui exportent ce minerai pour leur propre compte. Une bonne partie du marché était aux mains de réseaux mafieux qui avaient renforcé leur emprise sous l’administration des rebelles du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) et de différents seigneurs de guerre. En effet, pendant toute la période du boum du coltan, le RCD-Goma tient les rênes administratives, politiques et économiques de la région. Ce mouvement d’obédience rwandaise a permis à Kigali de tirer profit très largement de ses positions au Congo.            

 

Une étude canadienne a montré qu’à l’époque faste du trafic de ce minerai, le RCD totalisait  entre 17 et 39 % des bénéfices sur un kilo de columbo-Tantalite exporté (la valeur approximative du coltan avant expédition, en décembre 2000 était de 119 US$. Aujourd’hui, malgré le départ des troupes étrangères, les réseaux sont restés en place pour continuer de servir les intérêts rwandais et ougandais. L’arrivée de quelques entreprises étrangères n’a pas changé la nature anarchique de l’exploitation du coltan, celle-ci reste encore majoritairement le fait d’artisans creuseurs.

 

 

La Cassitérite, une autre richesse des Grands Lacs

 

La cassitérite est l'un des plus important minerai d'étain. Formée naturellement, elle est souvent associée à d'autres étaux comme le tugstène, le tantale et le plomb. L’étain est utilisé comme anti-corrosif, notamment dans la fabrication de boîtes de conserve, d’équipements culinaires, de plomberie et de plombages dentaires, par exemple. En RDC, la cassitérite est souvent combinée au coltan.       

    

Découverte au début du XXe siècle,  comme le coltan, la cassitérite est exploitée dans les Kivu depuis l’époque coloniale et dans les années 1940, le Congo en est le deuxième producteur mondial. Jusqu’en 1990, la cassitérite est restée la première ressource exploitée au Zaïre. Les activités de la Société Minière et Industrielle du Kivu (SOMINKI) étaient composées, jusqu'à sa faillite dans les années 1980, à 80% d’exploitation de l’or et à 20% de cassitérite et de coltan.          

 

Après le déclenchement de la première guerre du Congo, le Rwanda, au travers du RCD-Goma et, de manière moins organisée, l’Ouganda, via le Rassemblement Congolais pour la Démocratie – Mouvement de Libération (RCD-ML), profitent de l’exploitation de la cassitérite. Une nouvelle réglementation privilégiant l'utilisation de l'étain et du plomb pour la fabrication de conserves et de circuits imprimés en Europe, a eu pour conséquence directe d'accroître la demande  de cassitérite. En juin 2005, le cours du coltan ayant baissé, et celui de l’étain ayant triplé, Global Witness observait que la cassitérite avait remplacé le coltan et devenait « le minerai de choix dans l’est de la RDC ».

 

 

L’or : une aubaine pour les groupes armés   

 

En RDC, l’or fut découvert dans les années 1930. Il offre des réserves  considérables dans l’est du pays. En effet, selon l’Office des Mines d’Or de Kilo Moto (OKIMO), les disponibilités « couvrent une superficie équivalente à deux fois et demi celle de l’ancienne métropole coloniale belge en Ituri et sont à peu près de la même superficie dans les Kivu ». L’or est donc l’une des ressources les plus prometteuses en terme de recettes pour l’état congolais.          

 

Aujourd’hui, des sociétés étrangères (Anglo Gold, BANRO, Barrik Gold, Gold Field...) ont obtenu des permis d’exploration dans l’est de la RDC. Selon la Commission Justice et Paix de Bukavu, cette exploration est criticable. En effet, le matériel présent sur place ne correspond pas seulement à un travail d’observation. La société BANRO, officiellement en phase d’exploration depuis 2003, semble se satisfaire de ce statut assez peu contraignant.        L’extraction artisanale de l’or a toujours été plus répandue que l’exploitation industrielle. Ce domaine est encore moins transparent. En effet, l’exploitation artisanale est souvent sous la tutelle de belligérants armés ou de leurs associés en affaires. Il est donc difficile de mesurer l’importance réelle de l’exploitation aurifère dans l’est du Congo. Dans une récente analyse (35), le chef du bureau en charge des études et de la planification à la Division Provinciale des mines du sud Kivu dénonce la saignée fiscale découlant des fraudes à l’exportation de la production minière. Ce fonctionnaire confirme les manques à gagner de l'État congolais. Selon lui, « la production mensuelle de cette substance, lorsqu’il n’y a pas de fraude, est de 500 kg par mois. Aujourd’hui, le seul comptoir agréé exporte officiellement 10 kg d’or (...) pourtant les sites d’extraction produisent à un rythme presque stable ». Ses calculs révèlent qu’actuellement, pour 500 kg déclarés, l'État provincial devrait recevoir 375.000 US$, alors qu’il ne perçoit que la somme de 7.500 US$. M. Nyamugusha affirme que ce manque à gagner permettrait de payer les salaires de 3.000 employés provinciaux. Si l’ampleur de la fraude est phénoménale pour l’or, le constat est applicable aux autres minerais.   

 

Le pillage constaté pendant la deuxième guerre du Congo (1999-2002) est considérable; cependant, ce phénomène n’est pas isolé dans l’histoire du pays. La République Démocratique du Congo n’est qu’une  longue suite de déprédations dont ses richesses naturelles et son capital humain ont fait l’objet, quels qu’ait été le régime politique ou le gouvernement en place.

 

 

« 500 ans d’exploitation et de pillage  »    

 

Le pillage du Congo commence à la fin du XVe siècle avec l’arrivée des premiers colons portugais venus chercher de la main d’œuvre en Afrique de l’Ouest. On estime ainsi que plusieurs millions d’hommes furent enlevés de leur terre natale pour servir d’esclaves. Au milieu du XIXe siècle, ce commerce est progressivement interdit dans les colonies des États européens.         

 

A partir de 1885, Léopold II, propriétaire du Congo à titre personnel, exploite le pays comme une véritable entreprise commerciale voulant en  faire « une source vive d’argent ». Investissant peu, il se concentre dans un premier temps sur les matières premières, faciles à exploiter, comme le caoutchouc, l’huile de palme et l’ivoire et procède à des études géologiques.                        

 

Au début du XXe siècle, suite à l’effondrement des cours du caoutchouc, des compagnies minières sont créées, notamment la géante Union Minière du Haut-Katanga (UMHK). Pendant deux décennies de pouvoir, le roi des belges écrit  l’une des pages les plus sanglantes de l’histoire de la région. La presse de l’époque dénonçait déjà les abus de ce régime et le scandale du « caoutchouc rouge ». On estime aujourd’hui que le règne de Léopold II fit 10 millions de victimes directes et indirectes au Congo.

         

L’administration coloniale belge prit la suite à partir de 1908. Même si cette période ne fut pas aussi meurtrière que la précédente,  le but restait une exploitation rigoureuse de la population et des ressources du pays. La colonie participa largement à l’effort de guerre. Pendant la première guerre mondiale, elle fournit à la métropole le cuivre pour les munitions. En 1939-1945, elle produit l’uranium nécessaire pour construire les premières bombes atomiques, dont celles lancées sur les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. Le Congo devient, pendant ces années de colonisation, le plus gros producteur d’uranium, et satisfait la majorité des besoins mondiaux en cobalt et en diamants industriels.       

 

L’indépendance du pays n’entraînera pas la cessation du pillage, au contraire. Si les Belges rendent sa souveraineté politique au Congo, ils entendent bien continuer l’exploitation du sous-sol de leur ancienne colonie. Patrick Lumumba, Premier ministre de juin 1960 à janvier 1961, exprime ouvertement son opposition. La Belgique, soutenue par les puissances du bloc occidental et les compagnies minières, encourage alors des mouvements sécessionnistes dans les riches provinces du Kasaï et du Katanga.       

    

En 1965, après cinq années de guerre civile, Mobutu, soutenu par les États-Unis, prend le pouvoir et installe une dictature. A l’instar de Léopold II, il administre le pays comme une entreprise personnelle. Les ressources naturelles du Zaïre étaient principalement exploitées au bénéfice exclusif de Mobutu et de ses amis, tandis que la vaste majorité des congolais languissait dans une pauvreté affligeante. Il n’y a pas de meilleur exemple du “paradoxe de l’abondance” que le Zaïre de Mobutu.    

 

Après son accession au pouvoir, le Président-Fondateur ne tarde pas à déclarer l'État propriétaire de tous les droits d’exploitation des terres et des ressources. En 1967, il nationalise certaines entreprises privées belges et crée la Générale des carrières et des mines (Gécamines). Six ans plus tard, son programme de « Zaïrianisation » le pousse à confier toutes les entreprises étrangères présentes dans le  pays à des congolais, renforçant ainsi son aire d’influence.    

 

C’est également Mobutu Sese Seko qui introduit un contrôle militarisé des ressources naturelles et des routes commerciales au Congo. Afin d’éviter une résistance unifiée, il permettait à chaque entrepreneur ou chef militaire stationné sur un territoire de développer ses propres affaires autour du diamant, de l’or, du café, du bois, du cobalt ou des armes. En encourageant cette concurrence, le chef de l'État songeait à garantir sa propre sécurité. Parallèlement à ces réseaux de privilégiés, une économie clandestine s’est développée, notamment au Kivu, riche en ressources naturelles. Le système mobutiste n’a pas maîtrisé cette contrebande. Dans les années 1980-90, se multiplient les initiatives parallèles d’une population mise à l’écart du système de redistribution présidentiel.   

 

Peu à peu l’autorité centrale se détériore, notamment dans les provinces du Kivu, commercialement indépendantes et politiquement très éloignées de Kinshasa. En 1992, Mobutu n’exerce plus de rôle actif dans le pays et les institutions ou entreprises encore en place, notamment les industries minières et les banques, s’effondrent les unes après les autres. La perte de pouvoir du "Grand léopard" est à mettre en parallèle avec l’effondrement de l’économie. Mobutu laisse à son départ un pays divisé sur le plan social et identitaire, et des ressources naturelles dangereusement contrôlées par les militaires. Dans ce contexte de vulnérabilité, les énormes richesses naturelles du Zaïre vont devenir attrayantes pour de nombreux groupes rebelles et finalement pour l’ensemble d’une région en crise.

 

 

La guerre et la course aux carrés miniers           

 

D’un siècle à l’autre, les objectifs n’ont pas changé: il s’est toujours agi de “ faire produire le Congo”, que l’entreprise soit menée par des mercenaires au service de Léopold II, par des fonctionnaires belges ou des multinationales. C’était aussi l’un des objectifs de la guerre du Congo de 1998 à 2003, dont les répercussions sont encore sensibles dans les régions riches en ressources minières. Les arguments défendus par les pays voisins pour intervenir au Congo étaient à nouveau de nature sécuritaire. En 1996, lors de la première offensive, le Rwanda et l’Ouganda prétextent la présence de groupes armés déstabilisant leurs pays pour envahir le Zaïre. Deux années plus tard, les mêmes motifs sont invoqués par ces pays pour intervenir de nouveau en République Démocratique du Congo. Pourtant, la guerre révèle peu à peu ses véritables motivations. En effet, au lieu d’aller directement à Kinshasa renverser le gouvernement de Laurent Désiré Kabila, les groupes armés, surtout le RCD, occupèrent d’abord les zones minières stratégiques, à savoir, une partie du Katanga et du Kasaï et la province Orientale.     

 

 

La bataille de Kisangani      

 

La bataille qui se déroule, du 15 au 17 août 1999, dans la capitale de la province orientale, dévoile les vraies raisons de la présence rwandaise et ougandaise au Congo. Ces deux pays, réunis au sein du RCD,  s’y disputent militairement, jusqu'à la scission de leur mouvement en deux branches : le RCD-Goma, pro-rwandais et le RCD-ML, pro-ougandais. Kisangani est une place hautement stratégique. C’est la ville-clé pour contrôler la forêt équatoriale et ses immenses réserves en bois. La découverte de gisements de diamants dans les années 1980 lui a aussi permis de se faire une réputation de nouvel eldorado. De plus, elle occupe une position commerciale de premier plan sur le fleuve Congo, principale voie de communication de la région. Enfin, Kisangani représente pour les rwandais, la frontière naturelle qui fait du Kivu leur “hinterland”, c’est à dire leur zone d'influence économique.    

       

Le génie de ces deux puissances étrangères rivales est d’avoir mis en place une stratégie de réseaux d’influence afin de faire passer ces évènements pour des tensions internes. Herman Cohen parle ainsi de « guerre par procuration », qu’il définit comme « une guerre initiée à l’extérieur d’un pays, mais déguisée en guerre civile. L’élément clé de cette construction machiavélique est la création d’une force rebelle à l’intérieur du pays cible, qui est totalement contrôlée, financée et armée depuis l’étranger ».    

       

Ces armées rebelles s’installent sur les territoires conquis, et y établissent des administrations fantoches, surtout pour justifier leur présence et organiser leur trafic. L’Organisation des Nations unies (ONU) a  constaté que l’armée rebelle, notamment le RCD-Goma, passe plus de temps à surveiller les zones minières qu’à poursuivre les opposants Hutus au régime rwandais de Paul Kagame. Un jeune combattant ”interahamwe”témoigne : «  Nous ne nous sommes pas beaucoup battus avec l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) (…) de toute façon, ils ne sont pas au Congo pour nous chasser, comme ils le prétendent. Je les ai vu exploiter les mines d’or et de coltan » M. Birhingingwa du Centre National d’Appui au Développement et à la Participation populaire (CENADEP), a constaté que « parfois des alliances contre nature avaient lieu pour servir les intérêts économiques. Pour évacuer le coltan ou la cassitérite, les rebelles étaient prêts à mettre leurs différends de côté (45) ».        

 

Par ailleurs, comme le constate le Bonn International Center for Conversion (BICC) dans un de ces rapport, les rebelles du RCD-Goma contrôlent  toutes les zones riches en ressources naturelles : le coltan et la cassitérite des Kivu, les diamants et l’or de la province orientale, du sud Kivu et du Maniema. Leur emprise sur ces régions est pourtant relative car d’autres mouvements armés, tels les Maï-Maï et les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), revendiquent une influence sur ce territoire. Le RCD-Goma affirme sa présence dans l’économie régionale en contrôlant quelques sites d’exploitation minière, mais il détient surtout les circuits commerciaux, c’est à dire les réseaux de transport, les comptoirs et les aéroports; il a tenté aussi de mettre en place une autorité rebelle viable dans l’est du pays en rétablissant des structures de l’ancien État Zaïrois. Pendant sa période d’occupation, le mouvement rebelle a essayé  d’obtenir une légitimité internationale en soulignant son origine congolaise. Mais à la différence de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL), le RCD n’a jamais réussi à obtenir un large soutien populaire. Malgré quelques grandes  figures congolaises à sa tête, il a toujours été considéré comme « un colonialisme Tutsi sponsorisé par le Rwanda ».             

 

Au nord Kivu, le RCD-Goma a profité du soutien de la très nombreuse communauté rwandophone, en particulier autour de Goma, Masisi et Rutshuru; en revanche, au sud Kivu, le mécontentement monte. En décembre 1999, l’archevêque de Bukavu, Msg Kataliko, dénonce les « pouvoirs étrangers, (qui) avec la collaboration de certains de nos frères congolais, organisent des guerres avec les ressources de notre pays. Les ressources, qui devraient être utilisées pour notre développement, pour l’éducation de nos enfants, pour guérir nos malades, bref pour que nous puissions vivre d’une façon plus humaine, servent à nous tuer. Plus encore, notre pays et nous-mêmes sommes devenus un objet d’exploitation ».         

  

L’exploitation des ressources naturelles, essentiellement  artisanale pendant la guerre, s’inscrit dans un réseau très organisé qui induit les creuseurs, les négociants, les comptoirs d’exportation et le destinataire. Le témoignage d’un négociant en cassitérite de Bukavu, permet de mieux comprendre le circuit suivi par les ressources naturelles et le rôle joué par les groupes armés et les mouvements rebelles. Ceux-ci interviennent dans le circuit à plusieurs niveaux : contrôle des mines et mainmise sur le travail des mineurs, collection des taxes de transport ou de laisser-passer le long des routes ou encore réquisition de la marchandise. Les groupes les plus organisés ont mis en place des structures de commercialisation comparables aux bureaux de négoce ou d’exportation. Aujourd’hui encore, ces réseaux fonctionnent. Les FDLR, les Maï-Maï et certains régiments des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) exploitent les mines ou prélèvent des taxes abusives, tandis que le système de commercialisation élaboré par le RCD-Goma fonctionne toujours implicitement dans les grandes villes.           

 

Selon un négociant en cassitérite et en coltan de Bukavu, les grands perdants de ce système sont les creuseurs qui souffrent des taxes prélevées par les “Interahamwe” et autres milices. Pris au piège en raison de leur isolement et du mauvais état des routes, les mineurs peuvent difficilement se soustraire au  racket de ceux qui contrôlent les axes de communication routiers et aériens [et paient leur passage au prix d'1 US$ le kilo de marchandise. Patrice Kyantenge, jeune creuseur du sud Kivu le confirme: « En territoire de Shabunda nous avons eu les Maï-Maï, les Interahamwe, les RCD, et il y a des barrages partout. Il faut payer à chaque barrage : passage, vignette, taxes de route, etc… »         

 

L’augmentation de la demande de coltan, pendant la guerre, a constitué un événement important pour les différents acteurs de ce circuit d’exploitation. Cet épisode, permet de mieux comprendre la logique de pillage ayant eu lieu pendant la deuxième guerre du Congo. Le ‘boom du coltan’ est remarquable par son intensité et sa courte durée – de 1999 à 2001. En effet, pendant cette période, malgré les tonnes de roche extraites, le Congo ne figure pas parmi les grands pays producteurs. Dans son rapport pour le Groupe de Recherche sur les Activités Minières en Afrique (GRAMA ), Patrick Martineau avance que le Congo produisait 130 tonnes de tantale en 2000, soit 11% de la production mondiale, alors que le Rwanda en sortait 160 tonnes, c’est à dire 13% du marché, la majorité provenant de la RDC. Selon l’enquête du groupe d’experts des Nations Unies sur l’exploitation illégale des ressources naturelles en RDC (avril 2001), l’armée rwandaise avait pu engranger 250 millions de dollars en 18 mois, produit de la revente du coltan acheté en RDC au travers de la société qu’il avait créée et qui détenait le monopole des exportations de la Société Minière des Grands Lacs (SOMIGL).     

      

Ce commerce a eu deux types de conséquences. D’abord, elle a procuré à l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) des ressources financières énormes et lui a permis d’enrichir nombre de notables. Cette exploitation a ensuite mis en place des réseaux illégaux dirigés par des chefs militaires ou par des civils. Le Groupe d’experts ajoute : « Ces deux éléments constituent le lien principal entre l’exploitation des ressources naturelles et la poursuite du conflit ». Aujourd’hui, bien que le coltan se négocie aux prix antérieurs à la grande surchauffe, celui-ci reste encore une richesse intéressante puisqu’il est deux à trois fois plus rentable que l’or et beaucoup plus productif que l’agriculture.         

  

Cette ruée vers « l’or gris » a également eu des impacts sociaux, économiques et écologiques affectant l’ensemble de la société. En travaillant dans les mines, les enfants gagnaient plus que leurs parents. Attirés par cet argent facile, ils ont déserté les écoles pour devenir mineur ou se faire embrigadés dans les milices contrôlant les carrés miniers. Par ailleurs, les hommes ont quittés leurs familles et les paysans ont abandonné leurs champs. La désertion du secteur agricole a eu de graves conséquences sur l’alimentation des populations. La région est devenue de plus en plus dépendante du marché agricole rwandais pour les tomates, le manioc et les haricots (53).               

 

L’exploitation  minière en général, du coltan et de la cassitérite en particulier, a eu des effets très négatifs pour l’environnement. Les zones dites protégées comme le parc naturel de Kahuzi-Biega et la réserve naturelle d’Itombwe, subissent quotidiennement les effets du pillage économique de la région. Des espèces protégées sont décimées, des arbres sont abattus, le sous sol surexploité s’épuise, créant ainsi de graves dangers pour les générations futures.   Depuis le début 2003, les armées étrangères ont quitté le sol congolais, mais le pillage des ressources continue. Pendant les cinq années d’occupation, les différents acteurs étrangers ont mis en place   “une économie de guerre” qui, autofinancée, subsiste encore aujourd’hui ».    Dès octobre 2002, les Nations Unies ont dénoncé cette situation en affirmant que, malgré le départ des troupes, le contrôle économique n’avait pas pris fin. « Les régimes rwandais et zimbabwéens et des particuliers ougandais influents ont adopté d’autres stratégies pour maintenir en place (...) des mécanismes générateurs de revenus, dont de multiples activités criminelles ». On appelle ces nouveaux systèmes des “réseaux d’élites”. Ceux-ci ont la mainmise sur les activités commerciales qui découlent de l’extraction minière. Ces réseaux sont composés de membres de l’ancien mouvement rebelle du RCD et de personnalités  locales congolaises. En effet, toutes les structures n’ont pas pu être délocalisées. Certains comptoirs demeurent au Congo, ils sont dirigés par des congolais mais servent les intérêts des pays voisins.    

 

Le Secrétaire général des Nations Unies constate en 2003 : « Faute d’un gouvernement fort et central et démocratiquement élu qui ait le contrôle de son territoire, l’exploitation illégale se poursuivra et continuera d’engendrer et d’attiser des conflits dans la région, au détriment du peuple congolais, qui endure des souffrances excessives depuis trop longtemps ». Pourtant, aujourd’hui, peut-on dire que les élections aient contribué à ce changement tant attendu ?

 

 

E.A.

 

 

 

 

 

Cahier n° 7
Cah 7 destin partagé